Madame Alda Greoli, nous n’avons pas besoin de vous pour nous “occuper”.

 Alda Greoli est la nouvelle ministre wallonne  de l’action sociale. Elle souhaite “occuper” les chômeurs, quitte à les encourager à s’investir dans des associations pour y faire du bénévolat. Elle s’en explique dans un article de l’Echo du 31 juillet 2017 et nous rassure à peine en disant qu’elle ne veut pas conditionner ce bénévolat à des sanctions. Pour sûr ?

http://www.lecho.be/dossier/crisepolitique/Il-faut-responsabiliser-les-gens-en-mettant-fin-a-l-assistanat/9918124

Car cela nous rappelle de fait, le tout nouveau service communautaire dans les CPAS

Pour rappel, à l’initiative de Willy Borsus, devenu chef du gouvernement wallon (tiens ! tiens! ), le service communautaire vient d’être introduit dans les CPAS pour “aider à l’émancipation de l’individu” ou encore le faire “sortir de son isolement” et “de l’assistanat”, exactement les mêmes types de justifications paternalistes que celles qu’avance doucerettement Alda Greoli. Actuellement, le service communautaire se fait toujours, normalement, sur base volontaire (comme Alda Greoli le préconise elle aussi pour les chômeurs), sauf qu’il est vivement suggéré de l’intégrer dans le PIIS -Contrat mutuel obligatoire passé entre le CPAS et le bénéficiaire du Revenu d’Intégration sociale- qui reprend ce que à quoi s’engage ce bénéficiaire sous peine de perdre son seul et dernier moyen de subsistance. Attention ! Une fois signé, le contrat doit impérativement être respecté, ce qui du coup rend le service communautaire obligatoire de fait ( ce qui soit dit en passant est contraire à la loi sur le “volontariat », qui stipule que celui-ci doit en toute circonstance rester, comme son nom l’indique d’ailleurs, purement… “volontaire”).

Par ailleurs, via ce PIIS, le service communautaire peut à la fois servir de “preuve” de la volonté du bénéficiaire de “se réinsérer”, ce qui le pousse à le faire figurer dans son contrat (il y a là comme une contrainte implicite, sournoise, qui opère) mais en même temps, cela n’est pas suffisant pour prouver sa disposition à travailler, l’usager devant donc continuer ses recherches d’emploi et à en rendre compte lorsque son assistant social le juge bon. Bénévole , oui mais point trop ! On n’est pas là pour ça, finalement, mais d’abord pour mettre le marché du travail sous pression  (ce qui, à bien y réfléchir,  pourrait bien être aussi l’effet, voulu ou non, de cette mise au travail généralisée des “hors emploi”) !

Bref, le service communautaire dans la pratique, c’est du travail non rémunéré vers lequel le “pauvre” est progressivement et sournoisement  poussé alors que tout travail gratuit et obligatoire est strictement interdit par l’OIT, les Conventions internationales des Droits de l’Homme et la Constitution Belge.

Certains nous diront que nous prêtons à Madame Greoli des intentions qu’elle n’aurait pas. Attention ! Nous ne sommes pas naïfs. Nous connaissons les méthodes jésuitiques. Rappelons que le travail obligatoire des chômeurs de longue durée est inscrit dans l’accord fédéral dont, en s’alliant au MR au niveau régional wallon, le CDH devient un quasi partenaire (plusieurs votes à la Chambre l’avaient d’ailleurs déjà indiqué depuis plusieurs mois). Or, pour que cette mesure passe, elle a besoin du soutien des gouvernements régionaux (l’accord fédéral le reconnaît explicitement). Les politiques relatives à l’emploi et à “l’accompagnement des chômeurs” (lire “le contrôle des chômeurs”) ayant été régionalisées, elles relèvent en effet désormais du Forem, pour la Wallonie. Le changement de majorité régionale ouvre donc la voie à la mise en œuvre de la mesure et les sorties médiatiques paternalistes d’Alda Greoli nous y préparent excellemment, tant d’un point de vue moral qu’idéologique. On peut donc penser sérieusement qu’il y a bel et bien anguille sous roche, prête à bondir.

Pour qui se prennent ces maîtres qui veulent nous asservir ?

La ministre Alda Greoli l’assure : “Il faut responsabiliser les gens en mettant fin à l’assistanat“.  Mais en fin de compte, qui est l’assisté ? Sont-ce les chômeurs, rémunérés  chichement et soumis à preuves de recherches d’emploi ou de suivis de formations en tout genre, sous peine de sanctions lourdes, ou plutôt les entreprises privées, qui bénéficient de réductions de plus en plus massives de cotisations sociales et d’exonérations fiscales sans contrepartie  et de l’usage gratuit de biens publics  (routes, rail et fleuves, zonings aménagés, formations de leur personnel, promotion à l’étranger via agences publiques diverses, etc.) auxquels les taxes sur les plus-values et sur le capital ne contribuent que maigrement (en regard de l’imposition qui pèse sur les salaires  des travailleurs) ?

Qu’à cela ne tienne, ne fut-ce que pour son moral et pour sa dignité, il est bon, pense sœur Alda Greoli, que le chômeur soit “occupé”, et qu’on l’y incite.  Car bien sûr, il est un enfant sinon comment se pourrait-il qu’il soit au chômage, surtout s’il y est de longue durée ?  Sans doute, du haut de sa superbe supériorité sociale, pense-t-elle comme l’écrivait ironiquement Anne Löwenthal, blogueuse bien connue, que : “Vous savez, chômeur, (c’est) cet être inutile et sans amis qui ne voit jamais personne, n’aide jamais personne, ne s’occupe jamais de personne, ne sert jamais une jatte de café à personne, ne sait d’ailleurs même pas comment on fait du café, ne sort jamais les poubelles de personne, ne garde jamais les enfants de personne, n’emmène jamais personne faire les courses pour l’aider à porter ses paquets, ne rend jamais visite à personne pour briser un peu sa solitude, ne garde jamais la maison de personne pour recevoir le technicien proximus, ne donne jamais un coup de main à personne dans un déménagement, n’accompagne jamais personne en excursion, ne tient jamais le stand de personne à la fancy fair, n’accueille jamais personne chez lui pour l’aider à faire ses devoirs… “

Le chômeur ne l’est d’abord, c’est bien connu, que parce qu’il est un être pervers, égoïste ou aveugle au monde qui l’entoure. Et bien, non ! N’en déplaise à Madame Greoli, tout chômeur (ou presque), qui en a la capacité financière, morale et culturelle, travaille. Certes, il le fait sans employeur mais il travaille quand même. Personne ne s’ennuie des heures durant par plaisir, et avec 8 à 900 euros par mois pour un-e isolé-e, on ne peut guère jouir longtemps d’une vie oisive ! Y a pas là de quoi « s’payer » des heures, répandu les fesses à l’air sur un yacht au milieu d’une mer caraïbéenne, un coktail à la main. Et le chômeur divan-carapils-RTL n’est rien d’autre qu’un personnage mythique ou alors, s’il existe (mais l’avez-vous rencontré ? ) un être dépressif qu’il s’agirait de réconforter ou de soigner plutôt que de le stigmatiser et le punir. Mais de fait, pour cela, pour se rendre utile à soi-même et aux autres, il faut souvent disposer de moyens financiers (ce qui est rarement le cas quand on vit avec des allocations sous le seuil de pauvreté), de capacité à s’auto-organiser (ce qui ne tombe pas du ciel), et d’un carnet d’adresses  de gens mobilisables et susceptibles de coopérer à la réalisation de bonnes idées d’activités sociales auxquelles on peut rêver.

Autre problème, Madame Greoli, qui prenez vraiment le problème à l’envers:  le travail bénévole du chômeur aujourd’hui n’est insuffisant que parce qu’il peut être actuellement limité, soumis à autorisation et à contrôle souvent arbitraires de l’ONEM, et que, tout comme pour le bénéficiaire du RIS, il ne suffit pas, LOIN S’EN FAUT, à justifier le droit à une allocation de chômage: même bénévole dévoué, le chômeur doit rester “disponible sur le marché de l’emploi”, entendez qu’il doit continuer de rechercher assidûment un emploi. Le travail bénévole doit être un droit inaliénable, Madame Greoli, donc assumé sans pression d’aucune sorte et sans limitation autre que de s’assurer qu’il n’est jamais une forme déguisée d’esclavage ! Or, en en faisant, comme pour le PIIS, une condition possible, fut-elle suggérée, d’obtention de “bons points” pour les contrôles ACRE du Forem (Activation du Comportement de Recherches d’Emploi), on va conduire nécessairement à ce que soient sélectionnées, “agréées”,  les “bonnes” associations  qui pourront recevoir des “bénévoles”. C’est l’Etat, via le Forem, qui va déterminer là où un travail bénévole sera “valorisable” et qui va donc du coup renforcer le contrôle et la conditionnalité du droit au travail bénévole pour les “sans emploi”. Alors que c’est tout l’inverse que la Constitution indique : ce droit doit être entièrement libre pour tous les citoyens, quel que soit leur statut socio-professionnel au même titre d’ailleurs que le droit de s’associer !

Autre problème encore : en liant, d’une manière ou d’une autre, l’octroi du RIS ou de l’allocation de chômage au travail bénévole “dans l’associatif” – soit comme condition claire, ainsi que souhaite l’imposer le gouvernement fédéral,  soit  comme indice valorisable de bonne volonté à s’intégrer, comme le laisse sous-entendre la Ministre CDH – on nie l’existence d’une des plus grosses parties du travail bénévole auquel se livrent quotidiennement des dizaines de milliers de chômeurs et surtout de chômeuses : le travail, demeuré invisible, de l’éducation des enfants et de manière plus large toutes ces activités liées au care (soin des autres et à ce que Marx appelait la “reproduction de la force de travail”. On nie aussi de la même manière  l’existence et l’utilité, voire la nécessité, des activités citoyennes, revendicatives (comme à Riposte.cte ou dans d’autres collectifs, réseaux ou plateformes) ou plus directement constructives, auxquels un nombre très important de chômeurs se livrent souvent informellement, des activités généralement coopératives, “non reconnues”, “non subsidiées”, et qui contribuent pourtant au lien social, voire à l’inventivité sociale et économique (lire à ce sujet le livre Choming Out ).

Travailler et s’épanouir librement ne devrait poser de problème à personne. Les chômeurs le feraient très bien tout seuls et ils sont d’ailleurs très nombreux à le faire, souvent clandestinement parce que ce qu’ils font est soit “hors circuit associatif reconnu”, soit se joue dans la sphère de la famille ou dans des communautés de vie très serrées, où ce que l’on y fait n’est pas reconnu comme du travail.

Ce que nous voulons, à Riposte.cte, c’est précisément que l’on nous laisse nous adonner à de l’activité libre, coopérative, écologiquement respectueuse, non pas bénévole en réalité, mais reconnue par un salaire socialisé, que l’on continuera d’appeler “allocation de  chômage” si on veut, et que ce salaire socialisé soit non limité dans le temps, non dégressif et substantiellement revu à la hausse, à la hauteur de  l’apport social dont nous sommes capables en tant que citoyens LIBREMENT actifs hors emploi,.

La reconnaissance de la valeur de cette activité actuellement qualifiée de bénévole par un salaire garanti, suffisant, intangible et attaché à la personne, lui procurera le statut de “travail sans contrat d’emploi”, donc sans employeur, elle fera exister la preuve que nous sommes parfaitement capables de n’être point assistés, contrairement à ceux qui ont un employeur et dont on semble penser qu’ils seraient incapables de travailler sans un maître qui leur dicte l’heure où ils doivent se lever, jusqu’à quelle heure ils doivent bosser, quels seront la nature, le rythme et les procédures obligatoires  de leur activité, un maître qui met leur travail sous contrôle et sous harcèlement permanents pour en tirer le profit maximum.

Les embûches semées sous nos pas

Mais, Madame Greoli, vous et votre gouvernement wallon, ne semblez pas prêts à nous permettre d’ouvrir cette porte vers le travail autonome alors que vous dénoncez paternalistement notre manque d’autonomie. Au contraire, votre idéologie, les intérêts que vous défendez, sèment sous nos pas le risque de deux belles embûches au moins.

La première est morale. Vous voyez le pauvre comme un irresponsable, non productif, qu’il faudrait tenir par la main afin qu’il fasse quelque chose de sa vie, c’est-à-dire ce que vous jugez convenable de faire. On doit l’assister, comme on assisterait un.e jeune enfant, pour qu’il/elle puisse se débrouiller dans la vie, finir pas “voler de ses propres ailes”, c’est-à-dire en réalité trouver un patron (ce mot qui a la même origine que “père”: pater ! ) qui voudra bien de lui , pour désormais dépendre de son bon vouloir. En somme,  pour vous, le salarié potentiel doit passer de “l’assistanat étatique”, que vous abhorrez, à “l’assistanat patronal”, que vous chérissez; il doit apprendre du premier – de l’Etat, de la discipline de vie qu’il inculque- ce dont aura besoin le second -le patron et son entreprise pourvoyeuse d’emplois- pour lui soutirer le maximum de forces possibles.

Le deuxième piège que vous préparez est d’ordre politique et relève des rapports de classe. Si on venait à généraliser ce système de bénévolat (sournoisement ou explicitement) contraignant, les travailleurs en emploi oseraient encore moins broncher. Pourquoi ? Parce qu’il risquerait de passer du statut de “travailleur en emploi avec (encore) quelques droits” à celui de “travailleur hors emploi sans plus aucun droit”, même pas celui de pouvoir refuser de se vendre contre rien d’autre que de n’être plus stigmatisé comme chômeur profiteur, comme chômeur parasite, même pas foutu de se rendre utile en échange d’une allocation que “la société” daigne généreusement lui verser. Ce système ainsi généralisé, la pression sur les salaires et sur les droits sociaux se retrouvera encore plus tendue qu’elle ne l’est déjà devenue : “Tu te plains de tes conditions? Tu ne veux pas te retrouver à ramasser les crasses des autres bénévolement tout de même ?”.

La construction d’un volontariat comme stigmate social

Madame Greoli , vous et vos partenaires politiques, vous vous apprêtez en réalité à faire du travail bénévole le stigmate de la honte du « hors emploi », celui qui vient bosser pour rien, la boniche de tout le personnel rémunéré, celui à qui on pourra tout demander, dont on pourra tout exiger. On le sait, en entreprise, ceux qui sont bien payés sont ceux qui dirigent, et ceux qui sont au bas de l’échelle des salaires sont ceux qui sont… bons à tout faire ! C’est une des raisons qui fait que le bénévolat ne peut qu’être volontaire, c’est ce qui lui assure sa valeur sociale ; le rendre contraint d’une manière ou d’une autre, c’est lui enlever toute sa valeur sociale, symbolique, c’est faire de celui qui y est contraint la cible du mépris populaire. On le voit bien avec les gens tenus à des travaux d’utilité publique ou, à Rotterdam, avec ces « chômeurs » que l’on promène ostensiblement en ville, un balai de rue à la main !

Evidemment que travailler dans une association, et plus largement hors emploi et hors marché lucratif (travail indépendant, franchisé ou übérisé), est bénéfique pour tous – des milliers de chômeurs l’ont très bien compris- mais à condition que cela soit exercé librement.  Alors, au lieu de vouloir punir les chômeurs ou les “obliger à se rendre utiles” sans reconnaissance salariale, pourquoi ne pas déconditionner le droit au chômage pour valoriser au contraire, en le reconnaissant, tout travail “sans employeur” accompli pour la société, sans qu’il soit étatiquement contrôlé ni lucrativement exploité.
Ainsi, chaque chômeur producteur qui voudrait s’engager librement dans un association sans but lucratif ou trouver une autre manière d’exister socialement, en utilisant et en co-gérant par exemple des espaces de travail librement accessibles, verrait son chômage proclamé comme inconditionnel.

Oui, Madame Greoli, les chômeurs sont producteurs de richesse. Comme tout individu (ou presque) sur cette terre. Il faut juste leur donner les moyens d’effectuer ce qu’ils aspirent à faire comme des “grands”, comme des adultes qu’ils sont, individuellement et collectivement, ce qui passe d’abord par l’accès à des allocations correctes et pas à une aumône de survie.

Nous n’avons pas besoin d’employeurs pour travailler

Non, Madame Greoli, nous n’avons pas besoin d’employeurs pour travailler, nous ne sommes pas motivés par le fait d’aller nous faire exploiter et nous soumettre à des ordres. D’autres motivations, qui manifestement vous échappent, nous font nous lever tous le jours et font que nous n’avons pas besoin que l’Etat nous prenne par le collier pour nous tenir debout. Ce qui nous mobilise, c’est  de nous libérer (et libérer notre travail) de nos maîtres, du prisme du marché où ils enferment toute relation sociale et économique,  et de leurs valets politiques, dont vous et votre parti faites partie. Ce qui nous mobilise, c’est de récupérer ce qui nous appartient, nos outils et nos espaces de travail, accaparés par les propriétaires lucratifs, pour en user, nous,  sans but lucratif et les co-gérer comme des biens communs qui appartiennent autant à nous qu’à ceux qui viendront après nous.

 

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