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Précaires et exilé.e.s : une nécessaire lutte commune / Laura Aristizabal, Joachim Debelder et Th.Müller / Août 2018

On constate actuellement en Europe deux conceptions des sociétes qui se cristallisent autour de l’accueil des exilé·e·s. Ces deux conceptions ont en commun l’idée qu’il existe une fracture, un clivage profond de la société: elles diffèrent cependant quant àla nature de ce clivage. Certain·e·s insistent sur un clivage identitaire, d’autres argumentent l’existence d’un clivage social. L’idée du clivage identitaire se fonde sur une essentialisation des individus et des groupes sociaux : on fantasme à propos de ce qu’est censée être l’Europe et ses valeurs « fondatrices » ; on fantasme àpropos de ce que sont censé·e·s être les non-Européen·ne·s et leur religion, leur supposéarchaïsme culturel, leur morale. Cette essentialisation est, en outre, accompagneée d’une hiérarchisation : le «Nous» fantasmé de l’Europe se pense et s’institutionnalise comme supérieur à un «Eux », tout aussi fantasmé, et qui se voit dès lors infériorisé. Le clivage social souligne, au contraire, le fait qu’en raison de leurs conditions matérielles d’existence, il existe des dominant·e·s et des dominé·e·s, et entre eux, une échelle sociale de répartition différenciée de privilèges, de droits sociaux et politiques, de ressources cognitives et de capital financier accumulé.

Contrairement donc au fantasme que fonde le premier clivage, cette seconde conception des sociétés s’explique et s’illustre par des éléments objectifs. Alors que la conception essentialiste de l’Europe fonctionne comme une mythologie, un dogme, la précarisation, l’exploitation, la discrimination (sexiste, raciste, classiste, validiste, etc.) sont des réalités présentes dans les institutions et dans les politiques menées par les gouvernements européens.

Actuellement, les politiques en matière d’asile et d’immigration hystérisent les clivages identitaires et dissimulent de la sorte les clivages sociaux. Nous entendons tous les jours des discours d’impuissance et de haine à l’égard des exilé·e·s. Dans ces discours, il y a deux idées directrices. La première, c’est que ces exilé·e·s constitueraient un problème pour le pays dans lequel iels se trouvent : si ça va mal, ça serait àcause d’elleux. La seconde est qu’on serait dans l’impossibilitéd’accueillir « la déferlante qui nous envahit » (1) – la phrase « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde » résume bien cette posture.

Dans les deux cas, les exilé·e·s sont perçu·e·s comme une menace : dans le premier cas, leur « culture » fantasmée, leur « religion » fantasmée, leurs « coutumes » fantasmées seraient dangereuses pour l’Europe (elle aussi, bien sûr, fantasmée). Dans le second cas, il serait impossible d’accueillir dignement des exilé·e·s sans détraquer l’économie du pays : dans la bouche de certains, c’est donc même pour leur bien, par souci de respect pour leur dignitéqu’on les refuse, comme on les repousse en mer par ailleurs pour les aider à s’affranchir des passeurs qui les spolient. Àl’aide de ce second soi-disant argument, de nombreux politiciens procèdent, plus ou moins explicitement, àun chantage abject : ou bien on accueille ces personnes, et on accepte que la sécurité sociale soit « fragilisée », gravement même ; ou bien on sauvegarde la sécurité sociale, mais on n’accueille pas ces personnes (2). Sophismes proférés sans gêne et à tout va : il y aurait, selon ces discours, une corrélation, un lien mécanique, entre l’accueil des exilé·e·s et la précarisation du système social. C’est ici que ces discours d’impuissance se servent des clivages identitaires qui existent dans la société: ce qu’ils sous- entendent, c’est que l’accueil d’exilé·e·s – présenté·e·s comme forcément improductif·ve·s, forcément assisté·e·s, forcément inintégrables – précarise et met en danger les nationaux·ales, renforçant ainsi l’idée que les exilé·e·s représenteraient un danger pour notre économie et par là pour notre cohésion sociale.

Pendant ce temps-la, ces discours dissimulent la réalité: c’est que, sous des formes et avec des intensités différentes, certes, nationaux·ales et exilé·e·s, sont tout·e·s mis·e·s dans des situations de précaritéet de misère par les réformes politiques proposées par des gouvernements qui pointent ensuite du doigt les seconds, les exilé·e·s, comme causes des nécessaires réformes que subissent les premiers, les précaires du cru.  Ainsi, depuis des années, les politiques de tous bords démantèlent l’État social lambeau par lambeau – et ce quel que soit le niveau de la « pression migratoire » – en appliquant l’idéologie néolibérale de la concurrence entre précaires, qu’iels soient nationaux·ales ou exilé·e·s : il s’agit de procédés infâmes montant les nationaux·ales et les exilé·e·s les un·e·s contre les autres selon la logique du divide et impera. Il s’agit, dans ces discours, d’annihiler toute empathie potentielle entre les nationaux·ales et les exilé·e·s (3). Ainsi, le clivage identitaire dissimule le fait que le clivage social est en train d’être creusé pour des raisons tout autres que celle d’une pression migratoire largement supportable. Soyons clairs : aucun·e exile·e n’a àvoir ni avec les attaques sur les salaires, ni avec le détricotage de la réglementation du marché du travail, aucun n’a àvoir avec le démantèlement généralisé de la sécurité sociale, donc avec les dangers qui planent sur les pensions, la précarisation de l’accès au chômage ou la violence du contrôle des demandeur·se·s d’emploi. Le cynisme de ces discours rejoint le mépris de classe quand les politiciens pensent que les citoyen·ne·s sont àce point crédules qu’iels adhèreront àces pseudo-arguments et qu’iels resteront les bras croisés non seulement face au démantèlement lent mais sûr de leurs droits sociaux, mais aussi face àla cruauté de la politique d’asile.

En effet, selon nos dirigeants, nous serions censé·e·s accepter ce chantage, nous serions censé·e·s cautionner la politique de la cruauté et de la misère, nous serions censé·e·s accepter les mort·e·s en Méditerranée, au passage de Calais ou dans les Alpes franco-italiennes, la mort de Mawda, ou, il y a vingt ans, celle de Semira Adamu, parce que soi-disant « on ne peut accueillir toute la misère du monde » (4).

Les discours de nos gouvernant·e·s sont donc des leurres. Nous exigeons dès lors un système social qui n’exclut personne et une politique d’asile qui accueille dignement et respectueusement chacun·e de celles et ceux qui en en expriment le besoin. Car, pour nous, il est évident au contraire que la lutte contre la misère sociale, contre l’exploitation, contre la précarité, ne peut être décemment menée sans une lutte contre les politiques d’asile en cours.

Précaires en résistance

Nous, chômeur·ses, précaires, pensionné·e·s, étudiant·e·s, travailleur·se·s et exilé·e·s, réuni·e·s au sein de Migrations Libres et/ou bénéficiaires de son action, nous nous considérons non comme des concurrent·e·s, mais comme des allié·e·s politiques. Même si nous ne pouvons ni ne voulons nier qu’il existe, entre nous et à l’encontre d’une partie non négligeable d’entre nous – à savoir les personnes étrangères ou d’origine étrangère- des discriminations racistes et xénophobes qui les affectent singulièrement, même si en ce sens, l’exploitation et la discrimination des « étrangers » ou réputés tels sont irréductibles à celles des précaires « blanco-belges», nous sommes aussi de la même classe au sein du régime capitaliste. Cela impose une alliance, une alliance qui ne se fait pas au nom de l’évitement du conflit : simplement, nous pensons que le conflit n’est pas à mener entre nationaux·ales et exilé·e·s, mais contre celleux qui ont fait de la terre le village global de notre commune exploitation. Le conflit àassumer et à nourrir, celui auquel nous en appelons ici, se joue contre celleux qui détiennent les pouvoirs décisionnels économique et politique, celleux qui précarisent les pensions, celleux qui excluent du droit au chômage et font adroitement de ce droit une machine d’oppression contre l’ensemble des salarié·e·s, celleux – toujours les mêmes – qui persécutent les exilé·e·s, qui les emprisonnent alors même qu’aucun acte délictueux n’a étécommis, qui les renvoient vers des pays dictatoriaux, oùiels risquent la torture ou la mort, celleux qui les livrent àdes bourreaux aux portes des continents qu’iels fuient parce que ravagés par des guerres et une misère qu’entretiennent nos propres gouvernant·e·s. Notre combat doit se mener contre ces dirigeants, mais aussi contre le système qui les soutient et le monde hostile qu’ils nous façonnent : l’exploitation capitaliste, la xénophobie et le racisme des États européens.

En ce sens, Migrations Libres souhaite construire un « Nous » solidaire fondésur la dénonciation de cet état de fait auquel les politiques actuelles soumettent aussi bien les nationaux·ales précaires que les exilé·e·s, même si c’est àintensitévariable.

Il s’agit ainsi de résister communément làoùse joue une question de survie même : manger, se loger, avoir accès aux soins de santé… Ensuite, résister àdes pratiques institutionnelles de stigmatisation, de contrôle et de criminalisation qui de nouveau se donnent les deux catégories sociales pour cibles.

Les combats des précaires belges et des exilé·e·s se rencontrent aussi en ce que les un·e·s comme les autres sont privé·e·s d’espaces politiques propres, dans lesquels il leur serait possible de prendre la parole pour produire leur propre subjectivité collective : comment iels se voient, comment iels désirent se raconter, se nommer, se mettre en représentation, comment iels énoncent, iels définissent, iels éclairent ce qui leur fait problème…. Espaces politiques pour également construire et communiquer leurs revendications, proposer eux- mêmes et elles-mêmes des solutions aux difficultés qu’iels rencontrent : Migrations Libres veut modestement contribuer àfaire émerger cet espace politique.

Nous cherchons àfaire exister et reconnaître notre propre humanité en luttant contre la cruauté des conditions matérielles d’existence qui sont imposées actuellement par les gouvernements européens et belge aux sans-papier, mais aussi en luttant contre les conditions institutionnelles dans lesquelles iels se trouvent enkafkayé·e·s, fiché·e·s, contrôlé·e·s ou emprisonné·e·s. Les armes dont usent nos adversaires communs et les menaces et sanctions auxquelles iels recourent relèvent de stratégies identiques et d’une division qui nous affaiblit des deux côtes de la même pièce de monnaie que belges, précaires, et migrant·e·s, errant, forment indissociablement.

Nous exigeons

C’est pourquoi, en tant que précaires en résistance, nous exigeons :

  • L’arrêt immédiat des persécutions et des violences policières à l’égard des exilé·e·s, demandeur·se·s d’asile ou migrant·e·s de passage.
  • L’arrêt immédiat de leur criminalisation : il est illégitime que des personnes soient enfermé·e·s et criminalisé·e·s non en raison d’actes qu’elles auraient commis, mais en raison de leur simple présence sur le territoire. En ce sens, nous revendiquons la fermeture immédiate de tous les centres fermes, et a fortiori de ceux oùl’on enferme des mineur·e·s !
  • La régularisation immédiate et sans condition de tous les sans-papiers qui le demandent et l’organisation de couloirs migratoires sécurisés pour ceux qui souhaitent simplement transiter sur notre territoire, notamment via l’accès àun visa humanitaire comme le propose Médecins du Monde (5).
  • La fin du dispositif de Dublin. Inscrit pourtant dans les obligations de chacun des États européens d’accueillir sans discrimination les candidat·e·s àl’asile, ce protocole empêche paradoxalement ceux-ci de choisir le territoire oùils souhaitent le faire. Cela a deux conséquences : brider ce droit pourtant reconnu comme inaliénable – et ce avec des conséquences humaines catastrophiques (6) – et autoriser les États àse dédouaner en tout ou en partie de leurs obligations internationales.
  • Enfin, pour tous les exilé·e·s et pour tous les nationaux·ales, l’accès gratuit àla justice et àl’aide juridique, au logement (réquisition effective des logements vides), ainsi qu’aux soins de sante. Plus largement, nous exigeons l’accès garanti àl’ensemble de la sécurité sociale, en déliant cet accès de l’obligation de versement préalable de cotisations.

À travers ces dernières revendications, Migrations Libres souhaite construire le cœur d’une lutte solidaire et commune qui unira politiquement précaires nationaux·ales et exilé·e·s de toute origine.

(1) Remarquons que cette idée d’invasion est purement subjective puisqu’en 2016, il y a eu moins d’un million de demandes d’asile dans l’Union Européenne qui regroupe 511 millions d’habitant·e·s, soit 2 candidat·s àl’installation au milieu de 1000 « autochtones ». Par ailleurs, remarquons que « Fin 2015, selon le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), 65,3 millions de personnes étaient déplacées de force, dont 24,5 millions en dehors des frontières de leur pays. Des chiffres record liés aux nombreux conflits qui secouent la planète. Mais 86% de ces réfugiés se trouvent dans des pays en développement. De quoi relativiser le nombre de demandes d’asile introduites dans les 28 Etats membres de l’Union européenne (UE) en 2015 (1,25 millions) et pour les neuf premiers mois de 2016 (950 000). » in « Préjugés / Réfugiés et étrangers. Petit guide anti-préjugés », CIRE, mars 2017.

(2) À ce titre, les propos tenus récemment par Bart De Wever ne font qu’exprimer ouvertement ce qui est dit plus ou moins explicitement dans la politique officielle du gouvernement : “Ou vous fermez les frontières, ou vous fermez la sécurité sociale” in https://www.rtl.be/info/video/552037.aspx (consultéle 13 août 2018).

(3) Cette logique de division est également mise en application à travers une pénalisation accrue de la solidaritédans une majoritéde pays de l’Union Européenne. cf. : www.lacimade.org/wp-content/uploads/2018/06/Etat- des-lieux-du-d%C3%A9lit-de-solidarit%C3%A9-en-Europe.pdf (consulté le 13 août 2018)

(4) Le PIB de la Belgique dépasse les 400 milliards d’euros. En 2017, selon le CGRA, moins de 17000 exilé·e·s ont demandé l’asile en Belgique, soit 1 exilé·e pour 650 habitant·e·s. Si chaque Belge donnait chaque mois 2 € en moyenne au titre de « solidarité  accueil migrant·e·s », on pourrait assurer à celleux-ci… 1300 € de revenu mensuel net.

(5) https://www.youtube.com/watch?v=Bw8w6ehQw-U&feature=share (consulté le 13 août 2018)

(6) https://asile.ch/2018/06/14/francesco-maiani-quelle-reforme-pour-le-systeme-de-dublin/ (consulté le 13 août 2018)

 

Petit Manuel de Discussions Politiques, Réflexions et Pratiques d’animation à l’usage des collectifs / G. Jeanmart, C. Leterme et Th. Müller / Ed. du Commun

“Petit manuel de discussions politiques” 

Comment organiser et animer des discussions politiques qui soient à la fois constructives et démocratiques ?

Par  Cédric Leterme et Thierry Müller, de Riposte.cte,

et Gaëlle Jeanmart, coordinatrice de PhiloCité

Préfacé par Yannis Youlountas

C’est la question qu’à Riposte.cte, on se pose tous les mois lors de l’organisation de nos mercredis Hors Emploi. Durant la saison 2017-2018, ceux-ci ont servi de terrains d’expérimentations à diverses pratiques de discussions politiques, supervisées par Gaëlle Jeanmart, formatrice en animation de discussions philosophiques à l’association PhiloCité.

Ces MHE, leur préparation, leur animation et leur évaluation, ont ainsi alimenté (en plus d’autres expériences menées par ailleurs) la réalisation d’un livre écrit à trois paires de mains et qui vient de sortir grâce aux Editions du Commun.

Fruit d’un an de formation en compagnonnage, il sera mis en vente en toutes bonnes librairies dès le 26 avril prochain, au profit de Riposte.cte et de PhiloCité.

Sortie publique à Liège le 21 juin, à 19h30

Si intéressé.e.s, contactez-nous: riposte.cte(arobas)collectifs.net

4e de couverture:

“…Coups de force, dialogue de sourds, raisonnements biaisés, questions provocatrices, réponses à côté… Les médias, nos soirées-débats ou nos repas du dimanche nous abreuvent d’exemples sur les écueils qui conduisent nos discussions politiques à une impasse.
Ce petit manuel propose des pistes concrètes pour (ré)apprendre à discuter ensemble, et à faire ainsi du groupe où l’on s’engage un champ d’intelligence partagée.
Ce livre combine la vigilance pratique du manuel avec la réflexion qui interroge les enjeux des processus, leurs limites et points aveugles, leurs présupposés théoriques.”

Extrait préface: “La raison universelle est l’un de nos principaux biens communs à défendre, face à l’isolement, à l’abrutissement et à la peur. C’est pourquoi notre grand défi à la base de tous les autres, est celui de l’intelligence collective.” (Y. Youlountas, réalisateur entre autres de “Je Lutte donc je suis”).

Présentation publique à Paris:

Bibliothèque Associative Malakoff, le 2 juin 2018, à 16h00

Librairie Michèle Firk , le 2 juin 2018, à 19h00

Centre Social Autogéré Vaydom, le 3 juin à 16h00

DISCOURS SUR LE TRAVAIL DANS LE TOURNANT NEOLIBERAL / CEDRIC LETERME / EN QUESTION/ 1er trim. 2018

Article publié dans la revue trimestrielle En Question, sens et engagement,  de l’association CENTRE AVEC (janvier-févr.-mars 2018): leur site .

“Pour comprendre le « tournant néolibéral », on peut remonter au mouvement d’encastrement progressif qu’a connu le capitalisme à partir de la fin du 19e siècle et dont l’apogée se situe dans les décennies qui suivent la fin de la Seconde Guerre mondiale.  L’avènement du capitalisme a en effet nécessité la destruction des structures féodales au nom d’une conception libérale de l’économie entendue comme une sphère autonome régie par les comportements utilitaristes et maximisateurs d’individus libres et égaux. La réalité était toutefois plutôt celle d’une inégalité de fait entre une minorité d’individus disposant des moyens de production désormais privatisés et une majorité de dépossédés n’ayant plus que leur force de travail pour survivre… suite ici

Ni chronotope ni top chrono / Thierry Müller/ févr. 2018

Cet article a fait l’objet d’une version condensée publiée  fin 2017 dans la revue “SaluTerre”,   des  Amis de la Terre.

“Dans la lutte que se mènent au sein du capitalisme les forces antagoniques qui le constituent, le temps social constitue un enjeu socio-politique majeur car sa mesure, son contrôle, son accélération ou son ralentissement, son homogénisation ou sa fragmentation, sont au cœur de la maîtrise de la valeur économique, et donc du pouvoir. Pouvoir donc sur ce qui fonde la matérialité de nos conditions respectives d’existence: l’économie. Penser le dépassement du capitalisme, penser les possibilités d’en sortir, pose la question essentielle de la manière dont nous voulons et dont nous cherchons à nous rapporter au temps et à son usage commun, à nous en décaler ou à nous soumettre à son injonction obsédante: “Dépêche-toi” ! Cet ordre est profondément ancré dans l’histoire du régime d’existence et de production capitalistes, de Taylor et de Ford à la recherche du moindre mouvement perdu jusqu’à la bourse aux affaires et à l’obsession managériale contemporaine pour le changement et pour la dispersion générale. C’est pourquoi, depuis maintenant un siècle et demi au moins, dès que le petit d’homme occidental acquiert son premier geste essentiel d’autonomie – la marche-  cet ordre ne cessera plus de le poursuivre, jusqu’à la mort. “Allez, dépêche-toi ! on t’attend !”, résonne communément à nos oreilles. Il fonde peut-être l’élément-clé de ce que l’on pourrait nommer la culture globale, la culture cosmopolite, la culture hégémonique de l’homme blanc, du modèle bizness man, l’homme qui a tant d’affaires à faire, et à défaire…

Pourtant l’histoire raconte qu’il fut un temps… sans temps, un temps où la question de prendre le temps ou de l’accélérer ne se posait guère parce que le temps de notre activité humaine collective, ou de sa mise au repos, était déterminé par ce temps sur lequel nous n’avons pas (encore !) de prise: le temps qu’il fait.”  Lire la suite…

 

Faut-il lutter contre la pauvreté ?

Cet article est un prolongement de l’intervention orale que fit Thierry Müller au nom de Riposte.cte à une soirée organisée par le mouvement VEGA, à l’Aquilone à Liège, le 7 mars 2017. Faut-il lutter contre la pauvreté ?

“Souvent quand on aborde la question de la pauvreté, et même de la lutte contre la pauvreté, on en reste en matière de cadre (et de moteur pour agir) à de la perception subjective. Sensible d’abord. La pauvreté nous affecte, alors si possible, on la voudrait, enrayée, du moins dans ses effets les plus émouvants. On trouve là le ressort d’une émission comme Viva for Life qui, pour être sûr de nous atteindre, met l’enfant pauvre en avant scène, comme si celui-ci l’était indépendamment de la situation sociale de ceux qui en ont la charge. Le plus souvent, ceux-ci sacrifient le peu qui leur est disponible. Pourtant, sur eux, le regard glisse; sur eux, il fait absurdement et cyniquement l’impasse.

Si on s’éloigne de cette exacerbation des affects, …”  Lire la suite…

(source photo à la Une: © Benoit Tessier Source: Reuters)

 

Thierry Müller (2017)

Thierry Müller est l’un de celles et ceux qui, en février 2012,  fondèrent le collectif Riposte.cte.  ”Travailleur hors emploi” depuis avril 2005, il fut auparavant à la base de plusieurs associations culturelles ou artistiques liégeoises, dont il assura souvent la coordination. Il en fut de même avec divers collectifs de résistance comme le collectif “Chômeur pas Chien” (de 1997 à 2001), le Collectif Sans Ticket (1998 à 2003) ou le Comité Liège-Tarnac en 2009.

Il a écrit des articles qui ont été publiés via leur site par SMART, le CADTM et PhiloCité, ou dans les revues du CESEP (“Secouez-vous les Idées!”),  Barricade (“Le Pavé dans la Marre”), Les Amis de la Terre (“SaluTerre”)  ou le CDGAI (Collection Mobilisations Sociales).

Il a co-écrit plusieurs livres collectifs dont “Le Livre Accès” (Collectif Sans Ticket / Editions du Cerisier), “Choming Out, avec Gregory Pascon et Marc Monaco (Editions C4/ D’une Certaine Gaîté) “Pour une réduction collective du Temps d’Emploi” (Riposte.cte / Editions du Cerisier) et “Petit Manuel de Discussions Politiques” ( avec Gaëlle Jeanmart et Cédric Leterme/ à paraître aux Editions du Commun) . Enfin, il a contribué avec  Olivier Crabbe à l’écriture du livre “Micro-Politique des Groupes/ Pour une Ecologie des pratiques collectives “, de David Vercauteren (HB Editions, réédité  par Les Prairies Ordinaires ).

Dette et Emploi, les dogmes de droite qui scotchent la gauche / THIERRY MULLER / CADTM/ Oct.2017

Cet article de Thierry Müller, militant de Riposte.cte, a été écrit pour le site du CADTM et publié par celui-ci en ce mois d’octobre 2017:

L’article intégrale: “Dette et Emploi, les dogmes de droite qui…”

Extr: “Le problème qui scotche cette gauche traditionnelle – mais, aujourd’hui, également la grande majorité de la gauche dite radicale (Syriza, Podemos, syndicats majoritaires et parfois même nombre de mouvements sociaux) – et la rend profondément impuissante, c’est en effet que ces dogmes de droite, -la dette doit nécessairement être payée et il faut créer des emplois pour tendre vers le plein emploi-, l’ont contaminée au cœur même de son corpus de valeurs. Certes entre droite et gauche, il existe plus qu’une nuance sur les modalités et sur les conditions pour arriver à ces objectifs mais malheureusement pas sur leur légitimité. Ces dogmes agissent comme autant de mirages qui aveuglent et que les gauches justifient à leurs propres yeux en intégrant la morale sous-jacente, au nom de la légendaire dignité ouvrière : on a toujours payé nos dettes, on a toujours été fiers de travailler !”

Le travail peut-il être émancipateur ? / Thierry Müller / sept. 2017

“Qu’est-ce que le travail ? Peut-il être émancipateur ? Et à quelles conditions ? Ce texte, personnel, a été nourri essentiellement par la soirée organisée par le collectif Riposte.cte le 13 septembre 2017, à La Zone, à Liège, dans le cadre de son 19e Mercredi Hors Emploi. Lors de cette soirée furent visionnées deux à deux, quatre des 12 capsules consacrées à Christophe Dejours, publiées sur Youtube, sous l’intitulé “J’ai très mal au travail”. Après chacune des deux séances de visionnement, une discussion collective d’une demi-heure s’en suivit. Le contenu de ces débats a aussi alimenté mon texte….

…Le travail est donc une activité qui engage toute l’affectivité de l’humain, où sera finalement dépassée dans le plaisir la confrontation à la résistance du réel, à l’inadéquation partielle des prescrits, à l’exigence de rechercher des (nouveaux) savoir-faire adaptés, pertinents, efficaces, à la succession d’échecs que cette expérience produit. Plaisir, mais intelligence aussi en sont le résultat promis, une intelligence sans cesse renouvelée, débouchant sans doute sur l’énoncé possible de nouveaux prescrits, qui révéleront à leur tour leur caractère inadéquat et infondé au cœur de nouvelles situations, de nouveaux problèmes à résoudre.”

L’intégral du texte: Le travail peut-il être émancipateur ?

Pour voir les vidéos dont mention dans l’intro : Le travail peut-il être émancipateur ? Réponses avec Christophe Dejours

 

Le revenu universel en question / Cédric Leterme et Anne Dufresne / sept. 2017

Cet article, publié par le GRESEA sur son site, a été rédigé par Cédric Leterme, de Riposte.cte, docteur en sciences politiques, et Anne Dufresne, Coordinatrice d’Econosphères, Membre du Gracos (Groupe d’analyse des conflits sociaux), Chercheuse associée au CIRTES (Centre Interdisciplinaire de Recherche Travail, État et Société-UCL) et à l’IRES (Institut de recherche économique et sociale-France) et collaboratrice à l’Institut européen du salariat (IES).

Cette analyse du concept de revenu universel a fait l’objet d’une présentation lors des Universités d’été de la fédération syndicale européenne IndustriALL. Elle sera également débattue lors de la formation des animateurs du Cepag à Dinant le 28 septembre 2017.

Bien qu’ancienne, l’idée d’attribuer à chaque individu un revenu universel (RU) connait un regain d’intérêt en Europe, en particulier depuis la crise de 2008. Des propositions et expériences concrètes se multiplient. Mais leurs principes et modalités d’application méritent d’être interrogés tant ils peuvent servir des objectifs politiques radicalement opposés.

Lire l’article ici

1er janvier 2015, “ils” avaient décidé de le faire, et “ils” l’ont fait / Thierry Müller / Le Pavé dans la Marre/ janv.-mars 2015

Une tribune de Thierry Müller, membre de Riposte.cte, pour le numéro 86 du “Pavé dans la Marre”, bulletin de l’association “Barricade”, à Liège, à propos de l’exclusion depuis janvier 2015 de milliers de chômeuses et chômeurs en vertu de l’article 63§2 et de leur “accueil” organisé plutôt lamentablement par le CPAS liégeois, du moins durant les tout premiers jours.

Extrait: “Dans un silence médiatique presque parfait, ils ont froidement, cyniquement, méthodiquement, mis dans la misère et hors protection sociale salariale, des dizaines de milliers de travailleurs « hors emploi »… dans le 8e pays le plus riche d’Europe. La Belgique… Plus riche en moyenne par habitant que l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne ou l’Italie…
(…) Désormais le réseau Stop Art63§2 revendique l’abrogation de cette mesure mais aussi la réintégration de tous les expulsés dans leur droit à des allocations de chômage pleines et entières.”

Pour lire la suite, cliquez sur Tribune

Pour en savoir plus sur l’article 63§2 et sur le réseau qui lutte pour son abrogation: http://www.stop632.be/

Demain… la fin du travail ? / Thierry Müller / PhiloCité® / nov. 2015

En novembre 2015, PhiloCité® a publié cette analyse de Thierry Müller qui questionne le slogan qui se répand aujourd’hui comme traînée de poudre : “le travail, c’est fini !” Dès lors, des alternatives “au salaire” s’imposeraient-elles ? Les débats sur le revenu de base ou allocation universelle ouvrent manifestement des pistes nouvelles mais elles visent à résoudre quoi exactement et qu’est-ce qui fonde  et légitime leur contenu ? Le salaire à vie, le vilain petit canard de ce magma de propositions contradictoires, est-il plus fiable, plus subversif, plus cohérent ?

Extraits:
“Le point commun entre les différentes variantes du Revenu de Base peut aussi être formulé de la manière suivante: nous sommes des êtres de besoin qui n’avons pas demandé à vivre dans un monde où tout aujourd’hui se vend, se loue, s’achète, bref nécessite la possession d’un minimum de monnaie, de pouvoir d’achat, si on veut survivre…
… En réalité, une seule formule, que son inventeur, l’économiste français Bernard Friot refuse d’ailleurs d’assimiler au nom générique de revenu de base, s’affirme ouvertement anti-capitaliste…
… On l’aura compris, aux prémisses même des modalités de financement de leur proposition, les tenants du RDB et du salaire à vie s’opposent totalement : les uns veulent bien souvent supprimer la cotisation sociale et même souvent la sécurité sociale dans son ensemble alors que Bernard Friot et le réseau salariat font de leur extension la base politique et économique de leur système.”

Pour consulter l’intégrale de l’analyse,  lire ici

Pour en savoir plus sur la proposition de salaire à vie de Bernard Friot et du salaire à vie : Bernard Friot, un allié

Le travail sous contrôle / Thierry Müller / PhiloCité® / nov. 2015

Publié par PhiloCité®, cette analyse de Thierry Müller parcourt l’obsession managériale qui, au cours du XXe siècle, du taylorisme aux entreprises du bonheur, consiste à mettre la force de travail sous contrôle, de manière directe ou manipulatoire, afin d’en tirer le maximum de plus-value possible.

Extrait:

“Le problème que cherche à résoudre à la fin du XIXe siècle l’ingénieur américain Frederick Winslow Taylor est triple : comment, dans les grandes industries qui fleurissent un peu partout aux Etats-Unis et en Europe, améliorer les rendements, les gains de productivité ou taux de profit, réalisables sur le travail humain, comment faire admettre à ceux dont il s’agit de mobiliser l’énergie de jouer le jeu et enfin comment vérifier, s’assurer qu’ils le font ?”

 

Pour l’intégrale de l’article,  lire ici

Pour prolonger sur ce thème: découvrir le travail de Danièle Linhart

Pour mieux connaître Frederick Taylor: “Le facteur humain”, un documentaire de Th. Le Texier