Archives de catégorie : nos analyses

De l’Etat social actif à la Sherwoodisation / Thierry Müller/ PhiloCité® / juin 2017

Publiée par PhiloCité®, cette analyse interroge le sens de politiques dites de “l’Etat social actif”, initiées en Belgique dès 2002, qui, au lieu de “réinsérer” les exclus dans le marché de l’emploi, aboutit quinze ans plus tard à un nombre record de personnes, non seulement toujours hors emploi, mais  se retrouvant même hors  de tout filet de sécurité sociale et hors de tout radar institutionnel: des sherwoodisés…

C’est-à-dire ?  Des décrochés à bas bruit, qui “vivent désormais dans une espèce de forêt mentale et sociale où ils ont été rejetés et où l’on a perdu leur trace. Rejetés ? Vraiment ? La métaphore pourrait pourtant laisser penser qu’ils auraient plutôt décidé, bon gré mal gré, d’adopter cette nouvelle figure de «hors contrôle» comme un nouveau territoire d’expériences. Si on colle au plus près de la métaphore, on pourrait même penser qu’elle indique que ceux dont on parle auraient rejoint la forêt comme on rejoint un maquis, composé de foyers de contestation. Ils ne s’y seraient pas forcément enfoncés par plaisir mais avec détermination, dans une posture de contestation assumée… “

Suite: De l’ESA à la Sherwoodisation

Marché du Travail / Cédric Leterme / PhiloCité® / juin 2017

Une analyse de Cédric Leterme, publiée par PhiloCité®, où il revient sur l’origine et les enjeux qui sont derrière la notion même de “marché du travail”, notion qui connaît un retour en force depuis une trentaine d’années dans le discours de l’Organisation internationale du Travail.
“Pour qu’un « marché du travail » existe, il faut d’une part qu’il existe une marchandise « travail » à échanger et de l’autre que des individus soient prêts à l’échanger. Cela semble couler de source aujourd’hui, mais c’est loin d’avoir toujours été le cas. D’abord parce que la notion même de « travail » est une invention relativement récente. En effet, si de tout temps l’homme a produit (des objets, de
la nourriture, de l’art, etc.), il n’a que très rarement réuni toutes ces productions sous une catégorie unique de « travail » entendue comme activité de production indépendante de ses réalisations
concrètes. Cette évolution décisive intervient en réalité en Europe à partir de la fin du Moyen-Âge pour finir par s’imposer dans les sociétés modernes où elle fut l’une des conditions d’émergence du
capitalisme.”

A qui donc profite le crime ? Les effets délétères d’une exclusion / Th. Müller / Smart / avril 2015

Un article de Thierry Müller, publié par Smart, en avril 2015, dans la suite de la mise en application du fameux Article 63§2 qui a instauré un principe de fin de droit en matière d’allocations d’insertion.  En vertu de cette mesure prise par le gouvernement Di Rupo, par arrêté royal, à dater donc du 1er janvier 2012, ces allocations ne  sont plus percevables que durant trois ans à partir de l’âge de 30 ans (sauf pour les cohabitants non privilégiés: trois ans quel que soit leur âge). C’est pourquoi c’est au 1er janvier 2015 que la première salve d’exclusions s’est concrétisée. Elle fut massive puisqu’elle toucha plus de 20 000 “hors emploi”, très majoritairement des femmes. Depuis, tous les jours, des personnes se retrouvent exclues de leur droit aux allocations d’insertion pour chômage jugé “anormalement long”.

Pour en savoir plus sur cet article 63§2: réseau stop Art.63§2

A qui donc profite le crime ? Les effets délétères d’une exclusion

Syndicats : qu’est-ce qui bloque en interne ?

Cet article est en quelque sorte la synthèse d’un “mercredi hors emploi” organisé par Riposte.cte le 14 avril 2017, dans le cadre d’un cycle consacré à questionner l’état de  “la puissance des syndicats ” aujourd’hui. Furent invités à y prendre la parole Jean Faniel, directeur du CRISP, un permanent inter-pro de la CSC Liège Huy Waremme et un conseiller politique du Setca, de Liège également, ainsi qu’un des animateurs de Riposte.cte. Les interventions du public ont aussi nourri notre réflexion.

“Syndicats ? de quoi parle-t-on ? En Belgique, il existe trois grosses organisations syndicales , toutes nées à la fin du XIXe siècle : – La FGTB, Fédération Générale du Travail de Belgique (ex-Commission Syndicale, rattachée au POB, puis CGTB puis FGTB, longtemps structurellement liée au PSB): elle regroupe aujourd’hui 1 550 000 membres; elle est née de la fusion de syndicats professionnels, à visée socialiste (lutte de classe), regroupés d’abord sur une logique “sectorielle” (les carriers, les mineurs, les métallos…) puis, en parallèle, sur une logique territoriale et inter-professionnelle; aujourd’hui sont affiliés à la FGTB 7 centrales professionnelles et 16 régionales, regroupées en 3 inter-régionales (Wallonie, Bruxelles, Flandres). La FGTB , c’est donc 112 caisses “autonomes” fédérées.

– La CSC, Confédération des Syndicats Chrétiens, rattachée au MOC (Mouvement Ouvrier Chétien, reprenant Vie Féminine, Equipes Populaires, JOC, Mutualités Chrétiennes,… ARCO (!), etc), traditionnellement proche des partis chrétiens 2 (aujourd’hui CDH et CD&V); c’est 10 centrales professionnelles et 14 Fédérations régionales regroupées en une confédération, et diverses structures régionales interprofessionnelles; c’est 1 650 000 membres. Dans sa struturation, la CSC est donc d’abord une confédération de régionales plus que de centrales professionnelles autonomes.

– La CGSLB, Centrale générale des Syndicats libéraux de Belgique, regroupe 300 000 membres, qui se veulent laïcs et ne se reconnaissent pas dans la lutte de classe. En tout, cela fait 3 millions et demi d’affilés, soit presqu’autant qu’il existe de postes de travail en Belgique ! Ou, autre comparaison, 40% par rapport au nombre de personnes susceptibles de se syndiquer ( +ou- 9 millions d’habitants en Belgique de plus de 18 ans).”

Lire la suite ici :syndicats, qu’est-ce qui bloque en interne ?

Les mutations du travail ébranlent la puissance syndicale

Synthèse amendée de l’exposé de Bruno Bauraind, sécrétaire général du GRESEA, économiste-chercheur à Econosphères et au GRACOS, lors du 15e Mercredi Hors Emploi de Riposte.cte, le 8 février 2017, à La Zone, Liège: http://riposte-cte.org/2017/03/21/15e-mhe-quand-le-nouvel-univers-du-travail-ebranle-la-lutte-syndicale/

 De quoi parle-t-on ? A quoi se mesure la puissance syndicale ?

La puissance syndicale n’est pas un concept facile à objectiver. On pourrait la mesurer selon trois critères au moins.

Au nombre d’affilés ? Alors tout va plutôt bien, il y a en Belgique 3, 3 millions d’affiliés syndicaux  pour 3,6 millions de “postes de travail” (salariés et fonctionnaires), 6,5 millions  de “population active” (entre 18 et 64 ans) et aussi 9 millions de personnes de plus de 18 ans: un adulte sur trois au moins est donc syndiqué !

Au nombre de personnes que les organisations syndicales peuvent mettre dans la rue ? Plus de 100 000 lors de la dernière grosse mobilisation nationale en front commun. Aucune organisation ou réseau d’associations n’est capable aujourd’hui d’un tel résultat, en Belgique.

Aux résultats politiques engrangés ? A la capacité du syndicat de peser sur la prise de décision politique? A ce niveau-là, la puissance syndicale semble bel et bien remise en cause.

Sur les tout derniers mois, trois défaites lourdes de conséquences méritent d’être relevées: la réforme de la loi de ‘96 sur la compétitivité salariale (qui durcit le carcan dans lequel les négociations salariales entre patrons et syndicats peuvent se dérouler), la réforme de la sécurité sociale/taxshift (et la “responsabilisation” des acteurs institutionnels dans l’équilibre de leurs budgets, sans prise sur les mesures qui les déterminent), la réforme de la loi sur le travail, dite Loi Peeters (et notamment le passage pour tout le monde à l’annuité du calcul des heures prestées, autorisant ainsi le recours aux 45h/semaines).

Qu’est-ce qui, à partir d’une analyse des mutations du travail,  peut alors expliquer ces échecs, ces reculs, ces pertes de conquis sociaux malgré les deux premiers éléments (nombre d’adhérents, nombre de personnes dans la rue) qui semblent être le signe d’une puissance en apparence intacte ?

A quoi tenait la puissance syndicale ?

Cadre général: depuis les années 1950, la puissance des syndicats en Belgique est fondée sur leur capacité à négocier (suffisamment) positivement la répartition des gains de productivité, en faveur donc des salariés qui les produisent.

Cette puissance a tenu jusqu’au tout début des années 1980, grâce à:

  • Dans l’immédiat après-guerre, la peur du communisme et d’un salariat armé ; cette peur de la contagion de l’Est durera quasi tout le temps de la guerre froide.
  • Un capitalisme qui est limité par les frontières nationales.
  • Un gros besoin de main d’œuvre pour la reconstruction du pays; le patronat sait que les gains à partager seront volumineux. Il peut donc concéder aux salariés une part importante de ces gains tout en s’enrichissant lui-même substantiellement. Bien sûr, c’est surtout parce que le rapport de force l’y contraint qu’il s’exécute, d’autant que le taux de profit va progressivement s’effondrer.

Le patronat concède d’autant plus que les représentants des salariés (Pacte de ’44 et suites) acceptent le primat de la propriété privée comme fondement de l’économie, donc sur l’idée que l’économie fonctionne sur et grâce à l’investissement privé, qui rend possible, génère, les gains de productivité et l’emploi, donc du salaire (en hausse); l’idée est admise que la richesse, la valeur économique, est due à l’articulation de deux facteurs de production, le capital (investi) et la force de travail (louée), et que ceux-ci doivent être équitablement rétribués, à travers la concertation sociale. Pourtant la répartition en ’80 était de 78% pour les salariés et les indépendants, et de 22% pour le capital privé. En ‘2004, il est de 63 points pour les premiers, et 37 points pour le second !

Aujourd’hui , ces éléments contextuels à la pratique syndicale sont en réalité bouleversés.

Le pouvoir structurel des syndicats est ébranlé

Les syndicats tiraient leur pouvoir de leur capacité à bloquer l‘économie et à influer ainsi en leur faveur le rapport de force qui était au cœur de la concertation sociale.   

Jusque dans les années 1980, les propriétaires d’une entreprise (les actionnaires) et des banques le plus souvent s’alliaient pour investir dans l’outil de production afin de générer suffisamment de bénéfices. Ceux-ci permettaient simultanément de rémunérer les actionnaires et de financer un nouvel investissement. Une ponction trop forte sur les bénéfices de la part des actionnaires pouvait engendrer un investissement trop faible et mettre à mal la survie tant de l’entreprise que de l’actionnariat. A partir des années 1980, les différents processus de déréglementation mis en œuvre vont progressivement changer le profil et la stratégie de l’actionnaire. La banque devient juste un fond d’investissement, elle se contente de participations minoritaires dans un grand nombre d’entreprises. Sa stratégie devient plus volatile et essentiellement orientée vers la rentabilité à court terme, peu importe le cycle économique, peu importe le projet industriel ou entrepreneurial dans lequel elle place ses mises. C’est à l’entreprise désormais de tout faire pour conserver ses actionnaires. Sinon, ils prendront des participations ailleurs.

Le régime capitaliste d’accumulation s’est donc profondément transformé, il se fonde désormais sur une mise en concurrence mondialisée des entreprises à partir du rendement des investissements (dividendes) à très court terme.

Aujourd’hui, les fonds d’investissements n’investissent plus pour que ça rapporte gros ultérieurement, grâce à des gains de productivité ultérieurs et partagés pour partie avec les salariés, ils jouent à placer et déplacer leurs mises en fonction des gains immédiats. Leur mise en compétition génère l’obligation pour les entreprises de dégager des marges de profit toujours plus importantes, une plus-value maximale, non plus établie à partir d’une répartition des gains de productivité jugée acceptable entre capital et salaires mais d’une répartition qui se fait contre ceux-ci: dans le partage du PIB, rappelons-le, de 1980 à aujourd’hui, la part qui revient au salaire a perdu entre 10 et 15 points (cela dépend de si et comment on compte les revenus des indépendants: revenu du travail, sorte de salaire donc, ou revenu de capital, l’indépendant étant une auto-entreprise).

Dans cette vision, le salaire n’est plus qu’une charge, un coût de production, qui entrave la valeur capitalistique des entreprises (on parle d’handicap salarial) sur un marché où celles-ci ne mettent plus tant en concurrence ce qu’elles produisent mais où ce qui est concurrentiel, c’est la plus-value que les actionnaires peuvent en retirer, et ce le plus rapidement possible. Le salaire se réduit à une variable d’ajustement sur laquelle peser pour fixer un taux de profit attractif, qui est entièrement reversé aux actionnaires, plus rien ou presque ne faisant l’objet d’investissement; au contraire, c’est même l’épargne des entreprises qui est pompée si nécessaire pour assurer des taux élevés de retours sur placement (plus de 100% du profit dégagé). Il n’est pas rare non plus de voir des entreprises qui connaissent des difficultés économiques, emprunter auprès des banques pour verser le revenu promis aux actionnaires !

Dans un tel cadre où c’en est fini de la croissance, où celle-ci n’est plus la condition de la rente, il n’y plus rien à négocier à la table de la concertation sociale puisqu’il y a de moins en moins, voire plus du tout, de gains de productivité à se répartir.

Cette mutation se déroule dans un cadre qui en facilite l’émergence: la transnationalisation de l’économie, dont la force se constitue grâce à la numérisation de la circulation des capitaux (recours aux algorithmes, web à haut débit). Désormais les donneurs d’ordre sont internationaux. La direction américaine, celle de la maison mère, de Caterpillar ne négocie pas la fermeture:  aujourd’hui, quand il s’agit de négocier, le “patron” ne vient plus s’asseoir à la table !

En face, on assiste à une construction syndicale internationale, ne fut-ce qu’au plan européen (Confédération Européenne des Syndicats, structuration par secteurs, comités d’entreprises européens) , qui originellement n’a pas de base, et qui est éclatée du fait de la diversité des modes de financement de ses acteurs, de la diversité de leur composition et de leur structuration, de la diversité de leur culture de fonctionnement, de la diversité de leur cadres, législatifs et nationaux, respectifs, etc. A ce niveau, la pratique syndicale se résume du coup bien souvent à du simple lobbying.

Le pouvoir auquel le syndicat est donc censé faire face a changé de stratégies, il joue la rente avant la croissance et, dans ce cadre, il estime manifestement n’avoir plus rien à négocier puisqu’il n’y a plus vraiment de gains nouveaux à partager. Il n’est même plus assis à la table, il communique (s’il communique encore)… mais de loin.

La grossse majorité des entreprises wallonnes aujourd’hui, tissu tant valorisé de PME que représentent l’UWE et nationalement la FEB, ne constituent plus guère qu’un vaste réseau de sous-traitances à la solde de donneurs d’ordre internationaux.

Dans des cas de plus en plus nombreux, le patron-employeur tend même à purement et simplement disparaître. De patron, d’employeur, il devient client, donneur d’ordre direct à des salariés qui eux, deviennent des auto-entrepreneurs, amenés à mettre leur proposition de  services en compétition, à s’auto-manager en instrumentalisant à leur propre initiative leur propre force de travail et en assumant la complète responsabilité de leur protection sociale. Ici encore c’est la digitalisation qui favorise ce passage dont l’uberisation apparaît comme l’expression la plus aboutie: algorithme, internet à haute fréquence et smartphone permettent de traiter et d’articuler en un temps record, en flux hyper-tendus, un maximum de données de l’ordre de l’offre et de la demande, avec toutes leurs exigences et leurs critères respectifs.

Le pouvoir organisationnel des syndicats est ébranlé

Les syndicats tiraient leur pouvoir de leur capacité à mobiliser et à organiser des masses de salariés unifiés.

Le mouvement ouvrier s’est constitué sur la fin du marchandage de la main d’oeuvre, au milieu du XIXe siècle (louage de main d’œuvre au meilleur prix pour assurer un ouvrage négocié par un intermédiaire, appelé marchandeur), puis à partir du début du XXe siècle avec l’avènement progressif du fordisme, avec l’avènement donc d’un salariat de masse. Dans des entreprises qui parfois prennent des dimensions gigantesques se développent alors des collectifs de travail à l’identité forte, généralement fondée sur les métiers, les “secteurs professionnels” (les mineurs, les métallos, les  ouvriers-carriers, les cheminots, etc), avec des cursus professionnels qui s’y insèrent pour la vie (CDI et plan de carrière), parfois même de père en fils.

A partir des années ’80, avec le “re”développement de la location de main d’œuvre sous des formes “modernes” (sous-traitance, intérim, puis plus tard, télé-travail et plate-formes collaboratives), ces structurations identitaires fortes volent en éclat. La fragmentation des collectifs de travail n’épargne pas les salariés et les syndicats au sein même de la même entreprise.

Aujourd’hui, dans leur structuration et du coup dans les choix des intérêts qu’ils défendent (en priorité), les syndicats restent figés pour l’essentiel sur ces figures du salariat (grosses entreprises, privées comme publiques/ identité commune forte sur base des métiers/ statut CDI et à Temps Plein), au détriment de ce qui, sur le terrain, devient peu à peu prédominant: précaires, hors emploi de longue durée, prestataires de services überisés, télé-travaillleurs, franchisés, (faux) indépendants, stagiaires en entreprises, travailleurs étudiants, temps partiel, etc.

Face à ce large spectre de salariés (ou assimilables), aux préoccupations et aux intérêts à court terme très diversifiés, dont rend compte un florilège impressionnant de conventions collectives ou sectorielles, on a désormais un univers entrepreneurial dont la propriété et le système décisionnel sont hyper-concentrés mais dont la structure productive s’avère extrêmement éclatée : sous-traitances mondialement disséminées, plateformes collaboratives travaillant avec des réseaux de prestataires de services individualisés, franchises, etc.

La structuration syndicale actuelle permet mal la prise en compte de ces nouveaux enjeux liés à l’extrême fragmentation des collectifs de travail. Sa capacité mobilisatrice s’en trouve manifestement entravée..

Le pouvoir idéologique des syndicats est ébranlé

Les syndicats tiraient leur pouvoir de leur capacité à produire des contre-lectures par rapport au modèle capitaliste, des storytellings en rupture, et à valoriser des alternatives auxquelles une masse de salariés adhéraient.

Cette contre-idéologie se traduisait par une organisation interprofessionnelle massive, centralisée et solidaire.

Mais cette dynamique même s’oppose aujourd’hui à :

–              la peur du “grand collectif” centralisé, qui bouffe, étouffe, instrumentalise l’individu, une peur pour partie fantasmatique, sans doute historiquement héritée des affres de l’expérience soviétique ;

–              l’intériorisation de la conflictualité sociale (burn out, addiction, culpabilisation par rapport au discours néo-libéral et managérial sur la “responsabilisation”, etc.), où l’individu “responsabilisé” tend à retourner contre lui-même son impuissance à s’épanouir dans le cadre du travail;

–              l’intériorisation du modèle de l’auto-entrepreneuriat comme modèle de vie, y compris dans l’éducation et la gestion de la vie privée;

–              l’intériorisation, y compris dans les organisations syndicales elles-mêmes, du modèle dogmatique de la compétitivité: pour qu’il y ait de la valeur à partager, il faut qu’il y ait de l’emploi (pour tous)/ pour qu’il y ait de l’emploi (pour tous), il faut qu’il y ait de l’investissement/ pour qu’il y ait de l’investissement, il faut qu’il y ait de la compétitivité/ pour qu’il y ait de la compétitivité, il faut qu’il y ait une baisse des charges salariales (donc baisse des rémunérations et des cotisations sociales, flexibilisation des temps de travail et des statuts pour s’adapter au marché en flux tendu, etc).

Ces mécanismes mettent à mal la production idéologique, discursive, d’un contre-récit sur l’ordre libéral que les syndicats pourraient à nouveau porter et qui soit susceptible de fédérer et de mobiliser massivement, par delà les spécificités sectorielles, statutaires, etc, et par delà les craintes d’un contre-modèle institutionnel massifiant.

Le pouvoir institutionnel des syndicats est ébranlé

Les syndicats tiraient leur pouvoir de leur capacité à se rendre incontournables dans les arcanes institutionnels décisifs sur les questions salariales et à disposer d’un relais politique frère pour relayer leurs revendications dans les structures parlementaires. 

Les structures “de concertation” relatives au salariat, nous l’avons vu, ne sont plus occupées par la part du patronat, transnational, qui fait la pluie et le beau temps:  2% des entreprises en Wallonie certes, mais 31% de l’emploi et 53% du chiffre d’affaires, hors sous-traitance. A la table ne s’assoient plus que les organisations dites représentatives d’un monde entrepreneurial lui-même inféodé à ce grand capital international (FEB, VOKA, UWE, UCM, etc). De plus, il ne reste rien à y négocier, à ces tables, puisqu’il n’y pas plus de gains de productivité à se répartir. En réalité, les capitalistes arrachent année après année des parts supplémentaires du PIB, toujours plus importantes, sans que celui-ci ne croisse plus qu’à coups de “pourmilles”.

Par ailleurs, les partis frères socialistes, sociaux-démocrates, ont tous connu en Europe une contamination néo-libérale patente et souvent profonde, de Mitterand en France et Felipe Gonzalez en Espagne au début des années ’80 tout comme Jacques Delors à la même époque mais au niveau européen, à Blair, Schroeder, Zapatero à la fin des années ’90 et chez nous en Wallonie Spitaels-Busquin-Di Rupo ou en Flandres Vanden Broucke-Tobback-Vande Lanotte pour le SP dans les mêmes années ’80-’90… La liste est longue des convertis sociaux-démocrates aux vertus du libre marché, au dogme de la compétitivité et au mirage du plein emploi. Les socialistes en Europe ne sont donc plus le relais d’une lutte sociale offensive, de transformation, même sociale-démocrate, du régime capitaliste.

Une nouvelle articulation entre les organisations syndicales et des relais politiques de poids est-elle possible ? A l’aune de l’histoire, serait-elle  même souhaitable ? En tout cas sur le plan de son pouvoir par les institutions de concertation, sur le plan social et économique, comme indirectement par celles plus législatives, de l’Europe à la Région, la puissance syndicale est manifestement en panne.

Pour conclure…

En conclusion, on peut dire que les mutations du travail se caractérisent d’abord par une mutation du patronat, qui ne négocie plus là où se négociaient les grands accords valables pour tout le monde (AIP: Accords Inter-Professionnels), notamment les politiques salariales. Ce grand patronat n’investit plus, il joue, spécule, vend, achète et revend. Il n’assume donc plus les engagements patronaux du Pacte Social: garantir l’emploi et partager les gains de productivité.

Dans un cadre de travail explosé et qui mute à une vitesse algorithmique, où la mobilisation devient très compliquée, les questions qui se posent aujourd’hui sont notamment le suivantes:

  • puisque l’extension de la ponction sur la valeur produite par le travail est devenue l’unique mobile d’un capitalisme qui n’investit plus pour permettre l’accroissement de gains de productivité à partager, n’est-il pas urgent de remettre la lutte de classe au goût du jour en vue de contester radicalement la propriété privée comme fondement légitime de l’économie ?
  • comment, sur quelle figure identitaire et autour de quel mot d’ordre les organisations syndicales peuvent-elles recomposer des collectifs de travail en lutte ?
  • existe-t-il une ou des forces constituées extérieures aux syndicats qui s’avéreraient capables de les contraindre à s’adapter aux mutations du travail et notamment à se dégager de l’hégémonie interne de la représentation des intérêts exclusifs de types de salariés en voie de disparition (CDI, Temps Plein, avec carrière dans une même entreprise) ?
  • comment en parallèle aider du coup à la constitution d’une résistance de type syndical à partir des nouvelles catégories de travailleurs, type Uber ou Deliveroo [1] ?
  • Comment développer des coordinations transnationales plus cohérentes et plus efficientes ? Quid du syndicalisme de réseaux (à développer)?

[1] Ou étudiant : “Chaque année, le nombre de jobistes augmente et ce, malgré le climat de crise socio-économique. Ainsi, l’ONSS révèle que 2013 a même été une année record en la matière : 456.930 jobistes ont travaillé en Belgique en 2013.” http://www.fapeo.be/wp-content/uploads/2014/11/9-15-job-%C3%A9tudiant1.pdf

Appel à sédition / Dans l’attente d’une mise en congé définitive

Nous disons aujourd’hui que le pacte social de ’44 a été unilatéralement rompu. Les patrons ne paient plus « leur » part à la sécu, ils ne garantissent plus de l’emploi « normal » à tous, ils n’assurent plus la sécurité et la santé des travailleurs sur leur lieu de travail1. En conséquence, nous ne sommes plus tenus par ce pacte. Nous pouvons, nous devons déserter la collaboration de classes. Nous en appelons à faire sédition dans cette guerre qu’ils se mènent entre eux et pour laquelle ils veulent nous mobiliser. Nous en appelons aussi, et d’abord, à une mutinerie, à une reprise en mains par nous mêmes et pour nous mêmes des caisses de sécurité sociale, et par là de notre destin collectif distinct, -politique, social et économique-.

Nous disons aujourd’hui que l’emploi est un fantasme de patrons, un problème de patrons, qui rêvent de mettre à leur service toutes nos énergies créatrices. Ce n’est pas, ce n’est plus, ça ne doit plus être notre problème. Notre problème à nous, le seul qui fasse sens, c’est le salaire, c’est-à-dire le retour en monnaie, en valeur d’échange, de la richesse que notre travail produit, dans ou hors l’emploi, et ce retour doit devenir intégral car seule notre activité productrice crée cette richesse. Et cette richesse créée n’a jamais été aussi élevée2 alors même que la part qui nous revient n’a jamais été aussi basse3. Conséquence : nous sommes de moins en moins nombreux à vivre dans une élémentaire dignité à laquelle nous avons pourtant droit.

Nous libérer de l’emploi par un salaire à vie inconditionnel et par l’interdiction de la propriété lucrative

Nous en appelons à nous mobiliser dans cette mutinerie collective, avec des objectifs offensifs. Nous devons nous ouvrir la possibilité de libérer définitivement nos sociétés humaines de la convention capitaliste du travail, -l’Emploi et son Marché !, ainsi que de la propriété lucrative qui lui est consubstantielle, système bicéphale dans lequel cette propriété donne le droit à quelques-uns de s’approprier une partie conséquente du fruit du travail de tous les autres, nous, et dans le même mouvement de décider seuls des moyens et des fins de la production, de notre production. L’affrontement que cette perspective sous-tend est celui qui a lieu entre le salaire, cotisation comprise, et le profit, ponctionné sur le travail, le nôtre, au nom de cette propriété lucrative. Ce double enjeu, de la détermination du contenu et des modalités de la production (produire quoi, comment, pourquoi?) et d’une répartition juste de la valeur d’échange qu’elle engendre, a été oublié depuis trente ans car lui a été substitué l’impératif dogmatique et politique de l’Emploi, du Plein Emploi, qui enferme la production de valeur économique dans une logique marchande, de profit personnel, qui nous subordonne aux maîtres-employeurs.

Nous devons remettre cet enjeu au coeur du combat social et politique, car c’est de ne plus le faire que nous perdons toutes les luttes depuis trois décennies ! Ce à quoi nos combats aspirent, c’est donc, on l’aura compris, à la conquête progressive d’un salaire social à vie pour tous, inconditionnel, au minimum en tout cas pour tout être humain politiquement majeur, salaire qui ne serait plus lié en rien à l’exercice de quelque forme d’activité avérée de production de richesses mais qui serait l’expression conventionnellement établie entre producteurs de la valeur économique potentielle de chacun, de ses capacités à produire de la richesse à partager. En d’autres termes, (quasi)4 toute la richesse produite par la communauté des vivants serait intégralement répartie sous forme d’un salaire social versé à tous et à toutes, il ne resterait plus rien qui puisse être accaparé, capturé, sous forme de profits par quelque propriété lucrative et parasitaire que ce soit.

L’enjeu est de taille ! Si nous nous débarrassons de l’extorsion capitaliste sur la valeur ajoutée et que nous estimons nécessaire de répartir, pour un investissement collectif au profit de toutes nos activités non lucratives,… 20% de cette valeur5, il nous resterait à nous répartir en salaire ainsi socialisé, à volume d’activité productive égale à ce que nous produisons aujourd’hui… 320 milliards d’euros6. Cela représente un salaire moyen inconditionnel par mois par personne majeure de plus de … 3000 euros net, soit l’équivalent pour chacun et chacune du salaire brut moyen actuel !

Parmi toutes celles et tous ceux que nous nommons aujourd’hui travailleurs et travailleuses, il n’y aura plus d’objets ni d’enjeux, ni même de possibilités, de distinguer celles et ceux qui seront « dans l’emploi » (que l’on nomme aujourd’hui encore les « actifs ») et celles et ceux qui seront « hors l’emploi » (qualifiés erronément d’ « inactifs »). L’Emploi, dont nous nous serions enfin libérés, ne serait plus qu’une vieille histoire… pour les livres d’Histoire, comme le sont aujourd’hui l’esclavage ou le servage !

Une perspective révolutionnaire « déjà là »

En germe mais avec toute sa puissance potentielle , ce système est déjà là, -avec beaucoup d’imperfections, d’insuffisances certes, et donc à corriger- , à travers le système des pensions par répartition par exemple, à travers le système de chômage encore partiellement illimité, et bien sûr à travers les congés payés. Ce sont des ébauches de salaires sociaux, tantôt trop inégaux et survenant bien trop tard (on pense aux retraites évidemment), tantôt trop conditionnés (comme le sont aujourd’hui les allocations de chômage), tantôt encore fixés à des niveaux bien trop bas…

Le système actuel de sécurité sociale est donc très imparfait, nous en sommes conscients. Il est même disciplinaire, et en cela il est sous bien des égards devenu un système écoeurants, abject parfois, dans sa gestion (para-)étatique actuelle. Il est donc à transformer radicalement, à faire évoluer, par le biais précisément de sa reprise en main collective et démocratique par les travailleurs, avec ou sans emploi, hors l’Etat et hors le patronat. Car il offre les bases d’un déjà-là subversif, dont il nous faut comprendre à quoi elles nous invitent : à les prolonger, à les étendre, à les déconditionner. La brèche a été conquise, en ’44. Il nous faut l’amplifier plutôt que de laisser nos ennemis de classe la refermer tranquillement !

Pour y tendre, nous en appelons à une sédition, disions-nous, à un soulèvement concerté et déterminé contre l’autorité établie. Afin de créer les possibilités de briser et de retourner la situation, nous devons commencer en effet par exiger un refinancement intégral de notre sécurité sociale, – stop à des exonérations de cotisations qui filent droit dans les poches des actionnaires – , et l’usage exclusif de ces cotisations pour les fonctions auxquelles elles sont destinées, à savoir payer des salaires socialisés permettant de rémunérer le temps « libéré de l’emploi » (vacances ouvrier, chômage, invalidité/maladie, pension, travail d’éducation des enfants) ainsi que les prestataires des soins de santé…

Dans cette perspective, nous nous battons à court terme pour l’arrêt immédiat des dispositifs de contrôle de recherche volontaire d’emploi. Nous vendons notre force de travail si cela nous chante ! Nul n’est en droit de nous l’imposer ! Nous exigeons aussi la suppression du stage d’insertion, le système « chômage » n’est pas un système assuranciel. Il est la reconnaissance monétaire d’une richesse produite « hors emploi », un salaire indirect versé à tout qui n’est pas directement rémunéré via son enrôlement sur le marché du travail. Pour cette raison, le système d’allocation de chômage, tant qu’il n’est pas organisé en tant que « salaire à vie inconditionnel » pour tous et en tout, doit être illimité dans le temps.

Toujours à court et moyen terme et toujours au nom de ce que l’allocation de chômage est bien un salaire, et non une aumône ou un pouvoir d’achat minimal octroyé aux pauvres par l’Etat, nous nous battons contre le statut de cohabitant-e, c’est-à-dire pour que chacun et chacune, quel que soit le statut de sa vie personnelle, notamment affective, sexuelle ou familiale (en couple, en communauté, seul, avec ou sans enfant, etc) et quelque soit son passé professionnel, dispose d’une allocation égale, suffisante et sans dégressivité dans le temps. Cette allocation doit fort légitimement, comme tout autre salaire, se voir indexée de manière automatique sur un panier des prix à la consommation qui prenne en compte tous les produits de consommation courante d’un salarié moyen, et en considérant les produits de la meilleure des qualités.7

Encore à très court terme, nous comprenons l’idée qu’existe un organisme qui aide les personnes qui veulent aujourd’hui encore, -ou le doivent-, chercher un job et dans cette perspective améliorer leurs compétences personnelles. Pour ce faire, il va de soi que cet organisme ne doit avoir aucun compte à rendre à quelle qu’institution sanctionnante que ce soit. C’est la condition évidente pour qu’une aide réelle, adaptée, pertinente et efficace puisse être apportée à la personne qui en manifeste le besoin, le désir parfois. Les conseillers du Forem, comme d’Actiris et du VDAB, doivent donc être totalement déliés de toute obligation d’information envers l’Onem et nul ne doit pouvoir être contraint de se présenter contre son gré dans un organisme de placement ou de formation socioprofessionnelle.

Enfin, en attendant la mise en place d’un système de salaire social qui nous protège réellement de toute possibilité de nous voir enrôler sur le marché de l’emploi, nous défendons l’idée que soit étudiée une redéfinition substantielle de la notion d’emploi convenable, une notion qui autoriserait le recours à l’objection de conscience, sans perte de droits aux allocations de chômage, pour tout qui estime devoir refuser tel ou tel emploi en vertu de ses convictions éthiques, morales, politiques ou religieuses, et notamment pour des raisons d’écologie sociale (cadre de travail et rapports sociaux en vigueur dans l’entreprise) et environnementale.

En parallèle, nous revendiquons un redéploiement conséquent de services publics de qualité, modernes, accessibles à tous, éthiquement et écologiquement respectueux tant des usagers que des travailleurs. A contre courant d’aujourd’hui, ceci impliquerait fort logiquement le redéploiement du statut de fonctionnaire, en cohérence avec la notion d’emploi convenable à laquelle nous faisions référence ici plus haut. Des services publics qui auraient notamment pour missions de soutenir, d’encadrer, d’accompagner toutes les initiatives coopératives, autogestionnaires, locales et sans but lucratif, susceptibles à terme de les remplacer…

Toutes ces revendications doivent être comprises comme des phases intermédiaires susceptibles de nous libérer progressivement de l’emploi et là où ça n’est pas possible, à court et moyen termes, d’améliorer substantiellement les conditions de son effectuation. Dans cet ordre d’idée, une réduction significative du temps que ceux qui y sont enrôlés sont amenés à y consacrer doit aussi constituer une priorité dans nos luttes, avec maintien intégral du salaire évidemment, et sans qu’il soit besoin, tout au contraire, de la légitimer par une revendication contre-productive d’embauche compensatoire.

En résumé, pour imager notre aspiration politique, nous déclarons réclamer la semaine des sept dimanches, dans l’attente d’une mise en congé définitive et généralisée !

1Citations du pacte social

2Dans le classement des PIB par habitant (valeur ajoutée ou richesse économique produite en un an), la Belgique se classe 17e, juste devant…l’Allemagne et la France, encore plus loin devant l’Italie ou la Grande-Bretagne. En moyenne , qu’il ait ou non un emploi, un Belge majeur produisait en 2012… pour 3700 euros/mois ; or, le salaire imposable moyen, dans l’emploi, est de… 2700 euros/mois ! Mais où passe donc la différence ???

3Il y a plus de quarante ans, la part du PIB qui revenait aux salaires (y compris les prestations sociales et les traitements des fonctionnaires) était de 75% pour 25 % au capital. Aujourd’hui, le rapport est de 60/40 !

4Nous disons « quasi » car, à côté de ce salaire socialisé prélevé sur la valeur produite collectivement, valeur établie par le PIB, nous proposons que se finance également une cotisation économique, c’est-à-dire qu’une partie de cette richesse collective soit affectée à des investissements dans des projets entreprenariaux, sans but lucratif possible et librement élaborés.

5Qui bénéficiera de ces investissements sans taux d’intérêt ? Comme d’autres, cette question serait entièrement à mettre en délibération parmi celles et ceux que cela concernera, c’est-à-dire l’ensemble des producteurs de richesse, dont le statut pourrait être constitutionnellement reconnu, au même titre que le statut de « citoyen », proposition politique que nous reprenons du réseau-salariat animé par le sociologue et économiste français, Bernard Friot. Voir <http://www.reseau-salariat.info>

6Le PIB en Belgique est de 370 milliards d’euros environ. Si 20% vont à l’investissement non lucratif, restent pour les salaires, 80% soit près de 300 milliards. Bon sans doute ce chiffre, et c’est tant mieux, risque-t-il de devoir être revu à la baisse puisqu’on peut supposer que si chacun et chacune, nous sommes est libres de produire, la production globale va se voir amputée par la disparition de bien des objets inutiles que plus personne ne voudra passer son temps à réaliser. Resterait-il seulement en circulation des I-bidules de toute sorte si les ouvriers chinois n’étaient plus tenus pour (sur)vivre de se faire encaserner dans des de véritables camps de travail industriels.. A l’inverse, il est vrai qu’un tas de productions actuellement non valorisées en terme économique pourraient elles se voir attribuer de la valeur économoque et du coup être intégrées à un PIB revisité du coup vers la hausse…

7 Dont par exemple, pour l’alimentation, ceux issus de l’agriculture biologique à petite dimension, et pas les produits blancs industriels.

Parcours d’un collectif en résistance /oct. 2013

Nous sommes des chômeuses et des chômeurs, des précaires, intérimaires et pensionnés, des jeunes et des vieux, nous sommes hybrides et bigarrés.

Des êtres invisibles qui,  un soir de févier 2012, se sont décidés à rassembler leurs sensibilités et à s’organiser dans un ensemble d’actions coordonnées afin de se faire entendre par eux-mêmes. Après quelques mois d’existence, nous nous sommes enfin nommés : désormais notre espace de coopération s’appellerait Riposte.Cte. « C.T.E. » comme chômeurs et travailleurs engagés.

Pourquoi cette alliance ? Pourquoi ne pas nous être construits et ne pas nous être définis comme simple collectif de chômeurs puisque c’est à eux que le gouvernement a décidé en priorité de s’en prendre et que c’est à ce titre que les premiers d’entre nous se sont mobilisés, avant d’être rejoints par d’autres types d’allocataires sociaux et puis par des salariés et des fonctionnaires ?

Tout simplement parce que, d’emblée, nous avons identifié que, pour arracher significativement quelque chose, il nous faudrait trouver le soutien de ceux qui sont le plus solidement installés au coeur de la production marchande et qui peuvent la bloquer. C’est là, dans cette jonction, que se trouve le levier majeur de nos luttes. Avec ou sans emploi, c’est tous ceux qui, à des conditions toujours pires, sont acculés à vendre au Marché leur force productive et créative, donc de se mettre en concurrence, qu’il s’agit pour nous de commencer à mobiliser solidairement, autour de cette résistance à l’austérité douce, imposée au seul profit d’une poignée d’intouchables nantis. Avec ou sans emploi, nous formons un seul et unique corps économique, uni par les mêmes intérêts majeurs dans ce champ singulier qu’est l’économie, ying et yang d’un même processus d’exploitation et de subordination.

Le lien, tant objectif que subjectif, entre ceux qui souffrent d’un travail pour lequel ils cultivent à juste titre une véritable aigreur et ceux qui résistent à y entrer en refusant de postuler pour n’importe quel job à n’importe quel prix, c’est dans l’imaginaire concret d’une société nouvelle que nous le trouverons peut-être, une société où seraient repensés collectivement le sens même du travail, la notion même de salaire, les finalités même de la production, le financement de la sécurité sociale, les éléments constituants d’un nouveau welfare débarrassé de la prédation économique, de la spéculation capitaliste et de la destruction générale du vivant !

Nous savions, et nous le savons davantage encore aujourd’hui, que le pari est loin d’être gagné… D’autant qu’en attendant, les chômeurs que nous rencontrions, que nous tentions de mobiliser, s’avéraient souvent tétanisés davantage que révoltés lorsqu’ils découvraient comment ces mesures allaient effectivement et fortement les affecter, choqués comme s’ils se prenaient un poteau en pleine face. La douleur est d’autant plus forte que le temps d’un instant, on n’en capte pas l’origine, la cause, l’explication rationnelle. D’autres, conscients, choisissaient d’épuiser leur énergie à se départir de la honte que l’on voudrait qu’ils endossent en sur-activant leur soumission à ce qu’on leur demande et en intensifiant encore leurs efforts résolus à quitter cette posture souvent blessante de chômeur.

Car tous nous subissons l’humiliation des contrôles suspicieux de l’Onem, placés sous la surveillance de sociétés de gardiennage, celle aussi qui consiste à postuler pour des postes imaginaires auprès d’hypothétiques employeurs de plus en plus agacés par ces pratiques qui leur font à eux aussi perdre leur temps, celle enfin qui consiste à s’engluer dans les méandres de formations souvent infantilisantes, proposées par le secteur de la ré-insertion socioprofessionnelle. Des formations « poules aux oeufs d’or » où on transforme une universitaire brillante, un père de famille quarantenaire, un adulte parfaitement équilibré, tous chômeurs de longue durée, en autant de paumés qu’il faudrait prendre par le collier pour les remettre debout ! Pour entrer en résistance, il faut déjà savoir et pouvoir se départir de toute cette perte de temps dans lequel on nous distrait, nous occupe, nous rabaisse, nous met sous contrôle, nous rend inertes, apathiques, soumis…

La démarche est d’autant moins simple que nous entrons en lutte comme des orphelins. Orphelins des organisations dites représentatives des travailleurs, dont les directions nous ont progressivement lâchés et ont permis que, sans opposition réelle depuis trente ans, se dégradent les conditions de travail, se flexibilise et se précarise l’emploi, qui chaque jour pousse un nombre toujours plus grand de travailleurs au suicide, à l’addiction, à la dépression, à la colère refoulée, au burn out. Depuis longtemps maintenant, le salaire recule, le capital gonfle ! Les maladies professionnelles explosent, les dividendes aussi  !

Le gouvernement Di Rupo, comme tous ceux qui l’ont précédé depuis quatre décennies, a choisi d’affaiblir la sécurité sociale, et par là d’acculer les « sans emploi » à la pauvreté et à la honte qui parfois se lit dans les yeux de leurs enfants, ils les poussent à la faute (travail au noir, vol à la tire, fausse domiciliation,…) pour pouvoir mieux les discipliner et les sanctionner et les réduire à se vendre au moindre prix, à accepter de produire n’importe quoi et toujours plus vite…Ils veulent faire de nous des travailleurs chinois ou taïwanais! Nos gouvernants font ainsi le jeu des puissants, des affairistes, des spéculateurs et des employeurs qui manifestement ne s’enrichissent jamais assez.

Demain, nous devrions être des dizaines de milliers dans la rue ! A dire que nous n’avons plus honte, bien au contraire, d’être des « hors emploi », que nous vivons très bien sans cela, que nous nous sentons fiers de ce que nous sommes, de nos familles, de nos communautés, de ce que nous faisons de notre temps libéré, d’utile socialement et environnementalement, que nous n’avons pas honte de recevoir notre « allocation », notre « salaire social », qui reconnaît la juste valeur de notre apport à l’économie par notre libre travail quotidien réalisé hors l’emploi. Aujourd’hui nous devons faire notre choming out et rallier à nous tous ceux qui veulent sortir du néo-servage, de la servilité « volontaire » ! Riposte.cte se veut être un des outils possibles, disponible à qui sait et veut s’en emparer dans le sens d’une émancipation de l’ensemble de la classe des producteurs de richesse sociale et économique, contre le parasitage capitaliste.

« Ils » nous produisent un monde de trolls. Il faut arrêter cette machine. Nous voulons demain que nos fils et nos filles nous regardent droit dans les yeux sans que nous ayons à les baisser ! Nous voulons les regarder comme nous regardaient nos aïeux lorsqu’ils nous racontaient la grande grève de ’36, la résistance en ’40 ou l’insurrection de l’hiver ’60 !

Nous étions invisibles. Aujourd’hui, nous sommes sortis de l’ombre, à plusieurs reprises dans les rues de Liège, notre cité ardente, et on nous a vus, on nous a reconnus, on nous a invités à donner des conférences, à interpeller les ministres dans des débats télévisés, à témoigner à des séminaires sur la souffrance au travail, sur l’assistanat qui se répand. Des étudiants nous interviewent, qu’ils soient futurs assistants sociaux, sociologues ou journalistes. Certains syndicats nous parlent, nous convoquent, relaient sur les réseaux sociaux certains de nos écrits, certaines de nos thèses,… Toutes ces rencontres, ces sollicitations qui ont émergé en parallèle à nos actions publiques, à nos recherches, personnelles ou communes, à nos multiples séances d’auto-formations, ne nous calmeront pas, elles ne nous feront pas taire, elles ne nous feront pas déserter un espace-public que nous aimons envahir sauvagement, délicieusement, parce qu’il est le nôtre et que nous l’aimons, le respectons, en (ab)usons avec soin…

Au contraire, notre cheminement nous a conduits à affiner sans cesse nos analyses, notre compréhension de ce qui nous arrive et à donner davantage de perspectives et de profondeur de champ à nos premières exigences politiques, très défensives. Aujourd’hui nous sommes en mesure de formuler des revendications offensives, nécessaires à ce que la peur change de camp, utiles à un ralliement, un front uni dans l’action. Nous appelons de tous nos voeux à l’élaboration d’un front large, un ralliement par delà les clivages organisationnels, parce que la cause le rend nécessaire.

Le 1er janvier 2015, ce pays ne peut pas, sans même broncher, regarder se faire éjecter du droit historique aux allocations de chômage plus de vingt mille personnes,- en une seule journée!-, rejointes ensuite mois après mois par des milliers d’autres: http://www.rtbf.be/auvio/embed/media?id=1982993#. Ce jour-là ne sera pas qu’un désastre humain. Il sonnera une défaite politique essentielle : la Belgique, pour quelque temps encore, est le seul pays d’Europe qui pratique un droit illimité aux allocations de chômage ; c’est ce droit unique qui va tomber, une référence essentielle pour tous les travailleurs des pays voisins, qui, tant que ce droit existe chez nous, peuvent s’appuyer sur lui pour l’exiger pour eux-mêmes auprès de leur propre gouvernement. Dans une ou deux générations, si nous perdons ce droit chez nous, plus personne ne sera peut-être en mesure d’imaginer qu’un pays peut économiquement bien se porter, -au classement mondial des plus hauts PIB par habitant, la Belgique se classe 17e, devant la France ou l’Allemagne !, 10e pour la seule Europe !-, en accordant à toutes les personnes qui échappent à l’emploi, à la vente de leur force de travail, une reconnaissance économique, monétaire, NON LIMITEE dans le temps, pour les activités qu’elles déploient librement «  hors l’emploi ». Ce mécanisme n’handicape pas l’économie nationale, bien au contraire. Comme les pensions, il en constitue une des forces majeures, à étendre sans fin jusqu’à ce que la nécessité de « se vendre » pour vivre disparaisse de l’imaginaire des générations qui nous suivent.

Que nous rejoignent donc tous les producteurs de richesse, avec ou sans emploi, syndicalistes ou non, qu’ils se sentent des affinités libertaires, anarchistes ou communistes, et que se rallient tous les citoyens lambdas comme nous le sommes toutes et tous à Riposte.cte ! Que plus personne ne se terre et ne se taise… Prenons nos affaires en main… Et VITE !

Le 1er janvier 2015 est pour bientôt !

Solidairement, coude à coude, corps contre corps…

Octobre 2013.

Riposte.Cte

Pour une mutinerie générale… repenser la lutte des classes.

Décembre 2011 : après plus de 500 jours de tractations, le nouveau gouvernement belge est enfin constitué. Il signe un accord gouvernemental historique : plus de 100 pages dont chaque ligne et chaque virgule ont été âprement négociées! Il fait voter discrètement quelques lois « impopulaires », et ensuite fait approuver à la hâte son budget 2012 : plusieurs milliards de déficit, principalement dû au remplumage des grandes banques du pays, doivent être résorbés, pour le bien de tous. Promis.

Médiatiquement, Di Ruppo et sa nouvelle équipe ne cessent d’essayer de nous faire croire que tout le monde contribuera équitablement à l’effort de redressement de finances publiques dont les dépenses seront réduites dans l’intérêt général (!) et qu’ainsi réparti, cet effort renverra davantage au concept de « douce rigueur » que « d’austérité à la grecque » ! Toutes les menaces sont agitées pour nous convaincre : les taux des agences de notation qui nous dégradent, la situation grecque en effet intenable et que l’on agite comme un repoussoir, d’autres pays qui, c’est vrai, partent en vrille eux aussi, les pressions de la Communauté européenne sur notre modèle social beaucoup trop généreux…

Mesure socio-économique phare : la limitation d’une partie des allocations de chômage dans le temps, celles que l’on nommait « allocations d’attente » et que le gouvernement rebaptise « allocation d’insertion ». Une première nouveauté : l’octroi de ces allocations se fera davantage mériter que par le passé : passage du stage d’attente, lui aussi rebaptisé en stage d’insertion, de 9 à 12 mois, et nécessité de réussir endéans cette année deux contrôles successifs établissant la preuve d’une recherche d’emploi volontariste et soutenue. But affirmé : récupérer de l’argent pour l’Etat, qui contribue pour plus de 40% à éponger le déficit de la sécurité sociale, et activer la remise au travail des jeunes. Double jeu de dupes.

Comme dirait l’autre, ce n’est pas en partant à la cueillette aux champignons qu’on les fait pousser1. Il y avait en Belgique en août 2012, 60000 jeunes en stage d’insertion ; c’est à peu de chose près le nombre total d’offres d’emplois proposés à la même période à l’ensemble des personnes susceptibles, totalement ou partiellement, de les occuper, soit… plus d’un million de personnes .2 Il y avait à ce moment en Belgique 1 offre d’emploi (parfois à temps partiel, parfois sous statut d’indépendant!) pour environ 18 personnes sensées être demandeuses ou intéressées, plus de 20 pour une offre en Wallonie, 30 pour une offre à Bruxelles ! Sur l’année 2012, la première de la « douce rigueur » à la belge, le nombre d’emplois en Wallonie a chuté de…8,9%.3

Renforcer la mise sous pression des jeunes à la sortie de l’école, les faire traîner avant de leur donner de quoi s’autonomiser quelque peu du carcan familial ne va pas évidemment résoudre cet énorme gouffre qui sépare ce que l’on appelle l’offre d’emploi de ce que l’on nomme la demande. Limiter dans le temps le droit à cette allocation, deuxième dispositif, n’aura pas plus d’effets sur ce décalage irrésorbable, manifestement !

Deuxième mensonge : ces deux mesures vont renflouer les caisses publiques. Dans trois ans maximum, s’ils ne se « ré-insèrent » pas, les chômeurs en allocations d’insertion vont tout perdre ! Plus rien, plus un cent de la sécurité sociale ne leur parviendra ! En matière d’apport pour 2012, la Cour des comptes a chiffré le return financier de ces mesures… à 51 millions d’euros ! Une paille quand on sait que le gouvernement cherchait près de 12 milliards sur la même année, soit 230 fois plus ! Pire : on sait que la plupart des gens ainsi touchés n’auront d’autre choix que de se tourner vers des CPAS , qui seront loin d’être ouverts à les accueillir… Le sachant très bien et craignant leur fronde, le gouvernement a annoncé son intention de subsidier les CPAS à hauteur de l’augmentation des coûts que cette mesure va leur engendrer. Dont bénéfice pour l’Etat, en principe, 70 millions d’euros par an réalisés sur le dos des chômeurs cohabitant exclus que les CPAS vont refuser de prendre en charge, selon la FGTB!4 Cette mesure est donc purement politique. C’est une grande victoire en réalité pour la droite : pour la première fois depuis le Pacte social de ’44, – près de septante ans-, une partie des allocations auxquelles ont droit les « travailleurs hors emploi » va être limitée dans le temps5. Il n’est pas idiot de penser que cette limitation, expérimentée sur une partie seulement du système chômage, constitue un laboratoire dont les leçons tactiques seront tirées pour faire passer prochainement une limitation étendue au système tout entier.

Selon les syndicats, ce sont plus de trente mille personnes, parmi les plus pauvres de ce pays6, parfois âgées de 30 ou 40 ans, voire plus !, parfois pères et le plus souvent mères de famille, qui sont ici attaquées violemment. Mais c’est aussi un symbole fort : la Belgique est le seul pays d’Europe où les allocations de chômage sont illimitées dans le temps. En faisant disparaître cette conquête, ce modèle comme évidemment possible, c’est de l’imaginaire politique des générations futures qu’il s’agit d’en extirper jusqu’à la mémoire. Qui, dans vingt ou trente ans, sera en mesure de penser que les allocations de chômage ont eu à une certaine époque, et donc pourraient à nouveau avoir, un caractère illimité dans le temps, et que cela n’handicapait ni la richesse nationale, ni le système de sécurité sociale dans son ensemble. Au contraire, en affaiblissant cette institution, c’est tout le système salarial que l’on fragilise dans ce qu’il contient de mesures positives pour les salariés eux-mêmes, et du coup plus largement pour l’économie du pays et l’émancipation potentielle de ses citoyens. En imposant comme seul horizon la limitation des allocations, c’est son caractère assurenciel que l’on renforce, volonté des réformateurs libéraux, au détriment de sa définition subversive : l’allocation de chômage n’a pas à être limitée parce qu’elle constitue un salaire qui échappe au contrôle du marché de l’emploi, et à l’exploitation capitaliste qu’il permet, elle constitue la reconnaissance et l’expression monétaire de la valeur économique du travail librement produit hors emploi par ceux qui en sont privés ou qui cherchent à le fuir.

Septembre 2012. Deuxième phase du sinistre processus de « douce rigueur » : la généralisation de la dégressivité du montant des allocations dites « de chômage » (donc pas des allocations dites « d’insertion », celles dont nous venons de parler). Certes, le principe de l’allocation dégressive n’est pas nouveau en Belgique. Jusque-là, celles des isolés par exemple l’étaient déjà mais dans une faible mesure : passage de 60 à 55% du dernier salaire après une durée d’au moins un an et variant en fonction de l’ancienneté professionnelle. Et puis surtout celles des cohabitant-e-s, et là dans une forte mesure : passage de 60% du salaire à 40% dans un premier temps, selon les mêmes règles que pour les isolés, puis à un minimum forfaitaire après un temps lui aussi lié à l’ancienneté. En gros, ce système, qui était appliqué lourdement aux cohabitant-e-s, sera désormais appliqué à toutes les catégories, à la différence près, -cadeau gouvernemental, presque cynique-, que tout le monde désormais partira de 65% de son dernier salaire au lieu de 60% et bénéficiera de ce bonus pendant… trois mois !

Ce qui choque ici dans un premier temps, c’est que tous les chômeurs de plus ou moins longue durée (après 14 mois minimum ou 48 mois maximum) vont se retrouver avec une allocation réputée sous le seuil de risque de pauvreté7. Selon les syndicats, toute chose restant égale par ailleurs !, cela devrait mener en trois ou quatre ans maximum entre 150 et 200000 personnes en dessous de ce seuil ! Or, en Belgique, 1 personne sur 7 est déjà dans cette situation ! Une personne sur cinq en Wallonie ! 37,8% des « sans emploi » sont déjà sous ce seuil ! Combien en 2015 ? Certains chômeurs vont tout simplement perdre jusqu’à 20, voire 25 % de leurs allocations actuelles.

Ici encore le discours gouvernemental consiste d’une part à nous faire croire que cela va stimuler la recherche active d’emploi, donc « à faire pousser les champignons simplement en décidant d’aller les cueillir» !, et que cela va contribuer à résorber le déficit public : à hauteur de 116 millions d’euros pour 2012 selon la Cour des comptes ! Pendant ce temps, en 2010, les 50 plus grosses multinationales installées en Belgique ont engrangé un bénéfice total de 42,7 milliards d’euros8. Elles sont sensées payer là-dessus un impôt de 33,99%. Mais, grâce à différentes dispositions légales prises elles aussi ces dernières années, dont les fameux « intérêts notionnels », elles ont pu quasi totalement éluder cet impôt qui aurait dû être de plus de 14 milliards. : elles ont en réalité payé…200 millions, soit 0,5 % de taux d’imposition effectif ! Sur ces cinq dernières années, depuis donc le début de la crise, ces mêmes sociétés auront privé l’Etat belge de… 84 milliards d’euros d’impôts, soit un quart de la dette totale de la Belgique ! Et, à côté de cela, on met les chômeurs sous les ponts ! Mesurons-nous le décalage des chiffres dont nous parlons ici !

I. La lutte des classes ne s’est jamais terminée

Alors, sommes-nous gouvernés par des insensés, des psychopathes ou des « doux dingues » qui, lorsqu’ils se donnent pour mission de trouver de l’argent vont le chercher là où il n’y en a presque pas, plutôt que là où il se trouve en abondance, et qui sanctionnent ou menacent de la misère des centaines de milliers de gens vivant hors emploi, et par là leurs enfants, alors que l’offre d’emploi elle-même est manifestement déficiente, cela saute aux yeux de tous ?

Cette interrogation n’est pas neuve. Bien avant la première grande crise, celle de ’73, les gouvernants occidentaux feignaient déjà de s’inquiéter de la montée du chômage. En France, en 1967, Georges Pompidou, alors Premier Ministre, affirmait que « si le chômage atteint 500 000 personnes, ce sera la révolution ». Il y en a alors 250 000… Et Pompidou d’en déduire que, par conséquent, « nous devons considérer l’emploi comme un problème permanent »… Il adresse cette déclaration formidable, digne d’un chef de guerre, à l’attention de toutes les forces vives de la nation française, dans un contexte où est en train de se déployer le premier Marché commun d’Europe, avec la suppression officielle des barrières douanières  : « Vous avez grandi pendant cinquante ans à l’abri de protections inadmissibles (sic!)… Il s’agit de se dire qu’ils (les industriels, les commerçants, les entrepreneurs) sont toujours menacés par la concurrence, qu’il faut toujours qu’ils fassent mieux, qu’ils produisent à meilleur compte, qu’ils vendent de meilleure marchandise à meilleur prix et que c’est là la loi de la concurrence, qui est la seule raison d’être du libéralisme. Car si ce n’est pas ça, pourquoi on se livrerait à ce genre de spéculations, pourquoi on prendrait tous ces risques et tous ces dangers. Nous serons donc en risques permanents et le gouvernement en est parfaitement conscient. Son rôle est de diminuer ces risques parfois, mais son rôle n’est certainement pas d’inviter les gens à la paresse, en leur créant de nouvelles protections. »9 Dont acte !

Durant les trente années qui suivirent, toutes les mesures gouvernementales, de gauche comme de droite, jamais ne juguleront la montée manifestement inexorable du chômage. Apparemment impuissants, les homme politiques à l’unisson, de droite comme de gauche, finiront par rendre le chômeur seul et unique responsable de son sort. En’83, malgré un programme de nationalisation et de renforcement du pouvoir d’achat, les socialistes français constatent que le chômage a atteint l’inimaginable chiffre de… 2 200 000 personnes ! Mitterand en appelle alors à un nécessaire tournant libéral, devant combattre l’inflation (la peur des rentiers!) et imposer d’incontournables mesures d’austérité. S’entame alors une lutte effrénée pour « une déflation compétitive », les gouvernants libéralisent les marchés financiers et boursiers et suppriment l’encadrement du crédit. On voit apparaître les premiers emplois « subsidiés », emplois au rabais, initiés chez nous par le futur président du Parti Socialiste, Guy Spitaels, sous le vocable de « Cadre spécial… Temporaire (sic)». S’entame alors la lente et progressive dégradation de la sécurité sociale….

En ’84, boosté par la puissance écrasante et l’audace sans faille du duo Reagan-Tatcher, le patronat européen réclame partout la déréglementation du travail, il dénonce le « coût excessif du travail » qui porte atteinte à la compétitivité des entreprises, il veut généraliser le recours au temps partiel, au CDD (contrat à durée déterminée) et à l’intérim ! Les patrons obtiendront en quelques années tout ce qu’ils ont demandé ! Avec quels effets sur l’emploi ? En 1994, le chômage en France atteint… les 3 millions et demi, soit 14% de la population active ! Une personne sur sept n’est plus nécessaire pour faire tourner les entreprises et les administrations françaises ! C’est une endémie que rien ne semble pouvoir arrêter. Mais pourquoi cette apparente impuissance politique ?

Deux facteurs essentiels expliquent selon nous ce phénomène . D’abord, l’étendue de plus en plus forte d’une internationalisation des marchés, et donc d’une compétition mondiale. Les capitalistes ont beau inventer sans cesse des produits nouveaux, des gadgets en tout genre, -on invente même et puis on inonde les marchés occidentaux de produits aussi révolutionnaires que l’ordinateur ou le gsm, que tout le monde s’arrache,- cela n’endigue pas la chute de l’emploi. Pourquoi ? Mais parce tous ces produits sont réalisés ailleurs, par des travailleurs au salaire scandaleusement bas. Les possesseurs de capitaux eux n’y perdent pas puisque, par le biais d’un actionnariat qui s’internationalise lui aussi, ils misent leurs avoirs sur ces productions et s’en enrichissent comme jamais ! Les multinationales deviennent en réalité des micro-sociétés intermédiaires, qui « labellisent » les productions en leur vendant leur griffe (comme Nike ou Apple, par exemples), elles font dans « la marque », la « comm’ », et la financiarisation (elles achètent et revendent avec profit des entreprises dont elles se foutent bien de ce qu’elles produisent), elles font dans l’immatériel quoi, cela rapporte gros, très gros et ça demande extrêmement peu de personnel direct.

Au coeur même de la Communauté Européenne, la concurrence sur le libre marché de la main d’oeuvre et des marchandises10 est féroce et absurde. C’est absurde parce que les mesures prises chez nous pour améliorer la compétitivité le sont dans le même moment dans les pays voisins. C’est une spirale déflationniste délirante sur les montants salariaux, une spirale qui est sans fin : « Force est de constater que les réformes du marché du travail ne sont pas des mesures anti-crise de court terme, mais s’inscrivent dans la durée. Car les Etats se mettent mutuellement sous pression au travers de leurs stratégies de réduction des coûts. Même des pays à bas salaires, comme la Croatie et la République tchèque, doivent introduire davantage de souplesse sur leur marché du travail et revoir leurs coûts salariaux à la baisse pour relancer la compétitivité, prévient le FMI. »11 Où s’arrêteront-ils si nous ne les arrêtons pas ! « Si les gens qui tiennent ce genre de discours ,- et c’est vrai : le salaire mensuel d’un Chinois est de 250 euros-, vont au bout du raisonnement , ils doivent en tirer les conclusions et diviser nos salaires mensuels par dix » ! 12

Deuxième explication : la place toujours plus grande de la mécanosphère (la part des machines) dans la production, grâce à la révolution informatique et robotique, qui donne des gains de productivité phénoménaux… mais vide les entreprises de leur personnel. Quelques exemples qui ont fait se multiplier ces dernières années les écrits sur la « fin du travail »: en ’82, les métallos américains devaient s’y mettre à 300 000 pour produire 75 000 000 de tonnes d’acier par an. En 2002, ils sont 4 fois moins pour produire… 100 000 000 de tonnes. En quelques années, le service bancaire n’a plus eu besoin que de 10% de son personnel pour proposer les mêmes services !13 L’agriculture mondiale aujourd’hui selon de nombreux experts pourrait nourrir entre 7 et 12milliards d’habitants, ce qui n’empêche pas 1000 êtres humains de mourir de faim à chaque heure qui passe. Un agriculteur il y a cent ans, nourrissait trois personnes ; aujourd’hui, en moyenne, un agriculteur produit de la (mal)bouffe pour… 100 personnes ! Dans l’ensemble de la zone de l’OCDE, le nombre d’emplois agricoles a chuté entre 1995 et 2004 de 28,82% alors que la production augmentait de 15% entre ’85 et 200014.

Chez Peugeot en France comme chez Ford-Genk en Belgique, le coût de la main d’oeuvre payée par l’entreprise elle-même ne représente plus que 7 à 8% des frais de production ; en ajoutant la main d’oeuvre des sous-traitants, on attendrait 17 à 18% ! 15 Même chose chez Mac Do ! Aux Etats-Unis précisément, entre 1990 et 2001, 25% des petits commerces ont disparu. Ces dizaines de milliers d’épiciers par exemple, de légumiers et de libraires, qui ont fermé boutique, n’ont pas été remplacés par autant de managers, vigiles, magasiniers, caissières et réassortisseurs de rayon ? Combien ces gens servent-ils de clients sur une journée par rapport au nombre de commerçants indépendants qu’ils ont remplacés, pour quel chiffre d’affaires devenu astronomique ? Chez le distributeur Carrefour, dont on a beaucoup parlé chez nous en 2010 à propos du « coût salarial » élevé par rapport à la concurrence, et ce bien sûr pour justifier les mesures « sociales » (licenciement massif, fermetures de magasins, mutations en franchise!), la masse salariale représentait… 11% du chiffre d’affaires, soit 476 millions d’euros (pour 16000 travailleurs dont 69% à temps partiel!) alors que le bénéfice que se re-distribuaient les actionnaires atteignait… 447 millions d’euros 16, soit près de 10% !

A ces conditions, de dégagement de telles marges bénéficiaires avec une main d’oeuvre en telle voie d’extinction, comment pourrait-on encore imaginer atteindre un jour le plein emploi ? Il faut mettre fin à cette fable qui justifie tant de mesures inhumaines et arrêter de geindre. Comme dit l’économiste Jorion : « On voulait se libérer du travail, c’est fait, on y est presque ! On l’a voulu, on l’a ! ».

Troisième explication, qui permet de tordre le cou à un discours bien répandu. En réalité le capitalisme n’a jamais assuré le plein emploi ! Celui dont parlent tous les promoteurs, y compris syndicaux, de la remise de toutes et tous au coeur du dispositif d’exploitation et de subordination salariales est un mythe, le mythe des années ’60, qui fait fi du fait qu’en Europe occidentale comme aux Etats-Unis, une énorme partie de la population majeure était composée …de femmes au foyer, dont le travail n’était purement et simplement pas reconnu comme un travail, ni l’absence sur le marché du travail comme… une situation de chômage ! Le taux d’emploi aujourd’hui en Belgique est de près de 70%, il n’était pas loin des mêmes scores il y a cinquante ans !

Et pourtant, la crise financière de 2008, rejouée en 2011, a amenés nos dirigeants à nous relancer dans l’austérité sévère et stérile, au nom de l’éternel et sacro-saint Plein Emploi ! But préalable avoué : alors qu’ils viennent eux-mêmes de plomber les finances publiques pour renflouer un système bancaire déclaré à la dérive, ils nous expliquent qu’il faut désormais mettre toutes les forces dont la nation est capable pour en finir avec un déficit public définitivement intolérable, qui plombe l’économie nationale, et ce AVANT de relancer une croissance productrice inévitable d’emplois nouveaux et durables. Dit autrement, on aurait « vécu trop longtemps au dessus de nos moyens. Réglons ça d ‘abord et, vous verrez, ça ira beaucoup mieux après… notamment pour l’emploi», qui inexorablement reprendra sa nécessaire marche en avant…

Pour ce faire, on continue les recettes qui ont montré leur échec, sous l’égide du FMI en Afrique et en Amérique du Sud principalement, et en Europe, sous l’égide de la droite « néo-libérale » triomphante. La Grèce, mal en point, dérégule le marché du travail, saque les salaires, privatise les services publics. Résultat : la voilà exsangue. Le chômage explose en même temps que le déficit public que ces mesures étaient sensées résorber ! Chez les moins de 25 ans, le chômage passe d’environ 23% (ce qui était déjà énorme, convenons-en!) à… près de 60 % début 2013! En Espagne, où le même type de mesures est pris, la progression est du même ordre… En Irlande, pareil. De 2008 à 2012, le chômage des jeunes passe de près de 10% à plus de 30% : un triplement, en 4 ans d’austérité ! Au Portugal, en Italie, même constats ahurissants, même mesures, mêmes effets. Partout les pertes d’emploi explosent au même rythme qu’explosent en réalité, mais en sens inverse, les dividendes des plus fortunés. Jamais la productivité et le retour sur placement n’ont atteint de tels plafonds.

Alors c’est quoi l’anguille sous roche, l’enjeu non dit ? Pour nous, c’est celui qui consiste à faire baisser en permanence le « coût » des salaires (par baisse des montants/horaires et par flexibilisation des embauches) et à faire monter en même temps les retours sur dividendes. Ce qui se joue n’est ni plus ni moins qu’une lutte de classes qui en réalité ne s’est jamais arrêtée, même lorsque, pour mieux nous duper, ceux qui sont contre nous (et parfois aussi ceux qui sont sensés nous défendre!) déclarèrent la fin de l’Histoire.

En Belgique comme en Europe en gros, au grand décompte de la répartition du PIB entre salaires et revenus du capital, les premiers, donc « nous », aurions perdu 10 points en quinze ans…En Belgique, la part des revenus salariés est en effet passée de 67% à 57% du PIB entre 1980 et 2004.17

La part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises européennes a chuté de la même manière très exactement ! De 67% en 1976 à 57% en 2011 ! Moins 10 points, alors que jamais on n’a produit autant 18!

Si on prend ce taux, le plus répandu et même le plus souvent cité comme valable pour toute l’Europe occidentale, soit 10 % de moins pour les salaires, cela représente en Belgique une perte moyenne, en terme de revenu par habitant, de 3 300 € par an, soit 260€ par mois ! 1080€/mois par ménage avec deux enfants !!! C’est dire que par le jeu de réductions salariales continues, de captures des gains de productivité que l’informatisation et la robotisation ont permis de faire exploser, de recul substantiel de participation au financement public par le biais de contournement de l’impôt sur les bénéfices, les capitalistes ont piqué aux travailleurs et à leur famille une colossale partie de ce qui aurait dû leur revenir en salaire poche, en salaire social (impôts et cotisations à l’ONSS), ou en services publics accessibles. Ce n’était pas faute de moyens : le bénéfice des entreprises belges a doublé entre 2001 et 2009 pour atteindre 91,89 milliards au total19, plus d’1/4 du Produit Intérieur Brut20. Voilà bien le signe d’un pays en crise, n’est-il pas ? Un pays qui doit rogner les droits sociaux sans quoi ce sera la misère pour tous ! Au classement des PIB européens par habitant, notre petit pays se classe 10e, et 17e au niveau mondial !

Pendant ce temps, le taux effectif de l’impôt sur ces mirobolants bénéfices des entreprises est tombé lui en 2011 à 9,8% alors que dix ans auparavant il était de 20%. Cela n’a pas créé d’emplois, d’ailleurs l’investissement chez nous stagne, comme dans la plupart des pays de l’OCDE. Cet argent extorqué va donc directement dans les poches des actionnaires, dont les exigences n’ont cessé de croître. Il est de notoriété publique qu’un retour sur dividende aujourd’hui doit dépasser les 15 % (!!!) au bas mot21, sinon l’entreprise saute, les capitaux se retirent et vont voir ailleurs, et l’ailleurs aujourd’hui est devenu presqu’infini, et en tout cas infiniment interchangeable, le territoire où ces capitaux se meuvent est tout simplement mondial et entièrement libéralisé.

La capture par le capital de la valeur ajoutée par le travail n’a pas de limites, chez nous comme ailleurs, puisqu’ailleurs en gros les mêmes mesures sont prises. Les entreprises depuis 2004 sont autorisées à réduire à leur seul profit le précompte professionnel de certains de leurs travailleurs, au départ uniquement les travailleurs en équipe et de nuit, aujourd’hui ce système s’est cependant généralisé à tout le secteur privé. Selon le Conseil Central de l’Economie, ce système de « subsides salariaux » aurait rapporté en 2010… la bagatelle de 4,625 milliards aux entreprises ! 22

L’accroissement de la capture de la valeur ajoutée se déploie aussi dans le champ de ce que nous appellerons le salaire socialisé, c’est-à-dire tout le système de la sécurité sociale, et ce en jouant dans deux directions. Première direction : réduire les cotisations sociales, toujours sans créer d’emplois. Les réductions de cotisations en Belgique n’ont cessé de croître et elles viennent encore d’être amplifiées23. En 2010, elles s’élevèrent à 4,63 milliards contre… 1,30 en ’96!24 Et les annonces gouvernementales parlent de plus de 7 milliards en 2013. Sept milliards de perte sèche pour la sécu, sept milliards de perte de salaires indirects, chaque année , au nom de l’emploi et donc de la compétitivité des entreprises du pays ! Aujourd’hui, les patrons ont acquis des réductions de cotisations quasi totales sur l’embauche des trois premiers emplois ! Ce que les patrons aiment à nommer « cotisations patronales », voire aujourd’hui « charges patronales », devraient être d’environ 34 % du salaire brut ; en réalité, la moyenne de ces cotisations n’avoisinent plus aujourd’hui que… 28%. Par là, l’ensemble des cotisations sociales25 ont de fait été réduites de… près de 12%26.

Deuxième direction : prendre une part de la sécu pour payer les salaires. Chaque année, plus de 4 milliards sont ponctionnés des caisses de chômage pour « soutenir l’emploi », c’est-à-dire pour subsidier les entreprises privées, via des formules aux noms parfois bien démagogiques (win-win) ! Un milliard rien que pour financer les titres-services, des emplois sous-payés que certains chômeurs, surtout des femmes, sont contraints d’accepter !

“L’Europe est en passe de devenir un paradis pour les patrons. Sur le dos des travailleurs”, déplore Apostolos Kapsalis, de l’institut de recherche de la confédération syndicale grecque GSEE.27 “La Grèce est le cobaye du laboratoire des réformes européennes”, ajoute-t-il. “Ici, on teste les mesures d’austérité qui peuvent passer”. Des programmes analogues ont d’ores et déjà été mis en œuvre dans d’autres pays, prévient le syndicaliste. On en connaît hélas la liste, qui s’allonge de six mois en six mois. A qui le tour ? Car la note n’a pas fini d’être salée : “Il y a une guerre des classes, c’est un fait mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner.” , déclarait Warren Buffet, milliardaire, dans le New York Times du 26 novembre 2006.

II. Du côté de l’enrôlement

Le capitaliste a malgré tout un gros problème. C’est sa faiblesse, cela devrait constituer notre force : il lui faut à la fois nous faire la guerre, puisque c’est de l’exploitation de notre force, obtenue par la contrainte s’il le faut, qu’il tire son enrichissement et son pouvoir, – cette guerre, il la nomme donc lui-même désormais « la lutte des classes »-, mais dans le même mouvement, du fait même de son principe organisationnel, il a intérêt à gagner notre adhésion à cette autre guerre qu’en parallèle, il mène à ses pairs, par le biais des entreprises qui lui appartiennent, qu’il dirige parfois ou sur lesquelles il mise tout ou partie de ses avoirs. Et cette lutte entre capitalistes, cette concurrence qui fonde le capitalisme, est âpre, sans pitié, elle aussi. Elle se joue de plus en plus dans les détails du moindre gain de productivité ; c’est pourquoi chaque entreprise ne peut atteindre les normes de rentabilité susceptibles de conserver la confiance de ses bailleurs de fonds, notamment spéculatifs, qu’en s’attachant la participation pleine et entière, « corps et âmes », de tous ses « collaborateurs » : NOUS. L’entreprise a besoin de notre adhésion de tous les instants à la cause qu’elle nous vend alors comme « commune »…

Lutte de classes et collaboration de classes, que celle-ci soit volontaire ou arrachée, constituent deux termes, deux positions, deux pratiques, antinomiques, à première vue, que le capitalisme aujourd’hui décline à partir d’une myriade de stratégies.

Et ça marche. Malgré la crise, les crises successives, que l’on nous vend comme naturelles et réclamant les sacrifices de tous. Une crise en réalité dont au dessus, intouchables, tirent les marrons du feu les chefs, les grands dirigeants, les généraux, partie « salariés », partie « actionnaires », payés en fixe, en primes à la performance, en frais professionnels mirobolants28 et en stock-options, c’est-à-dire en prise d’actions… Pour Tim Cook, le successeur de Steve Jobs à la tête de Apple, cela faisait en 2010 un total de près de 60 millions de dollars, dont 800 000 « seulement » en salaires. Zukerberg, le tout jeune PDG de Google, se prend chaque année 500 000 dollars en salaire fixe mais, alors même qu’il n’a pas trente ans, sa fortune est estimée à… 17,5 milliards de dollars ! Le sommet de l’ironie, bien dans le style maison, c’est sans doute Steve Jobs lui-même qui l’a atteint en se faisant payer 1$ par an en fixe. Et nous n’évoquons même pas ici les plus brillants de… la classe. Jobs, à sa mort, n’était avec ses 4,4 milliards de dollars de fortune personnelle que très loin dans le classement des « fortunes mondiales » jetées à la face du monde chaque année par la revue Forbes. Selon celle-ci, Carlos Slim, le champion hors catégorie, possédait en 2012 une fortune estimée à… 69 milliards de dollars, soit 47 milliards d’euros, 1/8e pour lui tout seul de toute la richesse produite chaque année par tous les belges actifs…

On l’a compris, s’il y a guerre, tous ceux-là ne vont pas au front. Ils misent sur les équipes en présence. Via par exemple les stock-options, cette merveilleuse invention, ce véritable crédit sur exploitation du travail, sur performance de la chair à canon, qui permet d’investir ce que l’on n’a pas encore, garanti par des banques qui jouent elles du système des réserves fractionnelles, qui leur permet à leur tour de prêter de l’argent qui n’existe pas. En fait tous ces investisseurs qui prennent soit-disant des risques, qui méritent donc retour, misent sur la capacité des vrais salariés, ceux d’en bas, à produire avec profit l’argent qu’ils sont censés investir au départ mais qu’ils n’ont pas forcément. C’est là où se trouve l’arnaque. Quand Mittal, qui selon Forbes, pèse plus de 20 milliards de fortune personnelle, arrive à Liège avec « ses » dollars pour reprendre Arcellor, il n’a juste rien pris d’autre dans ses valises que de quoi passer une douce nuit à l’hôtel, juste des promesses de mettre dans l’affaire une part de l’argent que lui rapporteront, mois après mois, année après année, le travail de ceux dont il vient soit-disant sauver l’emploi ! L’argent que Mittal mettra pour payer les ouvriers, leurs précomptes et leurs cotisations, l’argent qu’il mettra pour rembourser les banques parieuses, l’argent qu’il mettra pour payer les fournisseurs et les sous-traitants, ce sont les salariés, les vrais, qui vont le lui offrir par leur travail quotidien, en lui laissant vendre en son propre nom les tonnes d’acier qu’ils se seront esquintés à produire ! Et lui leur prendra une part substantielle de cette valeur ajoutée qui s’ajoutera sur ses comptes en banque personnels. Et quand cela ne lui rapportera plus assez ou qu’il voudra jouer ailleurs ou à autre chose qu’au sidérurgiste, il s’en ira, laissant dans le vide ceux qui n’arrivent pas à croire une seconde que, sans lui, tout ce travail qu’ils ont fait eût été tout à fait et tout autant réalisable puisque c’est eux et eux seuls qui l’ont de facto réalisé !

Les investisseurs, surtout ceux, spéculateurs, qui à la fois jouent avec l’économie comme au casino et se placent comme dirigeants hautement rémunérés de leur propres entreprises, ne prennent plus aucun risque sur la viabilité ou non de celles-ci : « Le pouvoir actionnarial est maintenant si puissant qu’il peut simultanément se défaire d’une partie du risque normalement assumé par lui tout en intensifiant sa revendication sur la valeur ajoutée. Le risque ne disparaît pas. Il est transféré à d’autres agents. Et c’est le salariat qui devient le lieu de report et de concentration de tous les risques dont le capital ne cesse de vouloir se défausser ».

Pourtant le capital ne produit pas de richesse, pas plus que les machines, il se sucre sur la richesse que le travail extrait de la machine en la faisant tourner, en la surveillant, en l’entretenant, en la réparant, en l’améliorant. Et il se sucre bien : ce que l’on appelle pudiquement « les revenus distribués », c’est-à-dire ce que le capital pique en net aux travailleurs, est passé, en France toujours, de 3,2 % du PIB en ’82 à 5,5% en ’99 puis à 8,5% en 2007 et enfin à… 9% en 2011 !29 Un quasi triplement en moins de trente ans, avec une progression qui pourrait bien être exponentielle. Et gageons qu’en Belgique, les percepteurs de dividendes ne sont pas plus mal servis, bien au contraire puisque le système d’imposition sur les revenus du capital, avec ses désormais célèbres intérêts notionnels, y constitue une véritable aubaine… 30

A l’autre bout de l’échelle, il y a les « joueurs », de l’équipe, en vareuses qu’il s’agit de mouiller, ceux qui mettent en jeu leurs corps, quotidiennement, pour faire tourner et fructifier ce capital. En réalité, ils jouent le rôle de chair à canon31, en échange de salaires dont on dit qu’ils sont devenus une charge excessive. On y joue pourtant dans bien d’autres catégories de standards de vie. Dans l’industrie française, en 2011, le « coût » salarial moyen était de 52000€, soit un net mensuel tournant autour 2200 euros ! Dans l’habillement et la restauration, cette moyenne descendait à +ou- 1500€ par mois !32

Dans ce contexte qui, paradoxalement, devrait amener ces réels producteurs de la richesse économique à se rebiffer, à renforcer leurs liens de solidarité et de luttes, à affirmer une position de rupture, plutôt que d’adhérer activement à une guerre intra-capitaliste qui n’est manifestement pas la leur, la question qui se pose d’évidence est la suivante : pourquoi cette adhésion fonctionne-t-elle ?

La question vaut d’autant plus qu’aujourd’hui, la vie de celles et ceux qui ont un emploi est dans la plupart des cas traversée de souffrances, physiques (les maladies musculo-squelettiques par exemple sont en hausse constantes) mais surtout psychiques, liées à toutes ces angoisses, au harcèlement par les managers, à la résistance aux pressions des clients-rois dont il faut supporter les caprices ou les colères, et qu’il faut séduire avec un sourire professionnel, à la précarité d’existence, qui rend impossible ou très aventureux tout projet de vie. Rien de bon pour les familles tout ça, pour la stabilité des couples, pour la paix des ménages le soir au foyer conjugual. Tensions qu’accroissent la variabilité permanente des horaires (heures supplémentaires ou vacances supprimées pour cause de commandes ou de demandes exceptionnelles, il faut être just in time, en flux tendu), la disparité aussi des horaires entre les membres d’un couple, la longueur et le stress des déplacements professionnels, des formes et des exigences de « travail » qui de plus en plus envahissent après journée la sphère du privé… Tout est atteint, à commencer par la santé à tout niveau : malbouffe liée à la course quotidienne, stress au travail, déprime liée au sentiment d’incompétence, déficience dans les mesures de sécurité et d’hygiène justifiée par la nécessité de réduire au maximum tous les coûts de production. Sans parler par rebonds, des addictions qui explosent : alcool, somnifère, cocaïne, anxiolytiques….

En compensation, dans un régime où seuls comptent désormais les performances atteintes , généralement chiffrés, il n’y a même plus guère de valorisation liée à l’exercice même du travail que l’on accomplit. Les métiers, avec leur savoir-faire particulier, lentement appris, disparaissent, la qualité des services fournis aussi, tout comme celles des produits réalisés (obsolescence programmée par exemple). Selon certaines études, c’est d’ailleurs là une des causes essentielles de la souffrance au travail : le sentiment qu’ont les salariés que, si on leur en donnait le temps ou si on leur laissait la possibilité de créer eux-mêmes les procédures pertinentes pour faire du bon boulot, celui-ci précisément gagnerait en qualité33. Il n’est pas facile quand on commence un job, avec l’envie de bien faire, de « mériter son salaire » en mettant au mieux en pratique ce que l’on a étudié des années durant, de se rendre compte qu’en réalité, on vous demande d’acquérir le cynisme ambiant, celui de l’entreprise qui vous embauche, pour qu’elle engrange à n’importe quel prix des bénéfices re-distribuables aux actionnaires, quitte à arnaquer le client, à lui fourguer des produits inutiles ou pourris, voire dangereux. Si on vous demande pour vous engager de prouver que vous savez vous vendre, c’est peut-être parce qu’il s’agit là de la preuve que vous conviendrez pour faire le job. Qui sait se vendre sait vendre, et c’est là l’essentiel des qualités que l’on vous demande ! Qui sait sur le marché de l’emploi triomphalement concurrencer les autres demandeurs d’emploi, saura se montrer bon concurrent, dans l’exercice même de cet emploi, face à ses collègues qu’il cherchera sans cesse à supplanter…

Dans un tel contexte qu’exige la guerre intra-capitaliste sans pitié ni répit, plusieurs dispositifs, parfois très sophistiqués, ont dû être lancés simultanément pour nous faire tenir notre rôle sans lequel… ça ne peut pas marcher.

L’intéressement ouvrier

Lancé fin des années ’70, l’intéressement ouvrier a consisté en deux volets. Premier plan d’attaque : faire de ceux d’entre nous qui pouvaient se le permettre des petits épargnants, en agitant notamment (surtout aux Etats-Unis) la menace de futures pensions impayables, devenir de petits actionnaires capables, en regroupant leur mise sous l’égide de fonds de pensions, de rafler du blé dès maintenant. Il est aussi stupide de considérer Bill Gates, directeur de Microsoft, comme un salarié que de se penser patron d’entreprises parce qu’on a placé quelques économies pour ses vieux jours dans des entreprises cotées en bourse. Il n’empêche qu’objectivement, celui qui se plie à cette invitation sournoise se trouve soudain intéressé à ses petites « affaires », aux montées en dividendes de telle ou telle action, inquiet au contraire de la baisse de telle ou telle autre… , celle peut-être de la boîte qui l’emploie quotidiennement et dans laquelle la direction le menace de licenciement, parce que la cote boursière chute faute de rentabilité de son travail, cherchant ainsi à obtenir de lui une plus grande acceptation de sa propre exploitation  ! Cette pratique installe en outre, au sein des salariés, un noyau dur qui est actionnaire de l’entreprise qui l’emploie, et une banlieue du salariat, faite de précaires bien trop pauvres que pour épargner pour leurs retraites, souvent d’ailleurs engagés par une sous-traitance elle aussi fragilisée ou via des statuts intérimaires qui n’assurent jamais que le pain du jour.34

La deuxième tactique d’intéressement, surtout développée en Allemagne à nouveau, à la fin des années ’70, et qui s’est répandue chez nous début ’80, a consisté, non seulement à lier une partie du salaire aux performances de l’entreprise, mais à organiser en parallèle des cercles de qualité où se discutaient horizontalement les difficultés rencontrées dans l’organisation du travail et où chacun était invité avec insistance à suggérer des solutions. « Les travailleurs risquent gros dans ces méthodes participatives puisqu’il s’agit d’« abandonner » leur culture forgée progressivement et clandestinement dans la constitution de liens informels au profit d’une culture d’entreprise uniformisante et qui adhère au point de vue de l’employeur. L’initiative qu’on prescrit aux travailleurs recèle en fin de compte une violence plus arbitraire que toutes les autres. Le dispositif est tel que le salarié, pour se conformer aux nouvelles procédures, doit les intérioriser et se fait par conséquent le garant premier de sa propre oppression. 35»

Les ruses de la manipulation psychologique

Ces pratiques d’intériorisation de l’intérêt commun à soi-même et à l’Entreprise, aujourd’hui, se sont sophistiquées, leur application s’est notamment individualisée. Elle a pris la forme d’entretien régulier d’évaluation personnelle avec le gestionnaire des ressources humaines, s’appuyant sur des données de performance chiffrée, les « résultats » de chaque collaborateur, avec prime ou avantages multiples. Certaines boîtes affichent même dans les locaux du personnel les résultats comparatifs. Ce type de méthode appelée « benchmark »36 est même de plus en plus souvent appliqué dans les services publics. En quelque sorte, on y considère le travail en entreprise comme une discipline d’athlétisme, où est posée comme hypothèse que les meilleures performances d’aujourd’hui sont les banales puis les mauvaises performances de demain. Il n’y pas de bon score à atteindre, il y a des scores à toujours dépasser. Cette concurrence s’organise tant entre travailleurs d’une même unité de service ou d’atelier, qu’entre des agences d’une même entreprise, ou entre des filiales d’une même multinationale. Le top du top de la perversité consiste à faire reposer sur chacun les primes affectables à toute l’unité de travail, à toute « l’équipe » ou l’agence, en informant tous ceux qui la composent des différentes performances individuelles, mais en gardant l’anonymat de chacun car donner les noms est normalement illégal. Et quand le chiffre « collectif » baisse, les suspicions, les surveillances, les dénigrements vont bon train, plus besoin de petits chefs, chacun joue le rôle de contrôle et de harcèlement à la productivité sur les autres et finalement aussi sur soi-même…

On touche là à ce qui s’est véritablement inventé ces dernières années pour nous soumettre le mieux, pour aliéner notre subjectivité37 aux objectifs de rentabilité d’un projet entreprenarial qui n’est pas le nôtre. Nous dénonçons ici ces pratiques managériales de harcèlement, de stimulation psychique, de manipulation ayant pour seul but de créer un attachement affectif fort à l’Entreprise ! L’enjeu est la mobilisation totale de la force de travail de chacun, l’engagement, la mobilisation de tous les affects au profit de la réussite d’un projet prétendument commun. Il est difficile de déchiffrer ces méthodes, de les décrire, des reportages nombreux les montrent pourtant très bien38. Ca passe par des tutoiements entre éléments situés différemment dans la hiérarchie, des stages de ressourcement animés par des dynamiciens de groupe, des coachs, des séances de team building, des journées du personnel, ça passe aussi par des voyages d’entreprise où toute la famille est conviée, et puis des grandes cérémonies organisées sous forme de grands-messes, où le big boss et le produit phare, nouveau, de l’Entreprise, sont co-célébrés tels des divinités ou des stars du showbizz ! A cette occasion, on annonce les résultats brillants de l’année, on félicite et récompense les meilleurs collaborateurs et les meilleures filiales, on cite les plus mauvais aussi, que l’on exhorte à sortir de la torpeur, parce qu’ils pourraient…ruiner les efforts de tous…

Quoiqu’il en soit, le but est toujours de tirer les performances de vente ou de productivité vers le haut. Chaque performance qui dépasse les moyennes, voire les meilleures cotes, deviennent automatiquement les nouvelles normes de base, en dessous desquelles il n’est désormais plus question de descendre…

On est là au coeur de la perversité d’un système, qui mobilise en permanence la nécessaire coopération entre tous et… l’inévitable sélection éliminatoire des éléments les plus faibles. Sans pitié.

La guerre lexicale

Dans cette grande oeuvre de façonnement des esprits, la guerre lexicale, lancée par « l’ultralibéralisme » sous couvert plus politiquement correct de « néolibéralisme », joue un rôle-clé. Elle se déploie au sein même de l’entreprise mais aussi envahit d’abord les oreilles ensuite le langage de toute une population grâce notamment aux média qui s’offrent à elle en écho fidèle.

On ne saurait citer ici toutes les trouvailles de mots et d’expressions inventées ces trente dernières années pour nous amener désormais à penser l’emploi, les relations de travail, l’économie toute entière « différemment ». Aujourd’hui, il s’agit de « rassurer », « d’apaiser » les marchés, d’éviter des « cataclysmes » ou « tsunamis » sociaux, en recourant à des « départs naturels », d’entreprendre et d’oser courageusement des « chocs de compétitivité », pour résorber « des handicaps » ou « déficits de compétitivité » précisément.

Les licenciements de « collaborateurs », -anciennement ouvriers, employés, membres du personnel-, sont devenus des « plans d’ajustement structurel », rendus nécessaires pour jouer sur la « masse salariale », seule « variable d’ajustement » possible, car elle constitue une « charge » qui « pèse » sur l’entreprise, seule « créatrice de richesses »… Et quand celle-ci sera sortie de « la crise », elle pourra à nouveau « investir » sur de nouveaux « profils pertinents » qu’elle trouvera sur un « marché du travail », où elle fera son « shopping » 39 ! Vous avez bien entendu.

Développons ici trois exemples de manipulation lexicale parmi bien d’autres. Un premier que nous avions évoqué plus haut : le renversement de sens entre les expressions « offre d’emploi » et « demande d’emploi », qui installe celui qui « offre sa main d’oeuvre », ses savoirs, son intelligence, son habileté manuelle, en « demandeur », en quémandeur presque, auprès de celui qui en a besoin mais que l’on présente pourtant comme celui qui, dans ce rapport, offrirait quelque chose… Il y a dans ce renversement un jeu de valorisation important qui se joue, où l’on institue en position haute celui qui en réalité est le demandeur et en position basse celui qui en réalité a quelque chose à offrir sans quoi l’autre ne peut rien. On veut nous faire avaler l’idée que celui qui fait tourner le monde est bien l’employeur sans qui nous ne serions rien alors qu’en réalité, c’est l’inverse. Nous pourrions très bien nous passer d’employeurs pour faire tourner l’économie, c’est-à-dire la production de réponses concrètes aux besoins de tous pour vivre et si possible agréablement. L’inverse, auquel pourtant nous croyons profondément, est faux.

Un deuxième exemple de jeu trompeur, dans lequel même certains syndicats restent étonnamment englués : l’usage de l’expression « charges patronales ». Avant on disait « cotisations patronales ». Ce qui déjà relevait de la manipulation. Un peu d’histoire. En ’44 est signé le pacte social qui institue le système de sécurité sociale que nous connaissons aujourd’hui. Une véritable révolution puisqu’il institue le fait que les « employeurs », les « entreprises », vont devoir verser au profit de la protection sociale de tous les « travailleurs », avec ou sans emploi (chômeurs, pensionnés, personnes en incapacité de travail, etc), pendant qu’ils bossent mais aussi lors de périodes où ils ne bossent pas (congés payés), une part substantielle (et ainsi socialisée) de la richesse qu’ils ont produite. Cette part consistera en Belgique au début des années ’80 en une somme équivalent à un quart de la masse salariale, découpée, -et attention, c’est là qu’est l’astuce-, en deux parties différemment nommées : la cotisation dite du travailleur, et celle dite « patronale »40. La première est ôtée de ce que l’on nomme le « salaire brut » (13,07% pour les employés, un peu plus pour les ouvriers car y est incluse une cotisation pour les congés payés) et la seconde est présentée comme un « surplus » payé par le patron, équivalent officiellement aujourd’hui à environ… 34% du salaire brut (deux fois et demi la part que met le travailleur !), comme si cette somme était une sorte de don supplémentaire généreusement offert aux travailleurs par l’employeur, à partir de la part sur la valeur ajoutée qui lui reviendrait légitimement. Le but : les aider à « s’assurer » contre les affres de la vie (maladie, vieillesse, chômage,…).

En réalité, cette cotisation patronale constitue bel et bien un salaire. S’il s’agissait d’une cotisation du « patron », au sens ici de « l’employeur », elle devrait être prise sur « son revenu » à lui, c’est-à-dire sur ses dividendes ! Quand le patron vous vire et met à votre place une machine, l’entreprise ne verse plus de cotisation patronale. Pourquoi ? Pourtant le revenu de l’employeur reste le même, il a même sans doute augmenté, c’est pour cela d’ailleurs qu’il a substitué la force d’une nouvelle machine à votre force de travail dont il se débarrasse !

L’un des buts de la manoeuvre a consisté, à partir de là, à justifier que les caisses de sécurité sociale regroupées sous le vocable d’ONSS (Office national de la sécurité sociale) soient toutes gérées paritairement, c’est-à-dire par les représentants des travailleurs, -les syndicats-, et ceux des employeurs ! Cela a aussi pour effet d’amener dans cette gestion de nos caisses, de notre salaire social, l’Etat lui-même, qui se présente comme le nécessaire arbitre en cas de conflits entre les parties… 41.

Autre effet déterminant aujourd’hui: grâce à ce subterfuge langagier et arithmétique, les patrons se sentent toute légitimité à faire valoir depuis plus de trente ans, en ces périodes difficiles, qu’ils ne peuvent plus se montrer aussi généreux, que ce don concédé en période particulière d’après-guerre est devenu aujourd’hui, en période récurrente de crises, une « charge salariale » impayable, une « charge patronale » qui pèse trop lourdement sur la compétitivité de « nos » entreprises ! Ils demandent à pouvoir être, pour un provisoire qui s’éternise, exonérés partiellement de ce versement-cadeau devenu excessif. Ce faisant, ils obtiennent nous l’avons dit, une réduction (énorme!) … des salaires socialisés: plus de 7 milliards escomptés en 2013 !

Dernier exemple de manipulation lexicale, qui montre à quel point nous devons regagner du terrain sur ce plan : les « handicaps salariaux ». Ainsi, le 14/02/2012, le journal Le Soir, grand performateur de la novlangue économique, titrait : « Les salaires belges dérapent encore. Le handicap salarial de notre pays s’est creusé par rapport à ses voisins proches. Une nouvelle réforme nécessaire ? » Encore une inversion langagière pas du tout innocente car pourquoi pas ne pas écrire: « Le handicap salarial de nos voisins s’est creusé par rapport aux solides salaires de notre pays ? Une réforme y serait sans doute nécessaire »… En vertu de quoi ce qui profite à l’énorme majorité de la population d’un pays, -les travailleurs en l’occurrence et leurs familles-, constitue-t-il un « handicap », un effet négatif ? Ajoutons que ces comparaisons ne prennent généralement pas en compte la masse salariale effectivement payée par les entreprises mais celle qu’elle est sensée payer : ainsi les exonérations et aides salariales en provenance des instances publiques et de l’ONSS ne sont pas déduites ! Ajoutons encore que ces chiffres ne comparent que des moyennes générales, que de très haut salaires de dirigeants42 peuvent très bien tirer exagérément vers le haut (ce qui devrait être comparé, ce sont des salaires poste à poste, secteur par secteur, etc), qu’elles ne sont pas pondérées par le nombre d’heures de travail qu’elles recouvrent, ni surtout par le taux de productivité…43

Donc en soi, jetés comme cela, ces chiffres en réalité n’ont pas le moindre sens. Ils cherchent juste à accréditer que le problème, c’est le coût du travail car il grève la compétitivité des entreprises et donc plombe une fois encore le sacro-saint EMPLOI ! Or, le travail ne peut pas être un coût puisqu’il produit la richesse ! Ce qui constitue un coût, effectif, ce sont les dividendes, qui sont un prélèvement a posteriori sur la richesse produite par les travailleurs, richesse dès lors qui ne leur est pas intégralement restituée sous forme salariale. A quand des comparaisons entre les dividendes moyens de « nos entreprises » handicapant leur compétitivité par rapport à nos voisins ? A quand des réductions de dividendes pour restaurer la compétitivité de nos salaires ? A quand des slogans en faveur du vivre mieux : « Venez en Belgique, on y gagne mieux sa vie qu’ailleurs !» ?

Flexibilisation des statuts

On le voit, les tactiques déployées pour nous aliéner à la guerre capitaliste, fondement de son modèle économique de libre concurrence, sensé harmoniser les sociétés humaines, permettre d’en extraire le meilleur au profit de tous, sont légions. Ces vingt dernières années ont vu un autre dispositif se déployer avec force, à la construction duquel les autorités européennes ont à nouveau contribué de toutes leurs forces : la flexibilisation et la précarisation à outrance des statuts et des règlements de travail. Les sociétés intérimaires, par exemple, lancées il n’y a pas si longtemps étaient censées rester minoritaires dans la part du marché de l’emploi qu’elles allaient pouvoir occuper. Elles le sont encore largement, heureusement, mais leur part de « marché » avait déjà doublé rien qu’entre 1996 et 2004, passant pour la Belgique de 1,8% à 3,1%. A Bruxelles cependant, en 2009, les intérims représentaient…28% du marché de l’emploi. Dans la même période, ’96-2004, la part des CDD dans l’ensemble des contrats augmentait de 63,15% en passant de 3,8% des contrats à 6,2% mais en 2009, sur 660658 contrats conclus en Belgique, 19%, soit 127256, étaient des CDD ! L’explosion est fulgurante. Les contrats à temps partiels ont grignoté 6,2% de « parts de marché », entre ’96 et 2004 mais, à Bruxelles de nouveau, en 2009, seuls 17% des nouveaux contrats conclus l’étaient encore pour des temps pleins, contre… 63% à mi-temps et 20% pour des temps partiels plus bas encore44. Que dire d’aujourd’hui, 4 ans plus tard ?

Les titres-services, la forme la plus élaborée des emplois de services précarisés45, dont la durée de travail est autorisée à descendre sous le tiers-temps, sont subventionnés par les pouvoirs publics à hauteur de 75% ! Un employé « titre service » coûte à celui qui l’emploie 7,5€ de l’heure, dont 80% peuvent faire l’objet d’une défiscalisation ! On offre du personnel domestique à qui veut s’en payer sur le compte en réalité de la collectivité. Sous prétexte une fois encore que tout vaut mieux plutôt que de laisser des gens inemployés, ce système permet de mettre la pression sur des chômeurs, et surtout des chômeuses, qui vont devoir accepter un job par exemple dans une entreprise de nettoyage et payer une femme d’ouvrage en titre-service pour faire chez elle un ménage qu’elles n’ont plus le temps d’assurer elles-mêmes.

La précarité a donc atteint des niveaux inimaginables il y a trente ans. Aujourd’hui existe par exemple le MISIP , grâce auquel on peut vous contraindre à faire un stage de « découverte en entreprise » d’une durée d’une semaine… non rémunérée, et c’est légal ! Les PFI (Plan Formation Insertion) fournissent une main d’oeuvre corvéables, où on est soit-disant formés en entreprises, avec un complément au chômage d’abord totalement puis partiellement pris en charge par l’employeur/formateur, avant un contrat d’emploi en principe obligatoire pour une durée équivalente à la durée de la formation. Outre que cette contrainte n’est pas toujours respectée, loin s’en faut, par les employeurs, il faut surtout noter que cela fait financer la formation en entreprise par la Sécurité sociale, c’est-à-dire l’argent prévu pour financer des salaires socialisés (chômage, pension, allocations familiales, prestation de soins, etc), alors même qu’auparavant, il a toujours été considéré comme allant de soi que l’entreprise qui vous engageait devait commencer à ses frais par vous former à ses propres exigences, à ses procédures particulières, à ses machines, etc. Les premières années, et c’est d’ailleurs pourquoi le salaire augmentait avec l’ancienneté, il était convenu et prévu que vous soyez en apprentissage progressif, le temps d’intégrer toutes les données nécessaires à la productivité maximale de votre force de travail, et en même temps correctement rémunéré par l’entreprise qui ainsi « investissait sur vous ».

A travers toutes ces précarisations des statuts de salariés46, il s’agit là d’une lente mais grandissante rupture, d’un déni sans nom, par rapport au Pacte social de ’44, par lequel les organisations des travailleurs s’engageaient dans un processus à long terme de pacification sociale, en échange d’une promesse du patronat de fournir à tout un chacun un « emploi normal », c’est-à-dire un CDI, à temps plein, payé au barème (en fonction de la qualification attachée au poste et non en fonction d’un rendement, de résultats chiffrés, d’auto-évaluation qualitative et individualisée) et avec possibilité de progression dans l’entreprise. Le pire peut-être aujourd’hui, c’est que même les services publics, sans parler de leurs véritables sous-traitants que sont devenus les milieux associatifs subventionnés, – le non marchand-, ont un recours de plus en plus massif à ces diverses formes d’emplois « atypiques », de l’Etat aux communes en passant par les CPAS et leurs fameux « Articles ’60 »47.

La gouvernance économique par la peur

Mais les manipulations langagières, relayées par des media chiens de garde, les manipulations psychologiques, déployées par le management moderne et son cynisme écoeurant, les manoeuvres d’intéressement, qui sont en réalité des pratiques d’aliénation à la logique du profit à tout crin, la soumission à des formes de plus en plus précarisées d’emploi, tout ça n’a pu trouver forme et se cristalliser que parce qu’au coeur de ces dispositifs, règne le développement de la peur, une peur qui s’est généralisée à l’ensemble du monde du travail. Aujourd’hui elle est distillée de mille et une manières, dans lesquelles les chômeurs à leur insu n’ont pas été sans jouer un rôle déterminant !

Peur ! Peur d’être viré (il y en a des centaines qui attendent dehors pour prendre ta place !), accrue par la précarité statutaire. Peur que la boîte ferme si les résultats ne sont pas bons ou si les rouspétances sont trop importantes, des fermetures sans compte à rendre, même quand la boîte a usé et abusé d’avantages fiscaux et de cadeaux salariaux via la sécurité sociale, fermetures facilitées par les possibilités tout confort aujourd’hui de délocaliser. La sous-traitance, l’externalisation à tout crin rend ses risques encore plus aléatoires, donc angoissants ; on peut travailler dans une boîte hyper-productive, et y être hyper-performant, s’y faire crever pour satisfaire la maison-reine, le client souvent unique, et se retrouver sa g.. au chômage parce que cette boîte, celle qui nous engage, est fermée par décision prise aux Etats-Unis : rentable mais pas assez, retour sur dividendes insuffisants ! Despotisme des marchés financiers…

L’angoisse est accrue parce que le chômage, on nous le dit assez, les media le répètent à l’envi, ce serait l’enfer, financier tout d’abord, et cela a empiré ces dernières années avec la dégressivité et la limitation des allocations d’insertion dans le temps. Enfer psychologique aussi : l’ennui, la désintégration sociale (seul l’emploi, nous dit-on, permettrait de s’intégrer ) et puis les doigts pointés sur vous, accusateurs, la honte publique, vous voilà du côté des fraudeurs, paresseux, inutiles, parias, dépressifs…

Cette trouille s’accroît encore du fait que les salariés aujourd’hui vivent davantage sur le crédit qu’en mettant de côté ! Nous l’avons dit : la plupart des analystes et des observateurs économiques s’accordent à dire qu’au sein du PIB, le curseur qui marque la ligne de démarcation entre la part qui revient aux salaires et celles qui revient au capital a bougé de dix points en faveur de ce dernier et ce sur les trente dernières années. Dans les faits, cela ne s’est pas trop ressenti, ce qui fait d’ailleurs que ce phénomène est passé comme inodore ou presque, permettant même le gonflement d’une classe moyenne imposante. Mais ce fut, c’est… grâce au Crédit ! L’endettement des familles belges, comme de l’Etat, est considérable. Les banques nous tiennent par la dette . La plupart d’entre nous, citoyens au revenu moyen, ont multiplié les emprunts pour pallier un manque à gagner tout frais tout en billets… Et c’est là que la trouille grimpe au zénith lorsque la menace du chômage est exhibée.

Résultat : dans un contexte où les organisations de défense des travailleurs sont perdues, dépassées, inadaptées, les salariés d’une même chaîne de production éparpillés dans divers sites de production parfois très éloignés les uns des autres, et employés sous des statuts extrêmement diversifiés et fragiles, l’impuissance à résister se trouve renforcée encore par la division conséquente qui lentement semble s’opère entre ceux qui ont un job et en souffrent, s’y font crever, et ceux qui n’en ont pas, et que les premiers culpabilisent de ne pas prendre leur part de ce poids de souffrances.

L’alternative à créer n’est pourtant pas là, dans la diffusion à tous et à toutes de cette souffrance au travail qui explose et qu’il faudrait au nom d’une justice absurde faire peser sur toutes les épaules : elle est au contraire dans l’abandon, le rejet absolu et sans compromis, du joug de l’emploi qui écrase la majorité d’entre nous, qui nous rend amers, aigris, au point que ce qui nous fait souffrir au boulot, plutôt que d’être contesté devient paradoxalement un modèle de vie, une valeur suprême qu’il faudrait imposer au monde. Le héros que certains aujourd’hui cherchent à nous imposer est le petit indépendant qui en crève 10h par jour, sept jours sur sept, la Belgique qui se lève (très) tôt et « n’en gagnerait pas une », à force de payer des taxes et des impôts !

Notre point de vue n’est pas celui-là. Il propose un autre axiome, un autre paradigme même : nous ne sommes pas nés pour vivre courbés sous le poids de tâches dont n’avons même pas la possibilité de déterminer l’intérêt pour nous-mêmes, le sens ou le non-sens, ni même l’utilité sociale. Or, tous ces jobs nouveaux, souvent créés parce qu’il « faut » mettre les « gens » à l’emploi et parce qu’il « faut » que le capital tourne, en a-t-on seulement besoin ? Suffisamment que pour obliger des gens, – NOUS!-, à y passer plus du tiers de leur, de NOTRE, existence ? Où cela est-il débattu ? Qui en impose la nécessité ? Ceux et seulement ceux qui ont du capital et qui ont décidé de le faire fructifier en nous mettant à la tâche pour réaliser leur lubies, leurs fantasmes, leurs délires… et surtout leur soif d’argent et de pouvoir..

A ceux qui disent, comme les politiques veulent nous le faire entendre pour gagner notre indispensable collaboration de classes, que chacun doit y aller de sa personne pour relancer l’économie nationale, pour faire tourner « nos entreprises », pour relancer l’indispensable croissance, source d’emplois, nous répondons STOP ! Aujourd’hui, le travail contraint, pour l’énorme majorité des travailleurs, et surtout dans les « nouveaux emplois » ou les nouveaux procès de production, n’est pas un geste citoyen, c’est un geste de soumission et de complicité à une machinerie qui ne sert qu’à nous broyer ! C’est pourquoi aujourd’hui, il nous faut nous mutiner et faire rupture par rapport à cette injonction insupportable.

III. Le travail attendu du « Hors emploi »

Cette sédition vaut tout autant pour celles et ceux qui sont « en emploi », -et le temps qu’ils y sont-, et qui devraient y combattre leur enrôlement et sa sous-rémunération, les formes décomposées qu’il prend aujourd’hui, les dimensions pourries que prennent de plus en plus son objet même et ses conditions d’exécution, que pour celles et ceux qui sont « hors emploi ».

Car, dans les tactiques d’enrôlement de nos forces et de nos intelligences au service de la lutte interne au capitalisme, celles et ceux d’entre nous qui restent « hors emploi », et pour le temps qu’ils le sont, ne sont plus censés constituer une « armée de réserve » passive, au sens où Marx l’avait décrite. Pour celles et ceux qui ne l’avaient pas compris, le gouvernement Di Rupo s’est voulu pédagogue en modifiant les termes même de « stage d’attente » et « allocation d’attente » en « stage d’insertion professionnelle » et « allocation d’insertion » !

Nous, chômeurs, avons donc notre rôle à jouer, notre travail à fournir, et il est aujourd’hui déterminant. Nous sommes aussi enrôlés par L’Emploi ! Car nous nous devons d’être les agents actifs de la peur prédominante dont ceux qui ont un job doivent être atteints, sans relâche. Cette peur, c’est celle que nous prenions leur place, car tout le monde sait que de places, il n’y en a plus pour tout le monde. S’insérer aujourd’hui passe souvent par désinsérer quelqu’un d’autre, pour autant que l’on croit encore que l’emploi insère, si ce n’est dans l’exploitation et la subordination ! Et cet état de fait est non seulement reconnu mais voulu, encouragé par les plus hautes instances supranationales. Il est paradoxalement au coeur de la Stratégie européenne pour l’Emploi (sic), élaborée par la Commission européenne sous le vocable de NAIRU (Non accelerating inflation rate of unemployment), c’est-à-dire le taux de chômage48 en dessous duquel il n’y a pas de risque d’accélération de l’inflation. En d’autres termes, inversés, le NAIRU désigne le taux d’emploi au dessus duquel il ne faut pas monter sous peine de voir apparaître les risques d’une pression à la hausse sur les salaires (et sur les conditions de travail).

La stratégie de Lisbonne considère à juste titre que la relation entre chômeurs et salariés est au coeur de la détermination des salaires. Une baisse significative du chômage a de fortes chances de se traduire par des augmentations de salaires, pour peu que les chômeurs restant n’exercent pas une pression forte sur le marché du travail.

Car c’est là que tout se joue : comment augmenter l’emploi, chaque fois que les entreprises en ont besoin, sans que cela fasse descendre le chômage de manière telle que la pression des candidats salariés ne soient plus suffisamment fortes que pour maintenir les salaires au plus bas. Toute l’astuce aujourd’hui consiste à faire en sorte que le taux de chômage devienne secondaire, l’objectif qui devient premier consistant à maintenir un taux élevé de demandeurs d’emploi réellement demandeurs, donc éminemment actifs sur le marché de l’emploi. Quel que que soit finalement leur nombre total, il faut que les « hors emploi » pèsent toujours suffisamment au coeur du marché de l’emploi afin de permettre aux employeurs d’embaucher à bon compte ou de remplacer leur main d’oeuvre actuelle, jugée « trop coûteuse » et trop « rigide », par une main d’oeuvre globalement plus corvéable et plus souple (bas salaire, conditions de travail précaires, productivité élevée, etc).

L’alibi : nous préserver de ce mal terrible que serait l’inflation, mal pour les rentiers bien sûr49, mais aussi pour les travailleurs à la condition que l’indexation des salaires n’existe pas, d’où les attaques réitérées à l’encontre de ce dispositif essentiel de protection des salariés. But inavoué : garantir de hauts taux de rendement au profit des actionnaires. On comprend ici que, dans cette perspective, le chômage du coup ne serait plus un problème, il deviendrait au contraire une solution. Toutefois, nous l’avons dit, pour que les chômeurs exercent une « menace crédible » sur les travailleurs, pour maximaliser l’usage que la convention capitaliste du travail puisse en faire, ce que les employeurs légitiment en disant que finalement ce sont les entreprises, – leurs entreprises-, qui paient l’essentiel des cotisations sociales, il faut que ces « sans emploi » en profitent pour se rendre réellement compétitifs, c’est-à-dire disponibles, bien formés, à haut taux d’employabilité, et qu’ils recherchent activement de l’embauche. C’est l’intensité de la recherche d’emploi, plus encore que le volume même du chômage, qui constitue un réel instrument de pression à la baisse sur les salaires. Voilà la nouvelle trouvaille libérale…

Pour ce faire, il faut déployer un jeu complexe de dispositifs institutionnels, de façonnage comportemental, psychique et idéologique, maniant le bâton et la carotte. L’idée maîtresse : transformer chacun de nous en petite machine de guerre, en micro-entreprise concurrentielle, qui se pense comme telle 24h sur 24, qui pense sa propre existence (dès le plus jeune âge scolaire) en terme d’investissement et de rentabilité sur soi-même, il s’agit de se concevoir comme un ensemble sans cesse perfectible de compétences. Devenir un être s’auto-activant, au profit d’un marché de l’emploi hautement compétitif, un être capable de surmonter par sa seule énergie ses déficits individuels, ses souffrances psychologiques, ses épreuves biographiques personnelles, seules causes de ce qui peut advenir de malencontreux, de handicapant, dans le cours de réalisation de son plan de carrière. Exit les rapports de production générateurs d’inégalités et de dominations, ne reste que la dure loi de l’individu capable ou non de prendre sur soi, RESPONSABLE à part entière de sa situation, bonne ou mauvaise…La protection sociale, aujourd’hui, dans l’Etat social actif, ne se préoccupe plus d’inégalités, d’injustices, mais du comportement singulier, -sur lequel est porté une attention individualisée, une pression différenciée-, de ceux qui bénéficient non plus d’un salaire socialisé mais du versement d’une assurance limitée, dont les maîtres-mots deviennent « activation » et « contractualisation ».

Le bâton est tout d’abord agité par les instances gouvernementales à travers la paupérisation de tous les allocataires sociaux. C’est le but premier des mesures qui touchent les chômeurs depuis maintenant plus d’un an et dont les premiers effets se font à peine sentir : dégressivité des allocations de chômage jusqu’au seuil de pauvreté et limitation dans le temps des allocations d’insertion, principalement.

En réalité, ce harcèlement à la recherche d’embauche à tout prix n’est pas nouveau : il prend cours dès 2004, avec le plan d’activation du comportement de recherche d’emploi, réalisé par l’Onem. A cette époque, pour contrôler ces comportements, le gouvernement crée une nouvelle catégorie de fonctionnaires, les « facilitateurs ». Saisissant progressivement la réalité de leur rôle, ils vivent un turnover manifestement record au sein d’une administration publique. Certains en arrivent à demander de ne plus avoir à travailler dans leur ville, -de peur de croiser dans la rue les gens qu’ils ont sanctionnés-, et aujourd’hui l’Onem s’arrange pour que leur nom n’apparaisse plus sur les convocations des demandeurs d’emploi. Dans les locaux de l’Onem, où nous nous rendons régulièrement, la tension est palpable, des vigiles ont été installés à l’entrée du bâtiment, d’autres parfois circulent entre les travées de bureaux auxquels les ordinateurs ont été rivetés. Car la colère est grande de celles et ceux qui, par milliers, se voient exclus pour insuffisance de recherches d’emplois, volontaires et avérées, dans un contexte où tout le monde s’accorde à dire que l’emploi est une denrée rare. Les rendez-vous fixés jusque-là de 16 mois en 16 mois, du moins pour celles et ceux qui ont « réussi », passent maintenant à 6 mois pour les bénéficiaires d’allocation d’insertion, avec sanction immédiate de 6 mois de suppression de toute allocation dans le cas d’une évaluation jugée négative. Celles et ceux qui se retrouvent en seconde ou troisième procédure, -certains aujourd’hui en sont à leur 4e ou 5e contrôle-, constatent souvent l’accentuation des exigences, alors que leur temps d’éloignement par rapport à l’emploi se creuse, et donc que leurs chances d’être embauchés diminuent !

Il faut bien comprendre que ce harcèlement force chaque jour des centaines de milliers de personnes de ce pays à se livrer à une activité stérile, humiliante même, souvent énervante pour des GRH qui déclarent avoir bien autre chose à faire qu’à gérer ce genre de courrier50, activité qui consiste à quémander de l’embauche là même où l’on sait pertinemment qu’il n’y en a pas, juste pour ajouter un document aux autres documents du même type, insignifiants mais gonflant la farde que l’on devra déposer le jour J devant la tronche du facilitateur.

Par impuissance51, par ras-le-bol, parfois par fierté personnelle, certaines personnes décrochent, lâchent tout, et partent vers le black à tout crin. D’autres disparaissent en cours de procédure ou sont exclus et frappent aux portes de plus en plus lourdes à pousser de CPAS débordés, qui ne trouvent d’autre issue que de mettre en place à leur tour une contractualisation du droit à l’aide sociale, articulée autour de la recherche d’emplois ou de démarches personnelles d’amélioration de son employabilité… On n’en sort plus ! Le but de tout ça, on l’a deviné, est double : maintenir dans la tête du chômeur l’idée, dès qu’il se lève, que l’allocation de chômage n’est pas un droit, mais est conditionné par un travail à fournir à la société et , du coup, formater le marché de l’emploi, donner une validité formelle au discours du boss qui menace à coups de « derrière la porte il y en a des dizaines qui sont prêts à prendre ta place ». La preuve est là, les lettres de « candidatures spontanées» comme dit l’Onem qui en impose la pratique, s’empilent sous les yeux de qui veut les voir, là sur le bureau du GRH !

Après le bâton, la carotte. Et là c’est le Forem (ou Actiris à Bruxelles et VDAB en Flandres) qui entre en piste. Mission : nous préparer soigneusement à nous défendre sur le grand marché libre des forces de travail. Dans notre intérêt donc, les coachs du Forem nous drillent et nous formatent, ils peuvent même le faire gentiment si nous sommes coopératifs. Ils font d’abord notre bilan de compétences, sorte de mise à nu de nos atouts et points faibles, y compris psychologiques, sociaux, familiaux. Ils nous apprennent à être proactifs dans le grand jeu de la vente (sic!) de nous mêmes, à quelle vitrine aller d’initiative proposer nos charmes, ils nous expliquent les trucs et astuces pour séduire celui qui nous offre l’opportunité de nous réaliser dans le grand monde du « travail contraint et intégrateur», qui en réalité ne nous offre rien. C’est nous qui allons lui offrir bon gré mal gré toute l’énergie et les compétences dont nous sommes capables. Il ne nous en rendra qu’une petite partie sous forme de salaire mensuel brut sur lequel il ne nous faudra pas nous montrer trop exigeant. On nous explique même comment mentir, par omission, mais juste ce qu’il faut, pour obtenir le premier Graal, l’entretien d’embauche, le moment où tout va se jouer, où nous pourrons, où nous devrons… déployer tout notre art préparé, maintes fois répété, de séduction et de conviction.

Attention ! La carotte ici aussi peut se transformer en bâton. Ne baissez pas la garde ! Car si vous refusez de jouer le jeu, de librement coopérer, les agents du Forem peuvent vous filer des adressages, c’est-à-dire des démarches qui ne vous sont plus simplement conseillées mais « adressées », prière de vous y conformer et de l’établir sinon l’Onem sera informé, avec risque très sérieux de sanction à l’appui.

Cette porosité grandissante entre les deux organismes est récente. Certains, à l’intérieur, y résistent. Mais de leur aveu même, il est de plus en plus difficile de tenir. Grâce une fois encore à l’informatique, les performances de chaque Conseiller Forem, conseiller SAP (Service aux personnes), sont contrôlables, notamment le nombre d’adressages délivrés mensuellement, le nombre de chômeurs reçus, recontactés, relancés…Mais quel est le sens de tout ça ? On nage apparemment en plein délire entre d’une part un marché de l’emploi saturé, on l’a dit et redit, et qui le restera, et un panel de dispositifs institutionnels de culpabilisation, de contrôle et de sanction qui se jouent sur nous, les « hors emploi ». En réalité, il s’agit de nous amener à ce qu’avec la meilleure volonté possible s’il vous plaît, nous acceptions de tout faire pour arriver, à travers un efficace usage de nous-mêmes, à sous-traiter, dans l’univers du réel, les fantasmes de possesseurs de capitaux, même si ces fantasmes ne sont rien d’autres que les dernières idées gadgets à fourguer à des clients-roi qui ne demandent qu’à être rassasiés d’idées nouvelles. Nous devrions être les corps ailés et zélés du nouvel esprit du capitalisme. Heureusement il y a en nous quelque chose qui résiste, qui hurle un refus venu du plus profond et qui, quotidiennement et depuis longtemps maintenant, organise la rébellion, en forme de fuite tout d’abord et de contournement…

IV. Où ça résiste à l’enrôlement

Résister, en tant que chômeur, à l’autofabrication mortifère de soi-même voulue par le marché de l’emploi, à l’auto-réification de sa personne en une machine productive de dividendes, n’est pas forcément sans péril. Dans un contexte où l’idéologie dominante est surpuissante, à travers la morale du travail et du sacrifice, résister au formatage peut conduire à la maladie mentale ou psychosomatique, voire au suicide. Il est des refus qui ne passent par aucun mode d’organisation, aucune affirmation en terme de projet commun, alternatif ou d’opposition politique, conscient, construit et formulable, qui passent  « juste » par la maladie ou par la mort.

Heureusement il existe d’autres formes de manifester ses résistances, ou son impossibilité, à se plier à ce jeu de l’enrôlement de soi-même. Ces formes sont multiples, elles peuvent autant relever de l’auto-défense que de l’insoumission. Elles prennent des tours apparemment paradoxaux, qui vont du refus de se soumettre à l’exclusion du grand cirque de la consommation en tant qu’espace de valorisation sociale et identitaire, sous prétexte que l’on est « hors emploi », alors que d’une part il n’y pas d’emploi pour tout le monde et que d’autre part l’emploi est asservissement de soi-même, à la construction d’alternatives radicales et effectives à ce champ de valorisation qui précisément sert de vecteur terriblement puissant et normatif pour organiser notre asservissement à une forme qui cherche à s’imposer comme unique manière de produire de la valeur d’usage et même de la valeur économique d’échange.

L’auto-défense

Au nom d’une certaine nécessité de « tenir le coup », la première posture nous expose à la potentialité d’une bascule vers des actes criminalisables que justifie le refus d’être, sous prétexte de résistance à l’enrôlement capitaliste dans l’emploi, un laisser-pour-compte d’une société consumériste qui s’invite et s’impose en permanence, – en laissant fort peu de chemins de traverses disponibles-, comme modèle, comme forme de séduction, comme pratique hypnotique, à tous les moments de nos existences, dans chaque recoin de nos rues, sur cet ordinateur au moment où se tape ce texte, dans nos boîtes aux lettres, sur nos t-shirts, vestes, bonnets, godasses et sous-vêtements. Une manière de vivre en société qui s’impose à nous comme norme extrêmement dominatrice, et dont il est difficile de se départir totalement sous peine de se trouver marginalisé d’une foultitude de contacts humains, sociaux, auxquels on tient. Même lorsque nous faisons l’amour, avant d’être complètement nus, nous continuons, sans le vouloir évidemment, de promotionner des marques au coeur même de nos rapport les plus intimes… Quand notre téléphone sonne, c’est la voix d’une firme qui cherche à vendre. Dans les trains, les bus, tous les bâtiments publics, écoles ou hôpitaux compris, la consommation, avec le paraître qui en est le corollaire, se présente comme l’acte social constituant ! En être exclu appelle si besoin est la criminalité comme acte de refus d’une discrimination économique et sociale  : blocage de compteurs de consommation énergétiques, faux et usage de faux de documents multiples, travail au noir, vols à l’étalage ou à la tire, petits deals, etc… Les questions sociales et pénales sont fondamentalement liées…

Pourtant même la Gauche institutionnelle ne veut plus aujourd’hui le voir : l’augmentation, sous bien des formes, de la criminalité, de la délinquance pénale et de l’insécurité qu’elle engendre, est pour partie l’indice d’un mal-être social par rapport aux nouveaux éléments contingents du cadre salarial, c’est-à-dire l’indice d’une résistance qui suinte consciemment ou non par rapport à l’insécurité et à la précarité sociales qu’impose ce cadre mais qu’il prétend inoculer malgré tout à un corps collectif qu’il a besoin de mettre sous pression. Problème : celui-ci, ce corps, refuse cette contingence de domination, d’exploitation, et d’exclusion du jeu consommatoire, et il se défend comme il le peut de cette injonction à s’accepter comme laisser pour compte d’un système qui ne peut pas, ne veut pas, combler tout le monde…

Ce constat de discrimination rend à nos yeux plus légitimes encore , -nécessité fait loi-, toutes les formes de refus qu’inventent ces petites machines, sensibles et audacieuses, que sont nos corps lorsqu’ils recourent à des manoeuvres multiples de contournement ou de détournement de nombre de lois et de réglementations relatives « au chômage ». Nous ne prendrons ici que l’exemple emblématique des embrouilles mises en place par bon nombre d’entre nous pour contourner la réglementation sur le statut politiquement inique et culturellement obsolète de « cohabitant ». Ce statut est dénoncé depuis de très nombreuses années par des institutions ou organisations ayant « pignon sur rue », souvent féminines voire féministes, sans le moindre succès jusqu’aujourd’hui.

Institué en pleine lutte féministe pourtant, ce statut empoisonne depuis plus de trente ans la vie de milliers de travailleurs sans emploi, très très majoritairement des femmes. De quoi s’agit-il ? Pour survivre un peu moins mal, un certain nombre d’entre nous déclarent habiter seul-e-s (et touchent donc des allocations d’isolé-e-s) alors qu’en réalité, illes cohabitent un peu, beaucoup, passionnément, tendrement et/ou occasionnellement (après tout, il n’y a qu’elle ou lui que ça devrait regarder!!!). Horrible crime ! Ils et elles détourneraient ainsi des caisses de solidarité sociale dans le pire (le meilleur?) des cas entre 400 et 450 euro par mois, soit plus ou moins 5000 euro/an. Ne comparez pas avec les chiffres de la fraude fiscale, celle des riches, vous ne pourriez que pouffer de rire.

Rire jaune, si vous êtes concerné-e par la question. D’ailleurs on peut se demander quand nos gouvernants (et gouvernantes ! ) accepteront l’idée qu’une salariée soit moins bien rémunérée, si elle cohabite avec un mec qui gagne lui-aussi un salaire, que le serait une travailleuse célibataire et vivant de manière isolée… Ah ! Cela vous semblerait absurde. Alors pourquoi une femme chômeuse doit-elle voir ses allocations de survivance déterminées en fonction des revenus de son éventuel conjoint, voire de son provisoire amoureux ? Parce que le salaire est le retour mérité d’un travail, d’une production, que réalise le producteur ou la productrice, méritant ainsi par lui-même ou elle-même sa paie, quel que soit son état de besoin, alors que le chômeur et la chômeuse recevraient de la tune au nom de leur état de besoin et non de leur apport à la société ni du fait qu’il et elles soient exclu-e-s sans leur plein gré d’un marché de l’emploi qui s’offre comme forme unique de valorisation économique ?

Question : pourquoi cette pseudo-tricherie ? Pour s’enrichir ? Que nenni ! Pour avoir 920€/mois au lieu de 480… Mais on ne peut déjà pas vivre avec ça, vous dites-vous peut-être ! Peu importe, la Ministre de l’Intérieur, l’égérie par excellence du concept de la douce rigueur, n’en peut plus de ces scandaleux détournements sociaux en période où tout le monde doit honnêtement cracher sa juste contribution au bassinet de la dette publique. Elle a donc décidé que les forces de police dorénavant, celles dites de proximité, de terrain, proches du citoyen, devaient être disposées à traquer pour l’Onem les fraudeurs à la fausse domiciliation !

Car ce n’est pas tout. Il faut savoir que, d’une part, si depuis le 1er janvier 2012, tous les « bénéficiaires » d’allocations d’insertion sont attaqué-e-s, qu’on prévoit de leur couper les vivres au 1er janvier 2015 s’ils ont plus de trente ans et qu’ils ont d’ici là cumulé trois ans de chômage52, la loi réserve un sort particulier (allez aussi savoir pourquoi ! ) à ceux ou celles qui cohabitent avec quelqu’un qui a un revenu professionnel, quel que soit le montant de celui-ci. L’énorme majorité des personnes concernées sont des femmes, souvent jeunes, souvent mères de famille et restant au foyer, avec un homme qui dans la plupart des cas ne gagne pas lourd: emploi précaire, intérim… Rien que du banal quoi.

Si vous êtes donc dans cette situation, vous n’aurez plus droit vous aussi qu’à 3 ans d’allocations d’insertion mais quel que soit votre âge cette fois ! Et après on vous coupera définitivement les vivres. Ne croyez pas que les CPAS vont vous secourir. Si votre conjoint « officiel » a un job, c’est lui qui sera censé subvenir en priorité à vos besoins, ensuite soit vos enfants soit vos parents (et ce même si vous avez 35 ans et vos parents 60, ou à l’inverse 50 ans et vos enfants 25 ou 30 !). Comment vous en sortir si aucune perspective d’emploi consistante ne se profile à l’horizon ou si l’idée d’aller vous vendre à faire n’importe quoi pour n’importe qui contre des clopinettes vous rebute souverainement ? Et même si vous l’acceptiez, comment être sûre d’être l’élue du recruteur, parmi les trente ou quarante candidats qui, en même temps que vous, se présenteront devant lui, comment y arriver autrement qu’en le suppliant parce que, pour vous, c’est ça ou la rue ? Comment vous en tirer si vous avez des enfants en bas âge et qu’aucune solution de garde abordable ne se présente à vous ? Il ne vous reste, pour sauver votre peau, qu’à prendre un faux domicile ou vous déclarer habitant seul-e là où peut-être en réalité et à bon droit, vous expérimentez les joyeusetés de la vie de couple ou de la vie communautaire par exemple53.

L’alternative

Il y a donc pour certains d’entre nous, le choix, -ou la nécessité ?-, de se mettre en désobéissance, de faire acte d’illégalité, par refus de se laisser exclure (totalement) d’une société consumériste, par besoin parfois d’y simplement survivre, en contournant des lois, ou en refusant de s’y plier avec toutes les privations que cela impliquerait. Et puis il y a des formes plus offensives de construire des alternatives à cet univers de l’enrôlement. Des formes parfois solides et qui, par leur extension de fait, sont devenues l’expression de formes collectives de lutte, de résistance, partagées par des collectivités, des tribus, parfois en lien, en réseaux, virtuels ou bien réels.

Depuis quarante ans que le chômage massif est en développement, heureusement, pour s’en sortir d’abord, puis par goût pour des alternatives qu’ils ont souvent inventées dans la contrainte, de nombreux chômeurs de longue durée ont constitué des réseaux, sans doute fragiles, parfois forts, de coopération et de production de richesse auto-déterminés. Peut-être même, ce faisant, ont-ils remis en pratique sans vraiment le vouloir ni le savoir des modes de production et d’échange qui étaient en voie de disparition mais qui ouvrent pourtant des pistes pour de nouveaux devenirs possibles. Des manières de faire qui s’arc-boutent, prennent racines dans des formes de relations basées sur la réciprocité, sur la primat de la valeur d’usage, et sur la proximité, des relations d’entraide et de résistances concrètes face à l’isolement et au manque d’argent.

Au plus profond de cette crise, nous témoignons pour notre part que des communautés, des tribus, des formes de vie sociale, se sont construites malgré cette hégémonie de l’Emploi, à côté et parfois contre elle. Des formes d’un vivre ensemble basées sur la mutualisation des moyens de production et des savoirs, mais aussi sur le respect des rythmes et des désirs, sur l’échange libre et gratuit, sur l’encastrement de l’acte économique au coeur et au service du vivant, sur les savoirs mineurs parfois anciens, redécouverts, ré-appréhendés dans la manière de faire habitat, de se soigner, de se cultiver, de se former, de se nourrir et de prendre ensemble repas, de se vêtir, de circuler, de faire la fête, et de faire politique…

Pour l’essentiel, ces communautés contemporaines alternatives, souvent informelles, ont été constituées par et à l’initiative de chômeurs et de chômeuses de longue durée, qui ont lentement appris à construire leur dignité et leur joie d’exister en dehors de la subordination salariale. Et de la culpabilisation sociale. Constituées aussi par une quantité d’hybrides et de précaires, nés et grandissant dans la succession des crises de ces 40 dernières années, ainsi que par des résistants, conscients et volontaires, à une mise à l’emploi forcenée et, à leurs yeux, dénuée de sens.

Ce que les attaques contre les chômeurs, et leurs droits, risquent bel et bien d’avoir pour effets concrets, c’est la liquidation de ces expériences novatrices , qui perpétuent la pratique ancestrale du travail coopératif (par opposition à la production basée sur la mise en compétition des forces productives), de la libre circulation des savoirs (par opposition à leur accaparement privatif) et de l’usage collectif, régulé et régénérateur, des énergies et des ressources naturelles (par opposition à leur extraction sans fin ou à leur ponction intensive et vénale conduisant à leur inéluctable tarissement).

Les attaques massives auxquelles nous assistons contre le système de sécurité sociale, contre toute possibilité d’échapper à la quête obsessionnelle et forcée de sa propre remise à l’emploi, vont contribuer à la liquidation de ces réseaux et de leurs expériences d’un produire autrement… devenu possible, de ces utopies collectives « déjà là ». Finies (ou vachement compromis du moins) les friperies gratuites, finis les repas populaires à prix libre, les tables d’hôtes abordables et conviviales, les fours à pain et à pizzas de quartier, finis les ateliers de réparations de vélo ou de mécanique automobile avec pièces de rechange récupérées gratuitement, finis les ateliers de tricot et de couture, de fabrications de baumes, d’huiles essentielles et de produits de nettoyage naturels, finis les potagers collectifs sur des terrains squattés, laissés en friche, finies les fermes communautaires et biologiques à petite dimension, tenues debout par l’énergie de bénévoles « chômagement » rémunérés, finies les éco-rénovations de baraques ou de roulottes par la débrouille ou l’usage de ce qui est là, disponible sur le terrain (bois, terre, paille par exemple), ou de construction de yourtes magnifiques rien (ou presque) qu’avec des outils à mains, finies les myriades d’expériences artistiques aux esthétiques minoritaires et les lieux culturels à même de les accueillir dans de bonnes conditions de diffusion, finies les expériences de soin soft de soi et des autres, de reprise sur soi, de soi, finies les aides spontanées, non rémunérées, aux personnes âgées ou aux enfants en décrochage scolaire. Et que dire des innovations esthétiques et communicationnelles, de la densité des informations et des imaginaires virtuels, des sommes de connaissances qui composent l’essentiel de ce qui circule, se crée et s’échange sur l’immense toile partiellement commune que constitue le web…

On peut penser que nous parlons de démarches marginales, mais dans bien des cas, elles ont fait exister, se développer et se consolider des projets importants, dont l’apport en terme de richesse humaine est incontestable, à grande valeur d’usage donc, comme celui du « Quartier de la Baraque » à Louvain-la-Neuve, le « Ciné Nova » à Bruxelles, la triplette cinématographique des Chiroux à Liège, et même pour rester dans la même ville, la nôtre, de très nombreux lieux culturels devenus incontournables et durables comme « La Zone », « L’An Vert », « L’Aquilone », « La Casa Nicaragua », « Barricade » (et sa librairie associative, « Entre-Temps »), « le 302 », tous ces noms chantent le vivant  ! Et à côté, il y a la myriade des autres, tout aussi riches, parfois davantage peut-être et bien moins connus. Sans chômeurs éminemment et pourtant librement actifs, ces projets n’auraient jamais existé, même si aujourd’hui la plupart de ceux que nous avons cités se sont largement professionnalisés, pour le meilleur ou pour le pire  !

Nous libérer de l’Enrôlement…

Les « hors emploi », les « chômeurs », animent, portent, développent bien de ces pratiques, et même bien d’autres, pour une part substantielle. Rabattre de force ces personnes, NOUS, au coeur d’une « convention capitaliste du travail » qui, paradoxalement, ne sait plus, voire ne souhaite plus54, s’appliquer à tous donc à nous-mêmes (!), c’est sonner inutilement le glas de tout cet apport social au lieu de faire de l’allocation de chômage , comme de la pension, une manière d’en concrétiser et d’en officialiser la valeur effectivement économique. Penser l’allocation de chômage comme un salaire continué, socialisé, qui finance de l’activité libre, non lucrative, « hors emploi », et fondée sur le primat de la valeur d’usage, c’est à notre sens ce dont notre société malade de tous ses pores a aujourd’hui un urgent besoin.

C’est pourquoi il nous faut mener la lutte contre toute atteinte aux droits des chômeurs, et même d’une manière générale pour la sauvegarde de l’ensemble de la sécurité sociale. Depuis trente ans, celle-ci est la condition économique et institutionnelle qui a permis l’éclosion et le développement de tous ces projets alternatifs et parfois d’envergure, culturels, cognitifs, artistiques, alimentaires, de soin et d’éducation, de tourisme ou de soutien aux pays d’un Tiers-Monde qui n’en finit pas de crever… Nous contestons avec la plus grande énergie toute atteinte à la sécurité sociale, nous exigeons avec la plus grande force le retour à une sécurité sociale financée correctement, à des droits sociaux déconditionnés, dé-contractualisés, sortis de la logique où on les a lentement laisser se déployer comme instruments de disciplinarisation des populations au service du marché de l’emploi et de l’exploitation capitaliste.

Depuis quarante ans, nos gouvernants n’ont pas su juguler le chômage. Tant mieux. Si les puissants, les maîtres et leurs valets politiques et institutionnels, via le Nairu par exemple, entendent faire du chômage une solution plutôt qu’un problème, et bien, nous aussi…Voilà bien sans doute notre seul point d’accord. Mais nous, nous exigeons un chômage de droit, déconditionné, illimité et désactivé, qui nous permette de nous activer nous-mêmes et pour nous-mêmes, au coeur d’un projet politique se donnant quotidiennement comme perspective la protection du bien commun, le bien de nos proches, de nos communautés d’existence et de nos réseaux, hors de leurs « pattes », de leurs contrôles et de leurs ordres. Un chômage qui nous permette de poursuivre l’expérimentation d’un produire autrement, émancipateur, et dans le même temps de libérer tous ceux que la « souffrance au travail » atteint quotidiennement, un chômage qui n’est pas une assurance contre le sacro-saint emploi perdu, ou le fruit de la solidarité de ceux qui auraient la chance d’avoir un emploi envers ceux qui désespéreraient à leur tour d’en avoir un, mais bien un chômage qui préfigure, parce qu’il l’est déjà si nous voulons le voir, le lire ainsi, un salaire à vie inconditionnel, qui reconnaîtrait formellement et à son juste niveau, toute la valeur économique de ce que nous sommes capables de créer, d’inventer, de produire, de partager librement, sans maîtres pour nous commander et nous extorquer cette richesse sociale que nous incarnons aujourd’hui, déjà.

Ce combat a une étape importante : le 1er janvier 2015, jour J de la fin programmée par EUX du caractère illimité des allocations de chômage en Belgique, et donc en Europe, et du coup peut-être bien dans le monde ! Cette bagarre, NOUS ne devons pas la perdre. Elle appelle une mobilisation générale sans précédent, sans sectarisme et sans chapelle. A nous de nous montrer à la hauteur de l’attaque qui nous est faite.

Liège, juin 2014. Riposte.cte

1Merveilleuse image que se plaît à utiliser Laurent Cordonnier, économiste français proche du groupe des Economistes Atterrés (site???), auteur du livre Pas de Pitié pour les Gueux

2Il y a bel et bien en Belgique plus de 1 000 000 de personnes, qui sont totalement ou partiellment sans emploi, et ce avec ou sans allocation, avec ou sans revenu d’insertion sociale (ex-minimex) ou droit à l’aide sociale, prépensionnés (devenus « chômeurs avec complément d’entreprise) ou bénéficiaires d’allocations d’insertion compris.

3In <lavenir.net> du 7/01/2013 . Sur l’ensemble de l’année 2012, il y a eu 136700 offres d’emplois, soit une moyenne de 12000 offres par mois pour… une moyenne de 217 000 demandeurs d’emplois en allocation ou stage d’insertion !

4En réalité l’Etat sait très bien que les chômeurs qui vont perdre leurs allocations d’insertion ne vont pas tous, et pour des montants équivalents, recevoir un RIS en substitution de leur allocation perdue…. Voici le calcul d ela FGTB :

<http://w1p.fr/133037>

5Ce que nous disons là est partiellement inexact. Jusqu’il y a quelques années, les chômeurs cohabitant avec quelqu’un qui avait un certain niveau de revenu pouvaient perdre le bénéfice de leurs allocations après une certaine durée de chômage variable en fonction de leur région d’habitation, de leur âge et de leur sexe… ! Et ce sauf s’ils pouvaient établir la preuve d’efforts exceptionnels en terme de recherche d’emploi, en gros le niveau d’efforts aujourd’hui exigés de toutes et de tous !

6En allocation d’insertion, un chômeur isolé de plus de 21 ans reçoit à peu près 820 euros par mois alors que le « seuil de risque de pauvreté » en Belgique est d’environ 1000 euros (60% du salaire net médian) ! Et le seuil de pauvreté lui est de 830 euro  (50% du salaire net médian) ! Un chef de ménage perçoit un peu plus de 1000 euros et un cohabitant de plus de 21 ans, suivant qu’il cohabite avec quelqu’un qui a ou non un salaire, perçoit soit 425 euros, soit 455…

7Alors que, rappel, le seuil de « risque de pauvreté » en Belgique est de 1000 euros environ pour une personne seule et de 1300 euros pour un adulte avec un enfant ou 1500 euro pour deux adultes, la dégressivité va mener l’isolé à 950€ et le chef de ménage à 1100€ quelque soit le nombre et l’âge des personnes qu’il a sa charge.

8Les chiffres de ce paragraphe sont tirés de Marco Van Hees,(<www.frerealbert.be>) sauf le dernier mentionné par François Gobbe, dans Brèves de Kairos Europe, « Mais où va l’impôt des sociétés ? » , mai 2012

9Ces trois citations de Georges Pompidou sont ici retranscrites à partir d’archives reprises dans le documentaire remarquable « Le Chômage a une histoire » de Gilles Balbastre (2001)

1060% du commerce que réalisent les pays européens se déroulent entre eux ; c’est dire le poids mutuel que peuvent avoir sur leurs économies respectives les jeux de compétitivité qui se jouent entre ces nations.

11La crise une aubaine pour les entreprises, 23 mars 2012, Stephan Faufmann, in site de Presseurop: <http://www.presseurop.eu/fr/content/article/1679621-la-crise-une-aubaine-pour-les-entreprises>

12Interview de Laurent Cordonnier, in Le Soir.be, date ????

13In le film « Le Revenu de Base, une impulsion culturelle », de D.Häni et E.Schmidt (2008)

14L’emploi dans le monde 1996-2006, fiche 2, p.4, in Gresea 1er trim 2007.

15http://www.lefigaro.fr/societes/2012/07/24/20005-20120724ARTFIG00615-toute-la-filiere-est-en-difficulte-en-france.php

16http://www.gresea.be/spip.php?article78

17Le Soir, 2/09/2012

18Sources OCDE-15, tableau publié par Le Soir, 1/09/2012

19<http://trends.levif.be>: « le vrai taux chute à 9,8% », 11 mai 2012

20Actuellement de 338 milliards environ

21Article du soir avec Fauconnier ou que sais -je, les champis quoi

23Dans la Libre Belgique du 19/06/2012, la sinistre De Coninck nous explique que pour l’emploi de jeunes peu qualifiés l’exonération de « charges patronales » va encore augmenter. L’article dit même

24id.

25Celles dites patronales, -en gros +ou- 34%, qui s’ajouteraient au salaire dit brut, et celles dites du travailleur (13,07%) déduites de ce salaire brut… Tarabiscotage langagier et arithmétique, destiné à semer la confusion, et surtout à faire croire qu’il y a le salaire (le brut) et puis que le patron dans sa grande mansuétude ajoute un dringuelle de 34%, qui ne serait donc pas du salaire !!!

26Rappelons tout de même basiquement que la réduction des cotisations ONSS entraîne le risque évident pour chacun de voir se réduire le remboursement de ses propres soins de santé (25% des dépenses de la sécurité sociale, non compris les frais d’incapacité de travail et d’invalidité permanente !) ainsi que sa pension (27% de l’ONSS) alors que le chômage, auquel il pourrait quand même bien avoir affaire un jour, représente lui moins de 9% de toutes ces dépenses de sécurité sociale…

27id.

28Steve Jobs aurait officiellement dépensé durant les 9 années qui précédèrent son décès la bagatelle de 248 000 dollars en frais de déplacement.

29Attac et copernic, op cit p.4 et http://www.gresea.be/spip.php?article871

30A titre illustratif, par exemple, en février 2013, la FGTB de la région de Verviers et Communauté germanophone diffusait des graphiques à ce sujet, réalisé à partir de l’ensemble des entreprises de la région. On y aperçoit qu’entre 2005 et 2010, les bénéfices sont passés de 240 millions d’euros à…400 millions, et la part des dividendes de 50% (environ 120 millions) à … 65% (environ 260 millions!).

31Entre les deux il y a toute la kyrielle de hauts cadres et de gestionnaires intermédiaires, qui, dans les années ’80 ont connu une véritable purge. Aujourd’hui il reste ma foi quand même des directeurs de toute sorte, soumis tout autant à la mode de la share-holder value (valeur actionnariale) qui réduit la performance de l’entreprise à la question de savoir combien celle-ci a rapporté à ses actionnaires en dividendes et plus-values à court terme, à très très court terme.

32En finir avec la compétitivité de Thomas Coutrot, Jean-Marie Harribey, Norbert Holcblat

Michel Husson, Pierre Khalfa, Jacques Rigaudiat, Stéphanie Treille, publié par Attac et la Fondation Copernic, oct 2012, p.12

33Lire à ce sujet « Le Travail intenable, Résister collectivement à l’intensification du travail », sous la direction de Laurence Théry, La Découverte, 2010

34Par ailleurs, l’intéressement ouvrier aux résultats est valorisé par la presse. Le 28 février 2013, la plupart des media mainstream belges annonçaient, presque comme pour vous donner envie de jouer à votre tour à ce grand jeu de la collaboration de classes, que Volkswagen avait distribué… 7200 euros net d’impôts à ses « collaborateurs » pour l’année 2012, et ce dans le pays d’Europe où les salaires ont le plus reculé ces dix dernières années ! Mais ce ne sont peut-être pas les mêmes salariés qui d’un côté, ont perdu, et de l’autre ont gagné !

35 Matéo Alaluf et Pierre Rolle, « Une classe sans ouvriers et des ouvriers sans classe », Contretemps, n°1, Paris, Tex-

tuel, 2001, p. 73.

36Très bien décrit dans <http://www.france2.fr/emissions/envoye-special/entreprises-les-patrons-mettent-ils-trop-la-pression_34189>

37Subjectivité ? Notre façon de nous penser, et à travers cela de penser le monde qui nous entoure, les entités qui le composent, les rapports qu’ils entretiennent entre eux, les finalités qu’ils poursuivent et leur légitimité, leur pertinence, leur nécessité… à partir de « soi », de ce qui,comme sujet, individuel mais surtout social (ou non) nous constitue…

38Voir par exemple l’excellent triptique « La Mise à mort du Travail » (La Dépossession/ l’Aliénation/la Destruction) de Jean-Robert Viallet (2009) . Lire aussi les travaux de Roland Gori, dont le dernier « La Fabrique des Imposteurs », eé. Les Liens qui libèrent, 2013

39Expression utilisée par Mr De Wasseige, vice-président de l’UWE, à l’émission Mise au point du 20 janvier 2013 à la RTBF.

40Selon Guy Van Themsche, cela n’empêchait pas, à cette époque-là déjà, certains dirigeants syndicaux et mutualistes de déclarer que les cotisations patronales constituaient un salaire socialisé appartenant aux seuls travailleurs et que donc la gestion devait en revenir à eux et à eux seuls. (in « La Sécurité sociale », Edition De Boeck)

41Et pas seulement d’ailleurs. La mise à mal de la sécurité sociale, qui est construite à coups d’exonérations de cotisations et d’utilisation des caisses pour financer de l’emploi (win-win, activa, titres-services, pauses carrière avec compléments, etc) plutôt que pour payer des allocations, permet à l’Etat qui comble les trous (via la TVA notamment, la taxe sur le tabac, etc) de déterminer toutes les règles du jeu. Aujourd’hui, officiellement géré de manière paritaire par les syndicats et les représentants patronaux, l’Onem par exemple n’est plus que l’exécutant parfois zélé du gouvernement qui détermine et dicte TOUTES les règles du jeu en matière chômage.

42Selon De Tijd (31/03/2013/Crisis treft salarissen toplui niet), le salaire annuel moyen du top-manager d’une société cotée en bourse s’élève à… 2 millions d’euros ! Près de 170 000 euros par mois !

43Cela fait trente ans que les travailleurs belges figurent parmi le top 5 des travailleurs les plus productifs… du monde ! Une étude du consultant Pricewaterhouse Coopers l’a encore confirmé en mars 2013. Nulle part en Europe, la productivité par travailleur n’est aussi élevée qu’en Belgique. Selon l’OCDE, les travailleurs belges produisaient en moyenne une valeur de 58,9$ (soit 45€) pour chaque heure de travail, en échange de quel salaire (brut plus « cotisation patronale »)… ? En moyenne, la moitié à peine! Pour produire en un an autant que 100 travailleurs belges, de nouveau selon l’étude de PwC, il faut 126 travailleurs néerlandais, 131 français, 132 allemands ou… 176 britanniques ! Excusez du peu !

44Tous ces chiffres sont tirés de Sur le Précariat/ Les cahiers du Fil Rouge/CFS-EP, N°16-17, p.32 et de L’emploi dans le Monde, Gresea, 1er trim 2007, p.15.

45Après le travail en ALE bien sûr, censé combattre le travail au noir alors qu’il en organise la protection et la légalisation, contrat qui déroge à toutes les règles ou presque sur le contrat de travail, à commencer par le niveau de salaire : 4,10€/h, s’ajoutant au chômage mais coûtant à « l’utilisateur » 6,20€/h seulement, dont une bonne part récupérable fiscalement !

46On pourrait bien sûr évoquer ces cas extrêmes où des sans papiers paient pour avoir un contrat , de même que des artistes pour obtenir ou sauvegarder leur statut d’artiste !

47Sur une analyse de tout ça, lire utilement Les Cahiers du Fil Rouge, Sur le Précariat, En hommage à Robert Castel, CFS-EP, n°16-17

48Le taux d’emploi, tel qu’il est mesuré par les statistiques, peut s’accroître si le nombre d’emplois augmente (plus vite que la population active), mais aussi grâce au développement du travail à temps partiel, des emplois précaires, des programmes d’activation, de l’intérim, etc. Ces diverses formes de travail ont un effet positif sur le taux d’emploi, sans nécessairement contribuer à une baisse du chômage réel. En fait ce qui intéresse les économistes et ceux pour qui ils travaillent, c’est le nombre de « chômeurs en recherche active d’emploi et immédiatement disponibles sur le marché du travail ».Trop de chômeurs sont « laissés » tranquilles (genre les « plus de 55 ans » exemptés de tout contrôle de disponibilité, ou les « plus de 33% de handicaps », …), ils constituent une réserve d’embauche passive, ce qui pour les capitalistes, est coûteux en charges sociales sans que cela rapporte en gain de profits…

49Si les prix montent, c’est que la monnaie, l’argent, perd de sa valeur, il faut plus d’argent pour s’acheter la même marchandise… Si la valeur de l’argent diminue, celui qui a un capital, sous forme d’épargne ou de placements, voit sa valeur se déprécier. Par contre pour des salariés, et a fortiori des « sans emplois », dont les salaires sont indexés, la montée des prix est (théoriquement) sans effets puisqu’ils dépensent tout ce qu’ils ont et que l’indexation est censée corriger tout risque, ou presque, de perte de pouvoir d’achat.

50Le comble est venu du Syndicat des Indépendants, en Belgique, qui, en 2012, souhaitait que l’Onem ouvre une ligne web accessible au public, où ses membres pourraient dénoncer tous ces chômeurs qui viennent les « embêter » pour avoir un papier qui prouve qu’ils se sont bien présentés en quête d’un emploi disponible alors qu’ils savaient pertinemment bien qu’il n’y en avait pas !

51L’énorme majorité des personnes que l’Onem vire par ces contrôles scandaleux sont des personnes sans qualification, qui ne comprennent bien souvent pas ce qu’on leur demande d’établir ni comment le faire, victime de la fracture numérique, parfois tout simplement analphabètes mais refusant de le dire, à qui on somme de répondre par écrit à des offres d’emploi et d’en établir la preuve ? Certains conseillers Forem racontent comment il leur a fallu du temps pour comprendre pourquoi certaines personnes à qui elles remettaient un papier pour une séance d’info sur une formation ou une possibilité d’embauche leur re-téléphonaient systématiquement pour leur redonner le jour et l’heure du rdv sous prétexte qu’ils ne retrouvaient plus le document ; en fait, ils ne savaient pas lire mais n’osaient l’avouer.

52 Après 30 ans ? Et pourquoi pas 40 ou 50 ou 25 ? allez savoir

53Mais voilà qui est loin d’être gagné, car l’inventrice de la rigueur douce, la Ministre de l’Intérieur, a décidé que dorénavant les contrôles domiciliaires seront renforcés grâce à l’intervention de la police de proximité.

54Voir le NAIRU page… ?

Réinsérer – flexibiliser / Th. Müller et Bruno Frère

Flexibiliser/ Insérer

Le présent texte voudrait interroger un couple de concepts souvent mobilisés pour fonder les politiques publiques de l’emploi qui se déploient dans nos pays depuis une trentaine d’années : insertion et flexibilisation. Quels sont les enjeux, idéologiques et économiques, de cette mobilisation ? Quelle est la valeur du cadre argumentatif qui justifie sa mise en oeuvre, tel que la nécessaire modernisation de l’économie ou l’individualisation des causes de l’exclusion ? Quelles alternatives émergent aujourd’hui face aux impasses dans lesquelles les effets performatifs de ces mots nous conduisent ?

Enjeux idéologiques de l’insertion

Les politiques d’insertion, entendez “de retour à l’emploi”, recourent à toute une série de stratégies institutionnelles bien précises. Tantôt incitatives, au niveau des entreprises, elles prennent la forme ici d’un plan pour l’emploi des travailleurs âgés, style Activa senior, par exemple, là d’un plan type Rosetta à destination des jeunes travailleurs. Mais elles se montrent aussi disciplinaires, à l’égard des personnes cette fois, reposant alors sur le contrôle et sur la menace de sanctions, cherchant à distinguer, dans la masse des “hors emploi”, les “bons chômeurs” des “mauvais chômeurs”[1]. Pour opérer cette distinction sont convoqués un panel de dispositifs, repris sous des modalités contractuelles, que le chômeur passe avec son Service Régional pour l’Emploi ( Forem, Actiris, VDAB) ou via des programmes personnalisés qu’il est contraint de signer avec son CPAS (PIIS : Programme Individualisé d’Intégration Sociale). Figureront alors à l’agenda du “hors emploi” toute sorte de démarches à accomplir, telles que des stages de requalification (au cours desquels il pourra travailler gratuitement pour une entreprise), des heures de volontariat dans le milieu associatif ou les services publics, la rédaction personnalisée de lettres de motivations et de CV pour lesquels des formations lui seront proposées, ou enfin l’envoi de candidatures spontanées à destination d’employeurs opérant dans des secteurs qui peuvent même échapper à son champ de formation scolaire. Tout cela est soumis au contrôle régulier soit d’assistants sociaux, soit d’évaluateurs, en vertu de l’organisme à l’autorité duquel le demandeur d’emploi est assujetti. L’objectif de ce travail, que les organismes d’insertion qualifie “d’accompagnement personnalisé”, c’est que l’exclu, le “sans travail”, intègre, c’est-à-dire trouve légitime et, à terme, bénéfique, l’exigence de se soumettre à ce parcours soutenu, et soit convaincu que, s’il échoue et tant qu’il échoue, c’est qu’il manque effectivement des qualités comportementales adéquates[2]. Ces qualités, les organismes d’insertion se donneront pour mission de les lui faire découvrir et acquérir : connectivité, employabilité, mobilité, adaptabilité, efficacité, confiance en soi, voire leadership, etc. Ces mots sont issus majoritairement de la culture manageriale, ils visent à assurer la collaboration des travailleurs en entreprises[3] comme celle des chômeurs, dans le cadre de l’activation de leur recherche d’emplois. Parmi ces mots, la notion de flexibilité (ou de flexibilisation) s’avère singulièrement mobilisée.

 Enjeux économiques de la flexibilité

Présente aujourd’hui au sein des institutions les plus performatives du corps social (école, famille, université, etc.), la flexibilité est donc aussi et d’abord au coeur des exigences contemporaines des entreprises et, conséquemment, des dispositifs d’insertion socio-professionnelle. Pour la personne, en manquer suppose un état de déficit qui s’explique principalement par des facteurs pathogènes d’ordre psychologique, biologique ou éducatif, intrinsèques donc à sa personnalité. Dans cette hypothèse, il lui appartient de combler ce manque, avec l’aide éventuelle d’un corps professionnel, social, médical ou psychiatrique, adapté à sa situation. La quête : se re-socialiser et, pour se faire, atteindre ou renouer avec la normalité de l’individu inséré, à savoir le travailleur salarié, doté d’un contrat d’emploi, ou, de plus en plus, le travailleur autonome, initiateur de sa propre entreprise.

Poser sur l’insertion, et la flexibilité, un regard plus socio-historique que simplement médico-psychique pourrait pourtant nous amener à questionner le bon sens de cette démarche qui consiste à vouloir absolument réinsérer tous les exclus dans un marché, celui de l’emploi, qui a toujours veillé à se garantir la possibilité de disposer d’une masse de travailleurs dont la caractéristique est précisément de se trouver exclue de ce marché. Car cela en fait une sorte de main d’œuvre d’appoint que le marché, pour s’auto-réguler, mobilise en temps qui lui est opportun et seulement en de telles circonstances. Cette mécanique parcourt le capitalisme depuis 200 ans. Nos sociétés ne se sont rapprochées du plein emploi que durant une très courte période (de 1948 à 1968[4]), alors qu’il s’agissait de reconstruire une Europe qui n’était plus qu’un champ de ruines. Et encore : le taux d’emploi en réalité était moindre qu’aujourd’hui, où le chômage est pourtant massif, du moins si l’on incorpore dans les calculs de l’époque l’ensemble des femmes qui étaient alors maintenues majoritairement au foyer. En dehors de cette période qualifiée de Trente glorieuses, le chômage, à savoir l’existence d’une masse d’individus exclue du marché du travail mais prête à s’y inscrire, a joué un rôle de variable d’ajustement, un réservoir dans lequel la machine productive plonge lors de pics de production mais qu’elle remplit de plus belle en cas de décroissance conjoncturelle. Cette masse d’exclus, de hors-emploi, dont l’embauche est souvent subsidiée par la puissance publique, s’est de tout temps avérée structurellement nécessaire au bon fonctionnement de l’économie capitaliste. D’autant plus nécessaire que ce mécanisme permet d’exercer une pression constante sur les salaires. L’OCDE[5] ne s’y trompe pas, lui qui, dans ce but, recommande à chacun de ses Etats membres le taux de chômage en dessous duquel il lui conseille précisément de ne pas descendre[6], de peur que les salaires partent à la hausse et entraînent un risque inflationniste néfaste pour la rente (montée des prix, donc baisse de la valeur de la monnaie).

Flexibiliser : modernité ou régression ?

Et le système fonctionne : en quarante ans d’extension quasi sans fin du chômage réel, la part de la richesse produite chaque année en Belgique (PIB) qui revient en salaires directs ou indirects (prestations sociales) aux salariés n’a cessé de descendre (moins 10%, soit une chute de 40 milliards) alors que celle qui revient à la rente, au capital investi, a crû d’autant. L’histoire orale raconte qu’au coeur des Trente Glorieuses, tout un chacun quittait son employeur dès qu’il devenait insupportable ou trop exigeant, ou que le boulot devenait lassant et sans plus aucune progression possible en terme de salaire ou d’acquisition de savoir-faire. Elle nous transmet qu’aujourd’hui, celui qui a un emploi, de peur de le perdre, accepte bien souvent la flexibilité qui lui est demandée : travail de nuit, heures supplémentaires non payées, part de salaire adossée aux performances productives, passage au temps partiel et/ou en CDD, parfois répétitifs, hyper-mobilité des heures de travail, etc. Il semble qu’ils soient nombreux de nos jours ceux qui,  par crainte de perdre leur poste et de se voir remplacés par un demandeur d’emploi moins regardant, plus « flexible » précisément, se plient aux exigences manageriales en assouplissant les leurs.

Mais cette exigence de flexibilité est bien loin d’être un phénomène récent, le corollaire impératif d’une économie moderne. On peut remonter loin dans le temps pour faire apparaître les similitudes entre le travailleur flexible que le capitalisme exige aujourd’hui et le prolétaire d’antan. Pensons par exemple à l’itinérant du milieu du 19e siècle, appelé à s’adapter en permanence à n’importe quel type de tâche, sur une durée courte, pour des rémunérations aléatoires, au sein d’une même entreprise ou en se déplaçant d’entreprise en entreprise, là où la conjoncture économique conduit tel ou tel industriel à ouvrir quelques postes de travail. Le phénomène de l’intérim, si répandu aujourd’hui, a bel et bien de véritables antécédents historiques, si ce n’est qu’au 19e siècle, les prolétaires appartenaient presque tous à cette espèce de salariés en attente quotidienne d’un travail aux portes de l’entreprise. Situation d’autant plus lourde à supporter que, pour survivre, lors des jours sans, ils n’avaient pas à l’époque le moindre filet de sécurité auquel s’accrocher. C’est précisément pour corriger cette galère, et peser à la hausse sur leurs conditions de travail et de salaire, que les prolétaires se sont mis à constituer, vers 1850, les premières caisses de secours mutuels, véritables balbutiements de ce qui deviendra près d’un siècle plus tard la sécurité sociale obligatoire et généralisée[7]. La tendance à l’uniformisation des conditions de travail, des statuts et des tâches productives et à la massification de la main d’oeuvre dans des structures industrielles de taille de plus en plus considérable contribuera à l’extension de ces caisses, à leur succès et à l’efficience de leur gestion. Ce phénomène institutionnel étonnant, créé au départ par des gens à la limite de l’illettrisme et de l’extrême pauvreté, accompagnera l’émergence d’une conscience de classe, de la conscience d’un antagonisme d’intérêts par rapport à ceux des propriétaires d’usines.

Ce n’est donc pas un hasard si la sécurité sociale se voit aujourd’hui menacée alors même que le capitalisme exige un retour à une flexibilisation maximale du marché de l’emploi. Ce n’est pas le moindre des paradoxes d’ailleurs que le droit du travail, dont la sécurité sociale constitue l’une des pierres angulaires majeures[8], est attaqué de toute part[9] au nom de son archaïsme par rapport à un capitalisme qui se serait lui modernisé, se déclarant désormais post-fordiste et globalisé, progressiste et réformateur. Ces attaques, menées sous l’égide de la FEB en Wallonie et du VOKA[10] en Flandres, ont déjà abouti sur pas mal de points : limitation drastique du cadre de la négociation de la norme salariale[11], recul de l’âge de la retraite, restriction des allocations de chômage dans le temps et dégressivité de leur montant, annualisation du temps de travail, réduction des obligations en matière de préavis, etc. Ces victoires contribuent pas à pas à inscrire dans le temps la flexibilité du travail et l’adaptabilité du travailleur, renouant ainsi avec l’état naissant des sociétés salariales, où des travailleurs esseulés, protégés par aucune convention collective, attendaient que leur force de travail brute soit louée au coup par coup par un entrepreneur privé quelconque, pour une tâche déterminée et un temps précis.

L’uberisation : modèle du travail post-moderne

À terme, flexibilisation et adaptabilité pourraient donc bien nous ramener en Belgique à des situations analogues. En Angleterre en tout cas, le phénomène est déjà perceptible, avec le contrat zéro heure[12]. La personne ainsi employée est liée à son employeur sans que celui-ci ne s’engage a priori à lui fournir la moindre heure de travail effectif. Par contre, il peut exiger comme condition d’embauche que son salarié n’accepte aucun autre emploi. Le salarié n’est donc jamais sûr à l’avance du nombre d’heures de travail qu’il aura à prester au cours d’un mois ni de quand il aura à les prester, un simple coup de téléphone à n’importe quelle heure pouvant exiger sa disponibilité quasi immédiate. Son salaire en fin de mois oscillera donc entre zéro et quelques centaines de livres en fonction du nombre d’heures effectivement assurées.

En France, c’est le statut d’auto-entrepreneur qui se développe. Dans ce nouveau système, les travailleurs effectuent toujours un travail de salarié (par exemple livreur, chauffeur de taxis ou standardiste) mais ils le font sous un statut d’indépendant ou d’entreprise sous-traitante ou, depuis peu, de travailleurs collaboratifs, ubérisés[13], un système qui nous vient tout droit des Etats-Unis. Ces divers régimes permettent aux employeurs de devenir officiellement des « clients », des « passeurs de commandes », qui rémunèrent à la tâche “un prestataire de services”. Désormais la flexibilité est maximale, le salarié se l’applique à lui-même s’il veut rendre son travail rentable, c’est-à-dire maximiser en revenu (et non plus en salaire) le temps où sa force de travail se trouve sollicitée. Dans le chef de l’ex-employeur, tout ça peut se faire sans plus avoir à se soucier du droit du travail puisque le travailleur est devenu son propre patron, c’est donc à lui qu’incombent désormais toutes les obligations en termes par exemple de charges sociales[14], de fixation d’horaire maximal de travail ou de respect des congés payés, d’équipement voire de matériel nécessaires à l’exercice quotidien de son activité, d’assurances obligatoires en matière d’accidents de travail, etc.

Se réinsérer mais dans quoi ?

C’est donc dans un marché du travail toujours plus dérégulé, modernisé, que l’Etat et ses institutions d’intégration sociale cherchent à réinsérer ceux que l’on appelle « les exclus » ou, en terme euphémisé et anglicisé, “les outsiders“. Le philosophe Guillaume Leblanc, dans le travail méticuleux qu’il a entrepris sur ce qualificatif d’exclu[15], montre combien sa sémantique même, dans l’imaginaire managerial, est lourde de l’idée que les individus qu’il désigne portent la responsabilité de leur marginalité et de leur soi-disant différence. Ils ne seraient pas assez « entrepreneurs d’eux-mêmes », pas assez « leaders de leur propre vie », pas assez « connectés aux opportunités » … bref, pas assez flexibles. Une fois ces présupposés intégrés dans la notion d’exclusion, il devient facile d’avancer que le monde des  outsiders constitue une juxtaposition d’individus singuliers, aux difficultés d’abord personnelles, qu’il n’est logiquement possible de réinsérer que par des dispositifs personnalisés de re-qualification, n’ouvrant vers la remise à l’emploi qu’à la condition qu’ils prennent en charge leur propre employabilité, c’est-à-dire leur propre flexibilisation.

Que l’exclusion soit une nécessité structurelle pour le modèle économique qui nous entoure depuis 200 ans est ainsi passé sous silence. L’est aussi cette autre déduction logique à laquelle conduit le même regard : le monde de l’exclusion n’est pas une superposition d’individus exclus du fait de leurs caractéristiques psychiques ou biologiques intrinsèques, mais il constitue au contraire une classe sociale: ceux qui la composent jouent, communément et à leur insu, un rôle central dans les rapports sociaux nécessaires à la bonne tenue du système économique en place; ce rôle, c’est fondamentalement celui de la variable d’ajustement des salaires et des exigences en matière de conditions de travail des salariés.

Dans cette dernière hypothèse, pour combattre l’exclusion comme problème, il faut en appeler à une transformation du système qui, pour garantir sa propre pérennité, génère lui-même cette exclusion. Dans l’autre hypothèse, actuellement dominante, l’exclu doit se convaincre que c’est lui le problème, en tant que non inséré, et qu’existe une normalité qu’il lui faut atteindre, un modèle comportemental auquel il lui faut se conformer,  ce qui passe par un travail sur soi, par une auto-flexibilisation. Et c’est là que, pour ce second discours, le bât commence à blesser. Se flexibiliser ? ok. Faire les efforts personnels pour y atteindre ? Admettons… mais pour s’insérer dans quoi ?

La classe moyenne, idéal de réussite, se couche

Flexibilité et insertion nous sont généralement présentés comme les deux faces indissociables d’une même pièce, une norme sociale bicéphale en somme, permettant de se fondre à terme dans le monde idéalisé de la classe moyenne. Dans les trente glorieuses, celle-ci englobait tous ceux qui se répartissaient sur l’échelle sociale entre les ouvriers les mieux payés de la grande industrie, en bas, et les cadres supérieurs, en haut, à savoir : les fonctionnaires, dont le nombre explose en cette période d’après-guerre, ainsi que les travailleurs indépendants de la paysannerie, de l’artisanat et du commerce. Tous ensemble, ils constituent le ventre bien arrondi d’une société qui lentement, en absorbant de plus en plus d’éléments de la classe ouvrière, prendra la forme d’une espèce de montgolfière dont l’axe central sera constitué du salaire médian[16]. A cette époque, les revenus semblent croissants, et au minimum garantis dans la durée; ils peuvent même être aisément boostés, si nécessaire, par un crédit de plus en plus accessible. On baigne dans la société de la consommation de masse. De génération en génération et, pour chacun au cours de sa propre existence, souvent dans la même entreprise ou dans la même administration, l’ascenseur social fonctionne à plein, toujours vers le haut, allégeant sans cesse la base de la montgolfière et en gonflant le corps.

Un bref recul historique sur cette période fait apparaître à quel point ses caractéristiques commencent bel et bien à apparaître comme aux antipodes de l’époque actuelle : une économie où la production de valeur est essentiellement assurée par l’activité industrielle, une organisation du travail qui est fondée sur un clivage marqué entre « concepteurs » et « exécutants » (taylorisme) et où le travail à la chaîne se généralise (fordisme), permettant des gains de productivité substantiels ; une redistribution systématique, quoi qu’inégale, de ces gains de productivité à l’ensemble des classes sociales sous forme de hausse du pouvoir d’achat et d’accès au crédit à la consommation ; une organisation de cette redistribution assurée par une myriade de conventions collectives et une législation du travail sans cesse en expansion; le développement de l’Etat Providence qui se marque par un explosion des services publics et de couvertures sociales dont l’accessibilité est assurée à tous au nom du Droit (chômage, soins de santé, invalidité, retraites anticipées, etc).

La crise des années ‘70 va faire basculer les positions acquises par des décennies de luttes sociales et politiques, en imposant le dogme de la compétitivité dans une économie mondialisée où, pour tenir la route, l’investissement va devoir être massif, principalement dans les nouvelles technologies, exigeant pour s’amortir puis se rentabiliser de nouvelles règles du jeu. La trame de fond en sera la dérégulation progressive des Droits du travail : travailler plus pour gagner moins dans des conditions toujours plus flexibles, plus précaires, plus oppressantes. Cette spectaculaire transformation va entraîner avec elle la décomposition de la classe moyenne et l’émergence de « nouveaux pauvres »[17] : diplômés universitaires surfant de périodes de chômages en petit boulots, familles monoparentales tirant sur les deux bouts pour finir le mois, retraités au trajet professionnel erratique et donc aux pensions minimales, petits indépendants incapables de rembourser leur prêt malgré des heures de travail dignes du début du siècle passé, jeunes chercheurs universitaires complétant leur bourse par des heures de garçon de bistros, etc. On assiste au passage d’une  société en montgolfière à une société en sablier[18], où, au centre, la classe moyenne fond, littéralement.

Autour de cette nouvelle classe, symbole vivant des Golden Sixties, qui faisait construire sa maison, qui tous les 5 ans renouvelait son parc automobile familial, qui partait chaque année en vacances à l’étranger, qui pouvait payer à ses enfants des études supérieures[19], qui peuplait son quotidien de l’électro-ménager et des media électroniques dernier cri, les digues se sont estompées peu à peu malgré une adaptation aux forceps aux nouvelles contraintes économiques : allongement du temps de vie consacré au travail (dont le raccourcissement avait eu pour effet d’augmenter l’espérance de vie), invitation à cumuler les emplois, encouragement à l’auto-entreprenariat, raréfaction des CDI au profit d’une gamme de plus en plus sophistiquée de CDD, d’intérims, de formations en entreprises partiellement rémunérées. Désormais c’est le précariat qui guette et par conséquent le risque d’une pauvreté qui n’autorise plus aucun projet d’avenir. Et ça, ça sonne le glas de la classe moyenne.  Chaque année le confirme. Et si la classe moyenne disparaît, alors il n’y a plus rien d’attrayant et de sûr à intégrer, il n’y plus de ventre où s’insérer, se lover, se protéger. Le Saint Graal de l’ascension sociale par le plan de carrière sécurisé se volatilise : les statuts professionnels confortables dans des secteurs historiquement forts (métallurgie, pétrochimie, automobile, grande distribution, banque et assurances) ont disparu ou presque. Se liquéfient, année après année,  tous les attraits qui mettaient la classe ouvrière au boulot, y compris sa partie la moins formée, héritière de rien, et qui la mobilisaient politiquement derrière le rêve de la richesse partagée entre le capital et le travail, entre les salariés et les employeurs.

Pourtant, paradoxalement, ce modèle évanescent de la classe moyenne, de la middle class,  de l’american way of life, semble rester la norme à atteindre, accessible à la condition de faire preuve de flexibilité professionnelle, de se plier aux adaptations comportementales exigées par le new management. Ce mirage, ce miroir aux alouettes, dissimule en réalité l’enjeu d’une économie qui, aujourd’hui comme hier, nécessite et organise la pénurie de postes salariés pour assurer une marge de rentabilité aux détenteurs des moyens de productions et des capitaux d’investissement.

Pour sortir du piège

La société salariale s’est constituée au coeur du XIXe siècle. Elle a toujours reposé sur un rapport de domination dont le marché du travail, la subordination à l’employeur et la propriété lucrative des moyens de production constituent quelques-unes des matrices institutionnelles essentielles. Pourtant dans les périodes qui ont suivi la première, puis la seconde guerre mondiale, les dominés, organisés en partis, en syndicats, en mutuelles et en coopératives, ont su créer un rapport de force capable de contraindre l’État à légiférer en matière de travail. Le 20e siècle fut ce siècle durant lequel la puissance publique s’est faite progressivement « sociale », permettant à une classe ouvrière conquérante de réduire pas à pas la part des gains de productivité générée par son travail sur lesquels le capital prétendait mettre la main. Aujourd’hui, l’État s’affirme incapable de continuer à endiguer le capitalisme pour le contraindre à cette redistribution des richesses. Depuis trente ans, le processus s’est même inversé: les dividendes distribués par les entreprises à leurs actionnaires n’ont jamais été aussi élevés, l’écart entre les plus riches et les plus pauvres ne s’est jamais creusé avec une telle ampleur.  Le sens de la mobilité sociale pour la première fois dans l’histoire du capitalisme s’est inversé: l’ascenseur descend, il ne monte plus.

Du coup, d’aucuns parmi les victimes de cette régression, essentiellement dans la classe moyenne, s’interrogent sur la pérennité de ce modèle. Ils se mettent à expérimenter de nouvelle pistes, construites sur des logiques alternatives à la compétition (et à son corollaire qu’est la compétitivité), à l’ascension sociale individuelle (ou familiale), à la consommation débridée, à la croissance sans borne. Cette économie alternative ne se débarrasserait pas nécessairement des outils redistributifs mis au point par les États Providences au cours du siècle dernier  (indexation des salaires, progressivité de l’impôt, instruction et soins de santé gratuits, abaissement de l’âge de départ à la retraite, allocations de chômage illimitées dans le temps, etc) et, dans le même temps, elle contribuerait à instituer de nouveaux droits, basés sur le principe du « commun », comme par exemple la détention non lucrative ou le libre accès, au bénéfice des travailleurs, des outils, savoirs et infrastructures dont ils ont besoin pour produire. Accès également à un salaire inconditionnel (ou un revenu, une allocation, une dotation…les termes qui se disputent l’idée sont nombreux!)[20],  “suffisant”  que pour pouvoir délier l’exercice de sa force de travail de  l’obligation de la vendre sur un marché lucratif et concurrentiel, par le biais de l’emploi ou de l’auto-entreprenariat.

En se fondant sur des rapports de libre et pleine coopération entre les forces productives et non sur leur mise en concurrence, cette économie se donnerait toutes les chances d’être foncièrement inclusive, et non, comme le régime capitaliste, arrimé à la nécessaire existence d’un classe d’exclus que l’on mobilise ou que l’on confine dans l’inutilité selon les circonstances. La flexibilité ne serait pas non plus ici une posture ou un capacité comportementales imposées au détriment de celui qui se l’applique mais une liberté d’action, garantie par l’octroi inconditionnel d’une source de revenu correcte, permettant d’assouplir dans son quotidien le temps librement dévolu à produire pour la collectivité des biens, des services, du savoir, ou à s’adonner plutôt à de l’activité personnelle non productive. Tel est le pari en cours, porté en dominante aujourd’hui par une partie des échoués de la classe moyenne, financièrement appauvris et politiquement en rupture avec un système au delà duquel ils nous inventent peut-être un nouveau “futur désirable”[21].

B.F et T.M

Pour approfondir l’analyse de la classe moyenne, de son rôle, de son évolution et de sa fonction sociologiques, lire :

Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, R. Castel, Fayard, Paris, 1995,

L’insécurité sociale : qu’est-ce qu’être protégé ?, R. Castel, Editions du Seuil, Paris,2003.

La montée des incertitudes : travail, protections, statut de l’individu, R. Castel, Paris, Éd. du Seuil, 2009.

Aliénation et clinique du travail, Christophe Dejours, dans Actuel Marx, n°36 (2006)

Le capital au 21e Siècle, Thomas Piketty, Seuil, Paris, 2012

La Société en Sablier, le partage du travail contre la déchirure sociale, A. Lipietz, Ed. La Découverte, 1996, Paris

[1]               Voir https://www.leforem.be/particuliers/controle.html :

S’ajoute la suspicion au « faux domicile ».

[2]
. Pour approfondir, lire La société malade de la gestion, Vincent de Gaulejac, Paris, Seuil, 2014.

[3]
Pour approfondir ce sujet, lire ” La Comédie Humaine du travail, De la déshumanisation taylorienne à la surhumanisation managériale”, de Danièle Linhart, éd. Eres, Paris, 2015

[4]               “A partir de 1969, le chômage des jeunes explose. Si les analystes jugent les données statistiques trop incomplètes ou imprécises, les chiffres que révèle l’année sociale sont malgré tout éloquents. En quatre ans (de la fin juin 1964 à la fin juin 1968), le nombre de chômeurs âgés de moins de 25 ans a été multiplié par sept. Désormais, “le temps est passé où le jeune travailleur avait au terme de son apprentissage ou à sa sortie de l’école professionnelle, la certitude d’exercer sa profession durant toute sa vie” , extrait issu de l’excellente étude historique sur le chômage: “Le Chômeur suspect, Histoire d’une stigmatisation”, Florence Loriaux (dir.), Carhop-CRISP, Bruxelles, 2015

[5]               Organisation de Coopération et de Développement Economique, organisme international d’études économiques qui regroupe 35 Etats se définissant comme démocratiques et attachés à l’économie de marché.

[6]               C’est ce l’on appelle le NAIRU, (en anglais : Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment ), « un indicateur économique qui, estimé économétriquement pour un pays et à un instant donné, mesure approximativement le taux de chômage qui serait compatible avec un taux d’inflation stable. », selon wikipedia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Taux_de_ch%C3%B4mage_n%27acc%C3%A9l%C3%A9rant_pas_l%27inflation )

[7]               Lire « La fin de la Sécurité Sociale? » , Th. Müller, in http://www.philocite.eu/basewp/wp-content/uploads/2015/12/La-Fin-de-la-s%C3%A9curit%C3%A9-sociale.pdf , p.1 et 2

[8]               Congés payés, minimums salariaux légaux, retraites, congés de maladie, droit aux allocations de chômage, protection juridique des CDI notamment sur le plan des conditions de préavis, convention collective, protection en matière de sécurité et d’hygiène, « Procédure Renault », etc.

[9]               De la loi Peeters, chez nous, à la loi El Khomri en France…

[10]             La FEB, Fédération Wallonne des Entreprises, et le VOKA, nouveau nom du Vlaams Economish Verbond, union des entreprises flamandes, sont les deux principales organisations patronales du pays.

[11]             La “norme salariale”, en langage courant, cela veut dire le pourcentage maximum dans lequel les salaires bruts pourront être augmentés au cours de l’année; jusqu’il y a quelques années, ce pourcentage résultait de la libre négociation entre interlocuteurs sociaux (syndicats et représentants patronaux); aujourd’hui le gouvernement fixe un plafond maximum autorisé. Pour 2017, il sera de 1,1 % hors indexation, soit 35 euros brut environ pour un salaire moyen à temps plein (3414 euros) donc plus ou moins 25 euros net chaque mois.

[12]             On y est d’ailleurs déjà avec les flexijobs expérimentés dans l’Horeca depuis fin 2015, et que le gouvernement Michel souhaite maintenant étendre à l’ensemble du secteur commercial : http://www.lecho.be/economie_politique/belgique_federal/Le_gouvernement_Michel_songe_a_etendre_les_flexi_jobs_au_secteur_du_commerce.9827417-3154.art

[13]             En Belgique, ce système se développe aussi très fort à l’initiative notamment de jeunes start up ambitieuses. Ainsi, dans toutes les grandes villes du pays, les commandes-restaurant vous sont désormais livrées à domicile par l’un des 800 bikers en vélo de Deliveroo: http://www.rtbf.be/info/societe/detail_qui-sont-les-livreurs-a-velo-de-deliveroo?id=9362664. Lire aussi à ce sujet l’excellent article des JOC (Jeunes Organisés Combattifs) : https://medium.com/organises-toi/travail-%C3%A0-la-demande-un-futur-qui-se-casse-la-gueule-ae70e2ada888#.7i5qtdbgu.

[14]             En quelques années, l’expression “charges sociales” (ou salariales) s’est substituée à celle de “cotisations sociales”, ce qui n’est pas sans lien avec ce dont nous parlons ici. Pour plus d’analyse sur cette lutte sémantique menée et gagnée par l’ultralibéralisme, lire Les mots du travail, enjeux dune conflictualité politique ?, Th. Müller, in http://www.philocite.eu/basewp/wp-content/uploads/2015/12/les-mots-du-travail.pdf

[15] Guillaume Blanc, Vie ordinaires, vie précaires, Paris, Seuil, 2007.

[16]
Le salaire médian, c’est le salaire gagné par celui ou celle qui se trouve juste au milieu de l’échelle des salaires. La moitié des salariés gagnent moins que lui ou elle, et l’autre moitié gagne plus.

[17]             La RTBF en novembre 2016 leur consacre un site inter-actif percutant: https://www.rtbf.be/auvio/archives?pid=10397&contentType=extract&l=20&p=2

[18]             Nous empruntons cette double image à Alain Lipietz, économiste et chercheur CNRS, qui avait déjà commencé à mettre au jour cette évolution il y a 20 ans : La Société en Sablier, le partage du travail contre la déchirure sociale, Ed. La Découverte, 1996, Paris

[19]             En septembre 2016, 14 867 étudiants avaient dû demander et avaient obtenu de pouvoir bénéficier du revenu d’intégration sociale (RIS), selon les chiffres du SPF Intégration sociale. C’est plus du double par rapport à l’année 2006 http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_pres-de-15-000-etudiants-emargent-au-cpas?id=9436115).

[20]             Pour mieux saisir les enjeux de ces différentes propositions, lire “Demain…la fin du travail ?”, Th.Müller, http://www.philocite.eu/basewp/wp-content/uploads/2015/12/demain-le-travail.pdf

[21]             Cette expression, “futur désirable”, a constitué le slogan phare de la campagne de Benoît Hamond, le candidat écolo-socialiste lors des élections présidentielles en France, en 2017. Continuer la lecture de Réinsérer – flexibiliser / Th. Müller et Bruno Frère