Appel à sédition / Dans l’attente d’une mise en congé définitive

Nous disons aujourd’hui que le pacte social de ’44 a été unilatéralement rompu. Les patrons ne paient plus « leur » part à la sécu, ils ne garantissent plus de l’emploi « normal » à tous, ils n’assurent plus la sécurité et la santé des travailleurs sur leur lieu de travail1. En conséquence, nous ne sommes plus tenus par ce pacte. Nous pouvons, nous devons déserter la collaboration de classes. Nous en appelons à faire sédition dans cette guerre qu’ils se mènent entre eux et pour laquelle ils veulent nous mobiliser. Nous en appelons aussi, et d’abord, à une mutinerie, à une reprise en mains par nous mêmes et pour nous mêmes des caisses de sécurité sociale, et par là de notre destin collectif distinct, -politique, social et économique-.

Nous disons aujourd’hui que l’emploi est un fantasme de patrons, un problème de patrons, qui rêvent de mettre à leur service toutes nos énergies créatrices. Ce n’est pas, ce n’est plus, ça ne doit plus être notre problème. Notre problème à nous, le seul qui fasse sens, c’est le salaire, c’est-à-dire le retour en monnaie, en valeur d’échange, de la richesse que notre travail produit, dans ou hors l’emploi, et ce retour doit devenir intégral car seule notre activité productrice crée cette richesse. Et cette richesse créée n’a jamais été aussi élevée2 alors même que la part qui nous revient n’a jamais été aussi basse3. Conséquence : nous sommes de moins en moins nombreux à vivre dans une élémentaire dignité à laquelle nous avons pourtant droit.

Nous libérer de l’emploi par un salaire à vie inconditionnel et par l’interdiction de la propriété lucrative

Nous en appelons à nous mobiliser dans cette mutinerie collective, avec des objectifs offensifs. Nous devons nous ouvrir la possibilité de libérer définitivement nos sociétés humaines de la convention capitaliste du travail, -l’Emploi et son Marché !, ainsi que de la propriété lucrative qui lui est consubstantielle, système bicéphale dans lequel cette propriété donne le droit à quelques-uns de s’approprier une partie conséquente du fruit du travail de tous les autres, nous, et dans le même mouvement de décider seuls des moyens et des fins de la production, de notre production. L’affrontement que cette perspective sous-tend est celui qui a lieu entre le salaire, cotisation comprise, et le profit, ponctionné sur le travail, le nôtre, au nom de cette propriété lucrative. Ce double enjeu, de la détermination du contenu et des modalités de la production (produire quoi, comment, pourquoi?) et d’une répartition juste de la valeur d’échange qu’elle engendre, a été oublié depuis trente ans car lui a été substitué l’impératif dogmatique et politique de l’Emploi, du Plein Emploi, qui enferme la production de valeur économique dans une logique marchande, de profit personnel, qui nous subordonne aux maîtres-employeurs.

Nous devons remettre cet enjeu au coeur du combat social et politique, car c’est de ne plus le faire que nous perdons toutes les luttes depuis trois décennies ! Ce à quoi nos combats aspirent, c’est donc, on l’aura compris, à la conquête progressive d’un salaire social à vie pour tous, inconditionnel, au minimum en tout cas pour tout être humain politiquement majeur, salaire qui ne serait plus lié en rien à l’exercice de quelque forme d’activité avérée de production de richesses mais qui serait l’expression conventionnellement établie entre producteurs de la valeur économique potentielle de chacun, de ses capacités à produire de la richesse à partager. En d’autres termes, (quasi)4 toute la richesse produite par la communauté des vivants serait intégralement répartie sous forme d’un salaire social versé à tous et à toutes, il ne resterait plus rien qui puisse être accaparé, capturé, sous forme de profits par quelque propriété lucrative et parasitaire que ce soit.

L’enjeu est de taille ! Si nous nous débarrassons de l’extorsion capitaliste sur la valeur ajoutée et que nous estimons nécessaire de répartir, pour un investissement collectif au profit de toutes nos activités non lucratives,… 20% de cette valeur5, il nous resterait à nous répartir en salaire ainsi socialisé, à volume d’activité productive égale à ce que nous produisons aujourd’hui… 320 milliards d’euros6. Cela représente un salaire moyen inconditionnel par mois par personne majeure de plus de … 3000 euros net, soit l’équivalent pour chacun et chacune du salaire brut moyen actuel !

Parmi toutes celles et tous ceux que nous nommons aujourd’hui travailleurs et travailleuses, il n’y aura plus d’objets ni d’enjeux, ni même de possibilités, de distinguer celles et ceux qui seront « dans l’emploi » (que l’on nomme aujourd’hui encore les « actifs ») et celles et ceux qui seront « hors l’emploi » (qualifiés erronément d’ « inactifs »). L’Emploi, dont nous nous serions enfin libérés, ne serait plus qu’une vieille histoire… pour les livres d’Histoire, comme le sont aujourd’hui l’esclavage ou le servage !

Une perspective révolutionnaire « déjà là »

En germe mais avec toute sa puissance potentielle , ce système est déjà là, -avec beaucoup d’imperfections, d’insuffisances certes, et donc à corriger- , à travers le système des pensions par répartition par exemple, à travers le système de chômage encore partiellement illimité, et bien sûr à travers les congés payés. Ce sont des ébauches de salaires sociaux, tantôt trop inégaux et survenant bien trop tard (on pense aux retraites évidemment), tantôt trop conditionnés (comme le sont aujourd’hui les allocations de chômage), tantôt encore fixés à des niveaux bien trop bas…

Le système actuel de sécurité sociale est donc très imparfait, nous en sommes conscients. Il est même disciplinaire, et en cela il est sous bien des égards devenu un système écoeurants, abject parfois, dans sa gestion (para-)étatique actuelle. Il est donc à transformer radicalement, à faire évoluer, par le biais précisément de sa reprise en main collective et démocratique par les travailleurs, avec ou sans emploi, hors l’Etat et hors le patronat. Car il offre les bases d’un déjà-là subversif, dont il nous faut comprendre à quoi elles nous invitent : à les prolonger, à les étendre, à les déconditionner. La brèche a été conquise, en ’44. Il nous faut l’amplifier plutôt que de laisser nos ennemis de classe la refermer tranquillement !

Pour y tendre, nous en appelons à une sédition, disions-nous, à un soulèvement concerté et déterminé contre l’autorité établie. Afin de créer les possibilités de briser et de retourner la situation, nous devons commencer en effet par exiger un refinancement intégral de notre sécurité sociale, – stop à des exonérations de cotisations qui filent droit dans les poches des actionnaires – , et l’usage exclusif de ces cotisations pour les fonctions auxquelles elles sont destinées, à savoir payer des salaires socialisés permettant de rémunérer le temps « libéré de l’emploi » (vacances ouvrier, chômage, invalidité/maladie, pension, travail d’éducation des enfants) ainsi que les prestataires des soins de santé…

Dans cette perspective, nous nous battons à court terme pour l’arrêt immédiat des dispositifs de contrôle de recherche volontaire d’emploi. Nous vendons notre force de travail si cela nous chante ! Nul n’est en droit de nous l’imposer ! Nous exigeons aussi la suppression du stage d’insertion, le système « chômage » n’est pas un système assuranciel. Il est la reconnaissance monétaire d’une richesse produite « hors emploi », un salaire indirect versé à tout qui n’est pas directement rémunéré via son enrôlement sur le marché du travail. Pour cette raison, le système d’allocation de chômage, tant qu’il n’est pas organisé en tant que « salaire à vie inconditionnel » pour tous et en tout, doit être illimité dans le temps.

Toujours à court et moyen terme et toujours au nom de ce que l’allocation de chômage est bien un salaire, et non une aumône ou un pouvoir d’achat minimal octroyé aux pauvres par l’Etat, nous nous battons contre le statut de cohabitant-e, c’est-à-dire pour que chacun et chacune, quel que soit le statut de sa vie personnelle, notamment affective, sexuelle ou familiale (en couple, en communauté, seul, avec ou sans enfant, etc) et quelque soit son passé professionnel, dispose d’une allocation égale, suffisante et sans dégressivité dans le temps. Cette allocation doit fort légitimement, comme tout autre salaire, se voir indexée de manière automatique sur un panier des prix à la consommation qui prenne en compte tous les produits de consommation courante d’un salarié moyen, et en considérant les produits de la meilleure des qualités.7

Encore à très court terme, nous comprenons l’idée qu’existe un organisme qui aide les personnes qui veulent aujourd’hui encore, -ou le doivent-, chercher un job et dans cette perspective améliorer leurs compétences personnelles. Pour ce faire, il va de soi que cet organisme ne doit avoir aucun compte à rendre à quelle qu’institution sanctionnante que ce soit. C’est la condition évidente pour qu’une aide réelle, adaptée, pertinente et efficace puisse être apportée à la personne qui en manifeste le besoin, le désir parfois. Les conseillers du Forem, comme d’Actiris et du VDAB, doivent donc être totalement déliés de toute obligation d’information envers l’Onem et nul ne doit pouvoir être contraint de se présenter contre son gré dans un organisme de placement ou de formation socioprofessionnelle.

Enfin, en attendant la mise en place d’un système de salaire social qui nous protège réellement de toute possibilité de nous voir enrôler sur le marché de l’emploi, nous défendons l’idée que soit étudiée une redéfinition substantielle de la notion d’emploi convenable, une notion qui autoriserait le recours à l’objection de conscience, sans perte de droits aux allocations de chômage, pour tout qui estime devoir refuser tel ou tel emploi en vertu de ses convictions éthiques, morales, politiques ou religieuses, et notamment pour des raisons d’écologie sociale (cadre de travail et rapports sociaux en vigueur dans l’entreprise) et environnementale.

En parallèle, nous revendiquons un redéploiement conséquent de services publics de qualité, modernes, accessibles à tous, éthiquement et écologiquement respectueux tant des usagers que des travailleurs. A contre courant d’aujourd’hui, ceci impliquerait fort logiquement le redéploiement du statut de fonctionnaire, en cohérence avec la notion d’emploi convenable à laquelle nous faisions référence ici plus haut. Des services publics qui auraient notamment pour missions de soutenir, d’encadrer, d’accompagner toutes les initiatives coopératives, autogestionnaires, locales et sans but lucratif, susceptibles à terme de les remplacer…

Toutes ces revendications doivent être comprises comme des phases intermédiaires susceptibles de nous libérer progressivement de l’emploi et là où ça n’est pas possible, à court et moyen termes, d’améliorer substantiellement les conditions de son effectuation. Dans cet ordre d’idée, une réduction significative du temps que ceux qui y sont enrôlés sont amenés à y consacrer doit aussi constituer une priorité dans nos luttes, avec maintien intégral du salaire évidemment, et sans qu’il soit besoin, tout au contraire, de la légitimer par une revendication contre-productive d’embauche compensatoire.

En résumé, pour imager notre aspiration politique, nous déclarons réclamer la semaine des sept dimanches, dans l’attente d’une mise en congé définitive et généralisée !

1Citations du pacte social

2Dans le classement des PIB par habitant (valeur ajoutée ou richesse économique produite en un an), la Belgique se classe 17e, juste devant…l’Allemagne et la France, encore plus loin devant l’Italie ou la Grande-Bretagne. En moyenne , qu’il ait ou non un emploi, un Belge majeur produisait en 2012… pour 3700 euros/mois ; or, le salaire imposable moyen, dans l’emploi, est de… 2700 euros/mois ! Mais où passe donc la différence ???

3Il y a plus de quarante ans, la part du PIB qui revenait aux salaires (y compris les prestations sociales et les traitements des fonctionnaires) était de 75% pour 25 % au capital. Aujourd’hui, le rapport est de 60/40 !

4Nous disons « quasi » car, à côté de ce salaire socialisé prélevé sur la valeur produite collectivement, valeur établie par le PIB, nous proposons que se finance également une cotisation économique, c’est-à-dire qu’une partie de cette richesse collective soit affectée à des investissements dans des projets entreprenariaux, sans but lucratif possible et librement élaborés.

5Qui bénéficiera de ces investissements sans taux d’intérêt ? Comme d’autres, cette question serait entièrement à mettre en délibération parmi celles et ceux que cela concernera, c’est-à-dire l’ensemble des producteurs de richesse, dont le statut pourrait être constitutionnellement reconnu, au même titre que le statut de « citoyen », proposition politique que nous reprenons du réseau-salariat animé par le sociologue et économiste français, Bernard Friot. Voir <http://www.reseau-salariat.info>

6Le PIB en Belgique est de 370 milliards d’euros environ. Si 20% vont à l’investissement non lucratif, restent pour les salaires, 80% soit près de 300 milliards. Bon sans doute ce chiffre, et c’est tant mieux, risque-t-il de devoir être revu à la baisse puisqu’on peut supposer que si chacun et chacune, nous sommes est libres de produire, la production globale va se voir amputée par la disparition de bien des objets inutiles que plus personne ne voudra passer son temps à réaliser. Resterait-il seulement en circulation des I-bidules de toute sorte si les ouvriers chinois n’étaient plus tenus pour (sur)vivre de se faire encaserner dans des de véritables camps de travail industriels.. A l’inverse, il est vrai qu’un tas de productions actuellement non valorisées en terme économique pourraient elles se voir attribuer de la valeur économoque et du coup être intégrées à un PIB revisité du coup vers la hausse…

7 Dont par exemple, pour l’alimentation, ceux issus de l’agriculture biologique à petite dimension, et pas les produits blancs industriels.

Facebook 0 Twitter 0 Google+ 0 Mail

Laisser un commentaire