Parcours d’un collectif en résistance /oct. 2013

Nous sommes des chômeuses et des chômeurs, des précaires, intérimaires et pensionnés, des jeunes et des vieux, nous sommes hybrides et bigarrés.

Des êtres invisibles qui,  un soir de févier 2012, se sont décidés à rassembler leurs sensibilités et à s’organiser dans un ensemble d’actions coordonnées afin de se faire entendre par eux-mêmes. Après quelques mois d’existence, nous nous sommes enfin nommés : désormais notre espace de coopération s’appellerait Riposte.Cte. « C.T.E. » comme chômeurs et travailleurs engagés.

Pourquoi cette alliance ? Pourquoi ne pas nous être construits et ne pas nous être définis comme simple collectif de chômeurs puisque c’est à eux que le gouvernement a décidé en priorité de s’en prendre et que c’est à ce titre que les premiers d’entre nous se sont mobilisés, avant d’être rejoints par d’autres types d’allocataires sociaux et puis par des salariés et des fonctionnaires ?

Tout simplement parce que, d’emblée, nous avons identifié que, pour arracher significativement quelque chose, il nous faudrait trouver le soutien de ceux qui sont le plus solidement installés au coeur de la production marchande et qui peuvent la bloquer. C’est là, dans cette jonction, que se trouve le levier majeur de nos luttes. Avec ou sans emploi, c’est tous ceux qui, à des conditions toujours pires, sont acculés à vendre au Marché leur force productive et créative, donc de se mettre en concurrence, qu’il s’agit pour nous de commencer à mobiliser solidairement, autour de cette résistance à l’austérité douce, imposée au seul profit d’une poignée d’intouchables nantis. Avec ou sans emploi, nous formons un seul et unique corps économique, uni par les mêmes intérêts majeurs dans ce champ singulier qu’est l’économie, ying et yang d’un même processus d’exploitation et de subordination.

Le lien, tant objectif que subjectif, entre ceux qui souffrent d’un travail pour lequel ils cultivent à juste titre une véritable aigreur et ceux qui résistent à y entrer en refusant de postuler pour n’importe quel job à n’importe quel prix, c’est dans l’imaginaire concret d’une société nouvelle que nous le trouverons peut-être, une société où seraient repensés collectivement le sens même du travail, la notion même de salaire, les finalités même de la production, le financement de la sécurité sociale, les éléments constituants d’un nouveau welfare débarrassé de la prédation économique, de la spéculation capitaliste et de la destruction générale du vivant !

Nous savions, et nous le savons davantage encore aujourd’hui, que le pari est loin d’être gagné… D’autant qu’en attendant, les chômeurs que nous rencontrions, que nous tentions de mobiliser, s’avéraient souvent tétanisés davantage que révoltés lorsqu’ils découvraient comment ces mesures allaient effectivement et fortement les affecter, choqués comme s’ils se prenaient un poteau en pleine face. La douleur est d’autant plus forte que le temps d’un instant, on n’en capte pas l’origine, la cause, l’explication rationnelle. D’autres, conscients, choisissaient d’épuiser leur énergie à se départir de la honte que l’on voudrait qu’ils endossent en sur-activant leur soumission à ce qu’on leur demande et en intensifiant encore leurs efforts résolus à quitter cette posture souvent blessante de chômeur.

Car tous nous subissons l’humiliation des contrôles suspicieux de l’Onem, placés sous la surveillance de sociétés de gardiennage, celle aussi qui consiste à postuler pour des postes imaginaires auprès d’hypothétiques employeurs de plus en plus agacés par ces pratiques qui leur font à eux aussi perdre leur temps, celle enfin qui consiste à s’engluer dans les méandres de formations souvent infantilisantes, proposées par le secteur de la ré-insertion socioprofessionnelle. Des formations « poules aux oeufs d’or » où on transforme une universitaire brillante, un père de famille quarantenaire, un adulte parfaitement équilibré, tous chômeurs de longue durée, en autant de paumés qu’il faudrait prendre par le collier pour les remettre debout ! Pour entrer en résistance, il faut déjà savoir et pouvoir se départir de toute cette perte de temps dans lequel on nous distrait, nous occupe, nous rabaisse, nous met sous contrôle, nous rend inertes, apathiques, soumis…

La démarche est d’autant moins simple que nous entrons en lutte comme des orphelins. Orphelins des organisations dites représentatives des travailleurs, dont les directions nous ont progressivement lâchés et ont permis que, sans opposition réelle depuis trente ans, se dégradent les conditions de travail, se flexibilise et se précarise l’emploi, qui chaque jour pousse un nombre toujours plus grand de travailleurs au suicide, à l’addiction, à la dépression, à la colère refoulée, au burn out. Depuis longtemps maintenant, le salaire recule, le capital gonfle ! Les maladies professionnelles explosent, les dividendes aussi  !

Le gouvernement Di Rupo, comme tous ceux qui l’ont précédé depuis quatre décennies, a choisi d’affaiblir la sécurité sociale, et par là d’acculer les « sans emploi » à la pauvreté et à la honte qui parfois se lit dans les yeux de leurs enfants, ils les poussent à la faute (travail au noir, vol à la tire, fausse domiciliation,…) pour pouvoir mieux les discipliner et les sanctionner et les réduire à se vendre au moindre prix, à accepter de produire n’importe quoi et toujours plus vite…Ils veulent faire de nous des travailleurs chinois ou taïwanais! Nos gouvernants font ainsi le jeu des puissants, des affairistes, des spéculateurs et des employeurs qui manifestement ne s’enrichissent jamais assez.

Demain, nous devrions être des dizaines de milliers dans la rue ! A dire que nous n’avons plus honte, bien au contraire, d’être des « hors emploi », que nous vivons très bien sans cela, que nous nous sentons fiers de ce que nous sommes, de nos familles, de nos communautés, de ce que nous faisons de notre temps libéré, d’utile socialement et environnementalement, que nous n’avons pas honte de recevoir notre « allocation », notre « salaire social », qui reconnaît la juste valeur de notre apport à l’économie par notre libre travail quotidien réalisé hors l’emploi. Aujourd’hui nous devons faire notre choming out et rallier à nous tous ceux qui veulent sortir du néo-servage, de la servilité « volontaire » ! Riposte.cte se veut être un des outils possibles, disponible à qui sait et veut s’en emparer dans le sens d’une émancipation de l’ensemble de la classe des producteurs de richesse sociale et économique, contre le parasitage capitaliste.

« Ils » nous produisent un monde de trolls. Il faut arrêter cette machine. Nous voulons demain que nos fils et nos filles nous regardent droit dans les yeux sans que nous ayons à les baisser ! Nous voulons les regarder comme nous regardaient nos aïeux lorsqu’ils nous racontaient la grande grève de ’36, la résistance en ’40 ou l’insurrection de l’hiver ’60 !

Nous étions invisibles. Aujourd’hui, nous sommes sortis de l’ombre, à plusieurs reprises dans les rues de Liège, notre cité ardente, et on nous a vus, on nous a reconnus, on nous a invités à donner des conférences, à interpeller les ministres dans des débats télévisés, à témoigner à des séminaires sur la souffrance au travail, sur l’assistanat qui se répand. Des étudiants nous interviewent, qu’ils soient futurs assistants sociaux, sociologues ou journalistes. Certains syndicats nous parlent, nous convoquent, relaient sur les réseaux sociaux certains de nos écrits, certaines de nos thèses,… Toutes ces rencontres, ces sollicitations qui ont émergé en parallèle à nos actions publiques, à nos recherches, personnelles ou communes, à nos multiples séances d’auto-formations, ne nous calmeront pas, elles ne nous feront pas taire, elles ne nous feront pas déserter un espace-public que nous aimons envahir sauvagement, délicieusement, parce qu’il est le nôtre et que nous l’aimons, le respectons, en (ab)usons avec soin…

Au contraire, notre cheminement nous a conduits à affiner sans cesse nos analyses, notre compréhension de ce qui nous arrive et à donner davantage de perspectives et de profondeur de champ à nos premières exigences politiques, très défensives. Aujourd’hui nous sommes en mesure de formuler des revendications offensives, nécessaires à ce que la peur change de camp, utiles à un ralliement, un front uni dans l’action. Nous appelons de tous nos voeux à l’élaboration d’un front large, un ralliement par delà les clivages organisationnels, parce que la cause le rend nécessaire.

Le 1er janvier 2015, ce pays ne peut pas, sans même broncher, regarder se faire éjecter du droit historique aux allocations de chômage plus de vingt mille personnes,- en une seule journée!-, rejointes ensuite mois après mois par des milliers d’autres: http://www.rtbf.be/auvio/embed/media?id=1982993#. Ce jour-là ne sera pas qu’un désastre humain. Il sonnera une défaite politique essentielle : la Belgique, pour quelque temps encore, est le seul pays d’Europe qui pratique un droit illimité aux allocations de chômage ; c’est ce droit unique qui va tomber, une référence essentielle pour tous les travailleurs des pays voisins, qui, tant que ce droit existe chez nous, peuvent s’appuyer sur lui pour l’exiger pour eux-mêmes auprès de leur propre gouvernement. Dans une ou deux générations, si nous perdons ce droit chez nous, plus personne ne sera peut-être en mesure d’imaginer qu’un pays peut économiquement bien se porter, -au classement mondial des plus hauts PIB par habitant, la Belgique se classe 17e, devant la France ou l’Allemagne !, 10e pour la seule Europe !-, en accordant à toutes les personnes qui échappent à l’emploi, à la vente de leur force de travail, une reconnaissance économique, monétaire, NON LIMITEE dans le temps, pour les activités qu’elles déploient librement «  hors l’emploi ». Ce mécanisme n’handicape pas l’économie nationale, bien au contraire. Comme les pensions, il en constitue une des forces majeures, à étendre sans fin jusqu’à ce que la nécessité de « se vendre » pour vivre disparaisse de l’imaginaire des générations qui nous suivent.

Que nous rejoignent donc tous les producteurs de richesse, avec ou sans emploi, syndicalistes ou non, qu’ils se sentent des affinités libertaires, anarchistes ou communistes, et que se rallient tous les citoyens lambdas comme nous le sommes toutes et tous à Riposte.cte ! Que plus personne ne se terre et ne se taise… Prenons nos affaires en main… Et VITE !

Le 1er janvier 2015 est pour bientôt !

Solidairement, coude à coude, corps contre corps…

Octobre 2013.

Riposte.Cte

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