Pour une mutinerie générale… repenser la lutte des classes.

Décembre 2011 : après plus de 500 jours de tractations, le nouveau gouvernement belge est enfin constitué. Il signe un accord gouvernemental historique : plus de 100 pages dont chaque ligne et chaque virgule ont été âprement négociées! Il fait voter discrètement quelques lois « impopulaires », et ensuite fait approuver à la hâte son budget 2012 : plusieurs milliards de déficit, principalement dû au remplumage des grandes banques du pays, doivent être résorbés, pour le bien de tous. Promis.

Médiatiquement, Di Ruppo et sa nouvelle équipe ne cessent d’essayer de nous faire croire que tout le monde contribuera équitablement à l’effort de redressement de finances publiques dont les dépenses seront réduites dans l’intérêt général (!) et qu’ainsi réparti, cet effort renverra davantage au concept de « douce rigueur » que « d’austérité à la grecque » ! Toutes les menaces sont agitées pour nous convaincre : les taux des agences de notation qui nous dégradent, la situation grecque en effet intenable et que l’on agite comme un repoussoir, d’autres pays qui, c’est vrai, partent en vrille eux aussi, les pressions de la Communauté européenne sur notre modèle social beaucoup trop généreux…

Mesure socio-économique phare : la limitation d’une partie des allocations de chômage dans le temps, celles que l’on nommait « allocations d’attente » et que le gouvernement rebaptise « allocation d’insertion ». Une première nouveauté : l’octroi de ces allocations se fera davantage mériter que par le passé : passage du stage d’attente, lui aussi rebaptisé en stage d’insertion, de 9 à 12 mois, et nécessité de réussir endéans cette année deux contrôles successifs établissant la preuve d’une recherche d’emploi volontariste et soutenue. But affirmé : récupérer de l’argent pour l’Etat, qui contribue pour plus de 40% à éponger le déficit de la sécurité sociale, et activer la remise au travail des jeunes. Double jeu de dupes.

Comme dirait l’autre, ce n’est pas en partant à la cueillette aux champignons qu’on les fait pousser1. Il y avait en Belgique en août 2012, 60000 jeunes en stage d’insertion ; c’est à peu de chose près le nombre total d’offres d’emplois proposés à la même période à l’ensemble des personnes susceptibles, totalement ou partiellement, de les occuper, soit… plus d’un million de personnes .2 Il y avait à ce moment en Belgique 1 offre d’emploi (parfois à temps partiel, parfois sous statut d’indépendant!) pour environ 18 personnes sensées être demandeuses ou intéressées, plus de 20 pour une offre en Wallonie, 30 pour une offre à Bruxelles ! Sur l’année 2012, la première de la « douce rigueur » à la belge, le nombre d’emplois en Wallonie a chuté de…8,9%.3

Renforcer la mise sous pression des jeunes à la sortie de l’école, les faire traîner avant de leur donner de quoi s’autonomiser quelque peu du carcan familial ne va pas évidemment résoudre cet énorme gouffre qui sépare ce que l’on appelle l’offre d’emploi de ce que l’on nomme la demande. Limiter dans le temps le droit à cette allocation, deuxième dispositif, n’aura pas plus d’effets sur ce décalage irrésorbable, manifestement !

Deuxième mensonge : ces deux mesures vont renflouer les caisses publiques. Dans trois ans maximum, s’ils ne se « ré-insèrent » pas, les chômeurs en allocations d’insertion vont tout perdre ! Plus rien, plus un cent de la sécurité sociale ne leur parviendra ! En matière d’apport pour 2012, la Cour des comptes a chiffré le return financier de ces mesures… à 51 millions d’euros ! Une paille quand on sait que le gouvernement cherchait près de 12 milliards sur la même année, soit 230 fois plus ! Pire : on sait que la plupart des gens ainsi touchés n’auront d’autre choix que de se tourner vers des CPAS , qui seront loin d’être ouverts à les accueillir… Le sachant très bien et craignant leur fronde, le gouvernement a annoncé son intention de subsidier les CPAS à hauteur de l’augmentation des coûts que cette mesure va leur engendrer. Dont bénéfice pour l’Etat, en principe, 70 millions d’euros par an réalisés sur le dos des chômeurs cohabitant exclus que les CPAS vont refuser de prendre en charge, selon la FGTB!4 Cette mesure est donc purement politique. C’est une grande victoire en réalité pour la droite : pour la première fois depuis le Pacte social de ’44, – près de septante ans-, une partie des allocations auxquelles ont droit les « travailleurs hors emploi » va être limitée dans le temps5. Il n’est pas idiot de penser que cette limitation, expérimentée sur une partie seulement du système chômage, constitue un laboratoire dont les leçons tactiques seront tirées pour faire passer prochainement une limitation étendue au système tout entier.

Selon les syndicats, ce sont plus de trente mille personnes, parmi les plus pauvres de ce pays6, parfois âgées de 30 ou 40 ans, voire plus !, parfois pères et le plus souvent mères de famille, qui sont ici attaquées violemment. Mais c’est aussi un symbole fort : la Belgique est le seul pays d’Europe où les allocations de chômage sont illimitées dans le temps. En faisant disparaître cette conquête, ce modèle comme évidemment possible, c’est de l’imaginaire politique des générations futures qu’il s’agit d’en extirper jusqu’à la mémoire. Qui, dans vingt ou trente ans, sera en mesure de penser que les allocations de chômage ont eu à une certaine époque, et donc pourraient à nouveau avoir, un caractère illimité dans le temps, et que cela n’handicapait ni la richesse nationale, ni le système de sécurité sociale dans son ensemble. Au contraire, en affaiblissant cette institution, c’est tout le système salarial que l’on fragilise dans ce qu’il contient de mesures positives pour les salariés eux-mêmes, et du coup plus largement pour l’économie du pays et l’émancipation potentielle de ses citoyens. En imposant comme seul horizon la limitation des allocations, c’est son caractère assurenciel que l’on renforce, volonté des réformateurs libéraux, au détriment de sa définition subversive : l’allocation de chômage n’a pas à être limitée parce qu’elle constitue un salaire qui échappe au contrôle du marché de l’emploi, et à l’exploitation capitaliste qu’il permet, elle constitue la reconnaissance et l’expression monétaire de la valeur économique du travail librement produit hors emploi par ceux qui en sont privés ou qui cherchent à le fuir.

Septembre 2012. Deuxième phase du sinistre processus de « douce rigueur » : la généralisation de la dégressivité du montant des allocations dites « de chômage » (donc pas des allocations dites « d’insertion », celles dont nous venons de parler). Certes, le principe de l’allocation dégressive n’est pas nouveau en Belgique. Jusque-là, celles des isolés par exemple l’étaient déjà mais dans une faible mesure : passage de 60 à 55% du dernier salaire après une durée d’au moins un an et variant en fonction de l’ancienneté professionnelle. Et puis surtout celles des cohabitant-e-s, et là dans une forte mesure : passage de 60% du salaire à 40% dans un premier temps, selon les mêmes règles que pour les isolés, puis à un minimum forfaitaire après un temps lui aussi lié à l’ancienneté. En gros, ce système, qui était appliqué lourdement aux cohabitant-e-s, sera désormais appliqué à toutes les catégories, à la différence près, -cadeau gouvernemental, presque cynique-, que tout le monde désormais partira de 65% de son dernier salaire au lieu de 60% et bénéficiera de ce bonus pendant… trois mois !

Ce qui choque ici dans un premier temps, c’est que tous les chômeurs de plus ou moins longue durée (après 14 mois minimum ou 48 mois maximum) vont se retrouver avec une allocation réputée sous le seuil de risque de pauvreté7. Selon les syndicats, toute chose restant égale par ailleurs !, cela devrait mener en trois ou quatre ans maximum entre 150 et 200000 personnes en dessous de ce seuil ! Or, en Belgique, 1 personne sur 7 est déjà dans cette situation ! Une personne sur cinq en Wallonie ! 37,8% des « sans emploi » sont déjà sous ce seuil ! Combien en 2015 ? Certains chômeurs vont tout simplement perdre jusqu’à 20, voire 25 % de leurs allocations actuelles.

Ici encore le discours gouvernemental consiste d’une part à nous faire croire que cela va stimuler la recherche active d’emploi, donc « à faire pousser les champignons simplement en décidant d’aller les cueillir» !, et que cela va contribuer à résorber le déficit public : à hauteur de 116 millions d’euros pour 2012 selon la Cour des comptes ! Pendant ce temps, en 2010, les 50 plus grosses multinationales installées en Belgique ont engrangé un bénéfice total de 42,7 milliards d’euros8. Elles sont sensées payer là-dessus un impôt de 33,99%. Mais, grâce à différentes dispositions légales prises elles aussi ces dernières années, dont les fameux « intérêts notionnels », elles ont pu quasi totalement éluder cet impôt qui aurait dû être de plus de 14 milliards. : elles ont en réalité payé…200 millions, soit 0,5 % de taux d’imposition effectif ! Sur ces cinq dernières années, depuis donc le début de la crise, ces mêmes sociétés auront privé l’Etat belge de… 84 milliards d’euros d’impôts, soit un quart de la dette totale de la Belgique ! Et, à côté de cela, on met les chômeurs sous les ponts ! Mesurons-nous le décalage des chiffres dont nous parlons ici !

I. La lutte des classes ne s’est jamais terminée

Alors, sommes-nous gouvernés par des insensés, des psychopathes ou des « doux dingues » qui, lorsqu’ils se donnent pour mission de trouver de l’argent vont le chercher là où il n’y en a presque pas, plutôt que là où il se trouve en abondance, et qui sanctionnent ou menacent de la misère des centaines de milliers de gens vivant hors emploi, et par là leurs enfants, alors que l’offre d’emploi elle-même est manifestement déficiente, cela saute aux yeux de tous ?

Cette interrogation n’est pas neuve. Bien avant la première grande crise, celle de ’73, les gouvernants occidentaux feignaient déjà de s’inquiéter de la montée du chômage. En France, en 1967, Georges Pompidou, alors Premier Ministre, affirmait que « si le chômage atteint 500 000 personnes, ce sera la révolution ». Il y en a alors 250 000… Et Pompidou d’en déduire que, par conséquent, « nous devons considérer l’emploi comme un problème permanent »… Il adresse cette déclaration formidable, digne d’un chef de guerre, à l’attention de toutes les forces vives de la nation française, dans un contexte où est en train de se déployer le premier Marché commun d’Europe, avec la suppression officielle des barrières douanières  : « Vous avez grandi pendant cinquante ans à l’abri de protections inadmissibles (sic!)… Il s’agit de se dire qu’ils (les industriels, les commerçants, les entrepreneurs) sont toujours menacés par la concurrence, qu’il faut toujours qu’ils fassent mieux, qu’ils produisent à meilleur compte, qu’ils vendent de meilleure marchandise à meilleur prix et que c’est là la loi de la concurrence, qui est la seule raison d’être du libéralisme. Car si ce n’est pas ça, pourquoi on se livrerait à ce genre de spéculations, pourquoi on prendrait tous ces risques et tous ces dangers. Nous serons donc en risques permanents et le gouvernement en est parfaitement conscient. Son rôle est de diminuer ces risques parfois, mais son rôle n’est certainement pas d’inviter les gens à la paresse, en leur créant de nouvelles protections. »9 Dont acte !

Durant les trente années qui suivirent, toutes les mesures gouvernementales, de gauche comme de droite, jamais ne juguleront la montée manifestement inexorable du chômage. Apparemment impuissants, les homme politiques à l’unisson, de droite comme de gauche, finiront par rendre le chômeur seul et unique responsable de son sort. En’83, malgré un programme de nationalisation et de renforcement du pouvoir d’achat, les socialistes français constatent que le chômage a atteint l’inimaginable chiffre de… 2 200 000 personnes ! Mitterand en appelle alors à un nécessaire tournant libéral, devant combattre l’inflation (la peur des rentiers!) et imposer d’incontournables mesures d’austérité. S’entame alors une lutte effrénée pour « une déflation compétitive », les gouvernants libéralisent les marchés financiers et boursiers et suppriment l’encadrement du crédit. On voit apparaître les premiers emplois « subsidiés », emplois au rabais, initiés chez nous par le futur président du Parti Socialiste, Guy Spitaels, sous le vocable de « Cadre spécial… Temporaire (sic)». S’entame alors la lente et progressive dégradation de la sécurité sociale….

En ’84, boosté par la puissance écrasante et l’audace sans faille du duo Reagan-Tatcher, le patronat européen réclame partout la déréglementation du travail, il dénonce le « coût excessif du travail » qui porte atteinte à la compétitivité des entreprises, il veut généraliser le recours au temps partiel, au CDD (contrat à durée déterminée) et à l’intérim ! Les patrons obtiendront en quelques années tout ce qu’ils ont demandé ! Avec quels effets sur l’emploi ? En 1994, le chômage en France atteint… les 3 millions et demi, soit 14% de la population active ! Une personne sur sept n’est plus nécessaire pour faire tourner les entreprises et les administrations françaises ! C’est une endémie que rien ne semble pouvoir arrêter. Mais pourquoi cette apparente impuissance politique ?

Deux facteurs essentiels expliquent selon nous ce phénomène . D’abord, l’étendue de plus en plus forte d’une internationalisation des marchés, et donc d’une compétition mondiale. Les capitalistes ont beau inventer sans cesse des produits nouveaux, des gadgets en tout genre, -on invente même et puis on inonde les marchés occidentaux de produits aussi révolutionnaires que l’ordinateur ou le gsm, que tout le monde s’arrache,- cela n’endigue pas la chute de l’emploi. Pourquoi ? Mais parce tous ces produits sont réalisés ailleurs, par des travailleurs au salaire scandaleusement bas. Les possesseurs de capitaux eux n’y perdent pas puisque, par le biais d’un actionnariat qui s’internationalise lui aussi, ils misent leurs avoirs sur ces productions et s’en enrichissent comme jamais ! Les multinationales deviennent en réalité des micro-sociétés intermédiaires, qui « labellisent » les productions en leur vendant leur griffe (comme Nike ou Apple, par exemples), elles font dans « la marque », la « comm’ », et la financiarisation (elles achètent et revendent avec profit des entreprises dont elles se foutent bien de ce qu’elles produisent), elles font dans l’immatériel quoi, cela rapporte gros, très gros et ça demande extrêmement peu de personnel direct.

Au coeur même de la Communauté Européenne, la concurrence sur le libre marché de la main d’oeuvre et des marchandises10 est féroce et absurde. C’est absurde parce que les mesures prises chez nous pour améliorer la compétitivité le sont dans le même moment dans les pays voisins. C’est une spirale déflationniste délirante sur les montants salariaux, une spirale qui est sans fin : « Force est de constater que les réformes du marché du travail ne sont pas des mesures anti-crise de court terme, mais s’inscrivent dans la durée. Car les Etats se mettent mutuellement sous pression au travers de leurs stratégies de réduction des coûts. Même des pays à bas salaires, comme la Croatie et la République tchèque, doivent introduire davantage de souplesse sur leur marché du travail et revoir leurs coûts salariaux à la baisse pour relancer la compétitivité, prévient le FMI. »11 Où s’arrêteront-ils si nous ne les arrêtons pas ! « Si les gens qui tiennent ce genre de discours ,- et c’est vrai : le salaire mensuel d’un Chinois est de 250 euros-, vont au bout du raisonnement , ils doivent en tirer les conclusions et diviser nos salaires mensuels par dix » ! 12

Deuxième explication : la place toujours plus grande de la mécanosphère (la part des machines) dans la production, grâce à la révolution informatique et robotique, qui donne des gains de productivité phénoménaux… mais vide les entreprises de leur personnel. Quelques exemples qui ont fait se multiplier ces dernières années les écrits sur la « fin du travail »: en ’82, les métallos américains devaient s’y mettre à 300 000 pour produire 75 000 000 de tonnes d’acier par an. En 2002, ils sont 4 fois moins pour produire… 100 000 000 de tonnes. En quelques années, le service bancaire n’a plus eu besoin que de 10% de son personnel pour proposer les mêmes services !13 L’agriculture mondiale aujourd’hui selon de nombreux experts pourrait nourrir entre 7 et 12milliards d’habitants, ce qui n’empêche pas 1000 êtres humains de mourir de faim à chaque heure qui passe. Un agriculteur il y a cent ans, nourrissait trois personnes ; aujourd’hui, en moyenne, un agriculteur produit de la (mal)bouffe pour… 100 personnes ! Dans l’ensemble de la zone de l’OCDE, le nombre d’emplois agricoles a chuté entre 1995 et 2004 de 28,82% alors que la production augmentait de 15% entre ’85 et 200014.

Chez Peugeot en France comme chez Ford-Genk en Belgique, le coût de la main d’oeuvre payée par l’entreprise elle-même ne représente plus que 7 à 8% des frais de production ; en ajoutant la main d’oeuvre des sous-traitants, on attendrait 17 à 18% ! 15 Même chose chez Mac Do ! Aux Etats-Unis précisément, entre 1990 et 2001, 25% des petits commerces ont disparu. Ces dizaines de milliers d’épiciers par exemple, de légumiers et de libraires, qui ont fermé boutique, n’ont pas été remplacés par autant de managers, vigiles, magasiniers, caissières et réassortisseurs de rayon ? Combien ces gens servent-ils de clients sur une journée par rapport au nombre de commerçants indépendants qu’ils ont remplacés, pour quel chiffre d’affaires devenu astronomique ? Chez le distributeur Carrefour, dont on a beaucoup parlé chez nous en 2010 à propos du « coût salarial » élevé par rapport à la concurrence, et ce bien sûr pour justifier les mesures « sociales » (licenciement massif, fermetures de magasins, mutations en franchise!), la masse salariale représentait… 11% du chiffre d’affaires, soit 476 millions d’euros (pour 16000 travailleurs dont 69% à temps partiel!) alors que le bénéfice que se re-distribuaient les actionnaires atteignait… 447 millions d’euros 16, soit près de 10% !

A ces conditions, de dégagement de telles marges bénéficiaires avec une main d’oeuvre en telle voie d’extinction, comment pourrait-on encore imaginer atteindre un jour le plein emploi ? Il faut mettre fin à cette fable qui justifie tant de mesures inhumaines et arrêter de geindre. Comme dit l’économiste Jorion : « On voulait se libérer du travail, c’est fait, on y est presque ! On l’a voulu, on l’a ! ».

Troisième explication, qui permet de tordre le cou à un discours bien répandu. En réalité le capitalisme n’a jamais assuré le plein emploi ! Celui dont parlent tous les promoteurs, y compris syndicaux, de la remise de toutes et tous au coeur du dispositif d’exploitation et de subordination salariales est un mythe, le mythe des années ’60, qui fait fi du fait qu’en Europe occidentale comme aux Etats-Unis, une énorme partie de la population majeure était composée …de femmes au foyer, dont le travail n’était purement et simplement pas reconnu comme un travail, ni l’absence sur le marché du travail comme… une situation de chômage ! Le taux d’emploi aujourd’hui en Belgique est de près de 70%, il n’était pas loin des mêmes scores il y a cinquante ans !

Et pourtant, la crise financière de 2008, rejouée en 2011, a amenés nos dirigeants à nous relancer dans l’austérité sévère et stérile, au nom de l’éternel et sacro-saint Plein Emploi ! But préalable avoué : alors qu’ils viennent eux-mêmes de plomber les finances publiques pour renflouer un système bancaire déclaré à la dérive, ils nous expliquent qu’il faut désormais mettre toutes les forces dont la nation est capable pour en finir avec un déficit public définitivement intolérable, qui plombe l’économie nationale, et ce AVANT de relancer une croissance productrice inévitable d’emplois nouveaux et durables. Dit autrement, on aurait « vécu trop longtemps au dessus de nos moyens. Réglons ça d ‘abord et, vous verrez, ça ira beaucoup mieux après… notamment pour l’emploi», qui inexorablement reprendra sa nécessaire marche en avant…

Pour ce faire, on continue les recettes qui ont montré leur échec, sous l’égide du FMI en Afrique et en Amérique du Sud principalement, et en Europe, sous l’égide de la droite « néo-libérale » triomphante. La Grèce, mal en point, dérégule le marché du travail, saque les salaires, privatise les services publics. Résultat : la voilà exsangue. Le chômage explose en même temps que le déficit public que ces mesures étaient sensées résorber ! Chez les moins de 25 ans, le chômage passe d’environ 23% (ce qui était déjà énorme, convenons-en!) à… près de 60 % début 2013! En Espagne, où le même type de mesures est pris, la progression est du même ordre… En Irlande, pareil. De 2008 à 2012, le chômage des jeunes passe de près de 10% à plus de 30% : un triplement, en 4 ans d’austérité ! Au Portugal, en Italie, même constats ahurissants, même mesures, mêmes effets. Partout les pertes d’emploi explosent au même rythme qu’explosent en réalité, mais en sens inverse, les dividendes des plus fortunés. Jamais la productivité et le retour sur placement n’ont atteint de tels plafonds.

Alors c’est quoi l’anguille sous roche, l’enjeu non dit ? Pour nous, c’est celui qui consiste à faire baisser en permanence le « coût » des salaires (par baisse des montants/horaires et par flexibilisation des embauches) et à faire monter en même temps les retours sur dividendes. Ce qui se joue n’est ni plus ni moins qu’une lutte de classes qui en réalité ne s’est jamais arrêtée, même lorsque, pour mieux nous duper, ceux qui sont contre nous (et parfois aussi ceux qui sont sensés nous défendre!) déclarèrent la fin de l’Histoire.

En Belgique comme en Europe en gros, au grand décompte de la répartition du PIB entre salaires et revenus du capital, les premiers, donc « nous », aurions perdu 10 points en quinze ans…En Belgique, la part des revenus salariés est en effet passée de 67% à 57% du PIB entre 1980 et 2004.17

La part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises européennes a chuté de la même manière très exactement ! De 67% en 1976 à 57% en 2011 ! Moins 10 points, alors que jamais on n’a produit autant 18!

Si on prend ce taux, le plus répandu et même le plus souvent cité comme valable pour toute l’Europe occidentale, soit 10 % de moins pour les salaires, cela représente en Belgique une perte moyenne, en terme de revenu par habitant, de 3 300 € par an, soit 260€ par mois ! 1080€/mois par ménage avec deux enfants !!! C’est dire que par le jeu de réductions salariales continues, de captures des gains de productivité que l’informatisation et la robotisation ont permis de faire exploser, de recul substantiel de participation au financement public par le biais de contournement de l’impôt sur les bénéfices, les capitalistes ont piqué aux travailleurs et à leur famille une colossale partie de ce qui aurait dû leur revenir en salaire poche, en salaire social (impôts et cotisations à l’ONSS), ou en services publics accessibles. Ce n’était pas faute de moyens : le bénéfice des entreprises belges a doublé entre 2001 et 2009 pour atteindre 91,89 milliards au total19, plus d’1/4 du Produit Intérieur Brut20. Voilà bien le signe d’un pays en crise, n’est-il pas ? Un pays qui doit rogner les droits sociaux sans quoi ce sera la misère pour tous ! Au classement des PIB européens par habitant, notre petit pays se classe 10e, et 17e au niveau mondial !

Pendant ce temps, le taux effectif de l’impôt sur ces mirobolants bénéfices des entreprises est tombé lui en 2011 à 9,8% alors que dix ans auparavant il était de 20%. Cela n’a pas créé d’emplois, d’ailleurs l’investissement chez nous stagne, comme dans la plupart des pays de l’OCDE. Cet argent extorqué va donc directement dans les poches des actionnaires, dont les exigences n’ont cessé de croître. Il est de notoriété publique qu’un retour sur dividende aujourd’hui doit dépasser les 15 % (!!!) au bas mot21, sinon l’entreprise saute, les capitaux se retirent et vont voir ailleurs, et l’ailleurs aujourd’hui est devenu presqu’infini, et en tout cas infiniment interchangeable, le territoire où ces capitaux se meuvent est tout simplement mondial et entièrement libéralisé.

La capture par le capital de la valeur ajoutée par le travail n’a pas de limites, chez nous comme ailleurs, puisqu’ailleurs en gros les mêmes mesures sont prises. Les entreprises depuis 2004 sont autorisées à réduire à leur seul profit le précompte professionnel de certains de leurs travailleurs, au départ uniquement les travailleurs en équipe et de nuit, aujourd’hui ce système s’est cependant généralisé à tout le secteur privé. Selon le Conseil Central de l’Economie, ce système de « subsides salariaux » aurait rapporté en 2010… la bagatelle de 4,625 milliards aux entreprises ! 22

L’accroissement de la capture de la valeur ajoutée se déploie aussi dans le champ de ce que nous appellerons le salaire socialisé, c’est-à-dire tout le système de la sécurité sociale, et ce en jouant dans deux directions. Première direction : réduire les cotisations sociales, toujours sans créer d’emplois. Les réductions de cotisations en Belgique n’ont cessé de croître et elles viennent encore d’être amplifiées23. En 2010, elles s’élevèrent à 4,63 milliards contre… 1,30 en ’96!24 Et les annonces gouvernementales parlent de plus de 7 milliards en 2013. Sept milliards de perte sèche pour la sécu, sept milliards de perte de salaires indirects, chaque année , au nom de l’emploi et donc de la compétitivité des entreprises du pays ! Aujourd’hui, les patrons ont acquis des réductions de cotisations quasi totales sur l’embauche des trois premiers emplois ! Ce que les patrons aiment à nommer « cotisations patronales », voire aujourd’hui « charges patronales », devraient être d’environ 34 % du salaire brut ; en réalité, la moyenne de ces cotisations n’avoisinent plus aujourd’hui que… 28%. Par là, l’ensemble des cotisations sociales25 ont de fait été réduites de… près de 12%26.

Deuxième direction : prendre une part de la sécu pour payer les salaires. Chaque année, plus de 4 milliards sont ponctionnés des caisses de chômage pour « soutenir l’emploi », c’est-à-dire pour subsidier les entreprises privées, via des formules aux noms parfois bien démagogiques (win-win) ! Un milliard rien que pour financer les titres-services, des emplois sous-payés que certains chômeurs, surtout des femmes, sont contraints d’accepter !

“L’Europe est en passe de devenir un paradis pour les patrons. Sur le dos des travailleurs”, déplore Apostolos Kapsalis, de l’institut de recherche de la confédération syndicale grecque GSEE.27 “La Grèce est le cobaye du laboratoire des réformes européennes”, ajoute-t-il. “Ici, on teste les mesures d’austérité qui peuvent passer”. Des programmes analogues ont d’ores et déjà été mis en œuvre dans d’autres pays, prévient le syndicaliste. On en connaît hélas la liste, qui s’allonge de six mois en six mois. A qui le tour ? Car la note n’a pas fini d’être salée : “Il y a une guerre des classes, c’est un fait mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner.” , déclarait Warren Buffet, milliardaire, dans le New York Times du 26 novembre 2006.

II. Du côté de l’enrôlement

Le capitaliste a malgré tout un gros problème. C’est sa faiblesse, cela devrait constituer notre force : il lui faut à la fois nous faire la guerre, puisque c’est de l’exploitation de notre force, obtenue par la contrainte s’il le faut, qu’il tire son enrichissement et son pouvoir, – cette guerre, il la nomme donc lui-même désormais « la lutte des classes »-, mais dans le même mouvement, du fait même de son principe organisationnel, il a intérêt à gagner notre adhésion à cette autre guerre qu’en parallèle, il mène à ses pairs, par le biais des entreprises qui lui appartiennent, qu’il dirige parfois ou sur lesquelles il mise tout ou partie de ses avoirs. Et cette lutte entre capitalistes, cette concurrence qui fonde le capitalisme, est âpre, sans pitié, elle aussi. Elle se joue de plus en plus dans les détails du moindre gain de productivité ; c’est pourquoi chaque entreprise ne peut atteindre les normes de rentabilité susceptibles de conserver la confiance de ses bailleurs de fonds, notamment spéculatifs, qu’en s’attachant la participation pleine et entière, « corps et âmes », de tous ses « collaborateurs » : NOUS. L’entreprise a besoin de notre adhésion de tous les instants à la cause qu’elle nous vend alors comme « commune »…

Lutte de classes et collaboration de classes, que celle-ci soit volontaire ou arrachée, constituent deux termes, deux positions, deux pratiques, antinomiques, à première vue, que le capitalisme aujourd’hui décline à partir d’une myriade de stratégies.

Et ça marche. Malgré la crise, les crises successives, que l’on nous vend comme naturelles et réclamant les sacrifices de tous. Une crise en réalité dont au dessus, intouchables, tirent les marrons du feu les chefs, les grands dirigeants, les généraux, partie « salariés », partie « actionnaires », payés en fixe, en primes à la performance, en frais professionnels mirobolants28 et en stock-options, c’est-à-dire en prise d’actions… Pour Tim Cook, le successeur de Steve Jobs à la tête de Apple, cela faisait en 2010 un total de près de 60 millions de dollars, dont 800 000 « seulement » en salaires. Zukerberg, le tout jeune PDG de Google, se prend chaque année 500 000 dollars en salaire fixe mais, alors même qu’il n’a pas trente ans, sa fortune est estimée à… 17,5 milliards de dollars ! Le sommet de l’ironie, bien dans le style maison, c’est sans doute Steve Jobs lui-même qui l’a atteint en se faisant payer 1$ par an en fixe. Et nous n’évoquons même pas ici les plus brillants de… la classe. Jobs, à sa mort, n’était avec ses 4,4 milliards de dollars de fortune personnelle que très loin dans le classement des « fortunes mondiales » jetées à la face du monde chaque année par la revue Forbes. Selon celle-ci, Carlos Slim, le champion hors catégorie, possédait en 2012 une fortune estimée à… 69 milliards de dollars, soit 47 milliards d’euros, 1/8e pour lui tout seul de toute la richesse produite chaque année par tous les belges actifs…

On l’a compris, s’il y a guerre, tous ceux-là ne vont pas au front. Ils misent sur les équipes en présence. Via par exemple les stock-options, cette merveilleuse invention, ce véritable crédit sur exploitation du travail, sur performance de la chair à canon, qui permet d’investir ce que l’on n’a pas encore, garanti par des banques qui jouent elles du système des réserves fractionnelles, qui leur permet à leur tour de prêter de l’argent qui n’existe pas. En fait tous ces investisseurs qui prennent soit-disant des risques, qui méritent donc retour, misent sur la capacité des vrais salariés, ceux d’en bas, à produire avec profit l’argent qu’ils sont censés investir au départ mais qu’ils n’ont pas forcément. C’est là où se trouve l’arnaque. Quand Mittal, qui selon Forbes, pèse plus de 20 milliards de fortune personnelle, arrive à Liège avec « ses » dollars pour reprendre Arcellor, il n’a juste rien pris d’autre dans ses valises que de quoi passer une douce nuit à l’hôtel, juste des promesses de mettre dans l’affaire une part de l’argent que lui rapporteront, mois après mois, année après année, le travail de ceux dont il vient soit-disant sauver l’emploi ! L’argent que Mittal mettra pour payer les ouvriers, leurs précomptes et leurs cotisations, l’argent qu’il mettra pour rembourser les banques parieuses, l’argent qu’il mettra pour payer les fournisseurs et les sous-traitants, ce sont les salariés, les vrais, qui vont le lui offrir par leur travail quotidien, en lui laissant vendre en son propre nom les tonnes d’acier qu’ils se seront esquintés à produire ! Et lui leur prendra une part substantielle de cette valeur ajoutée qui s’ajoutera sur ses comptes en banque personnels. Et quand cela ne lui rapportera plus assez ou qu’il voudra jouer ailleurs ou à autre chose qu’au sidérurgiste, il s’en ira, laissant dans le vide ceux qui n’arrivent pas à croire une seconde que, sans lui, tout ce travail qu’ils ont fait eût été tout à fait et tout autant réalisable puisque c’est eux et eux seuls qui l’ont de facto réalisé !

Les investisseurs, surtout ceux, spéculateurs, qui à la fois jouent avec l’économie comme au casino et se placent comme dirigeants hautement rémunérés de leur propres entreprises, ne prennent plus aucun risque sur la viabilité ou non de celles-ci : « Le pouvoir actionnarial est maintenant si puissant qu’il peut simultanément se défaire d’une partie du risque normalement assumé par lui tout en intensifiant sa revendication sur la valeur ajoutée. Le risque ne disparaît pas. Il est transféré à d’autres agents. Et c’est le salariat qui devient le lieu de report et de concentration de tous les risques dont le capital ne cesse de vouloir se défausser ».

Pourtant le capital ne produit pas de richesse, pas plus que les machines, il se sucre sur la richesse que le travail extrait de la machine en la faisant tourner, en la surveillant, en l’entretenant, en la réparant, en l’améliorant. Et il se sucre bien : ce que l’on appelle pudiquement « les revenus distribués », c’est-à-dire ce que le capital pique en net aux travailleurs, est passé, en France toujours, de 3,2 % du PIB en ’82 à 5,5% en ’99 puis à 8,5% en 2007 et enfin à… 9% en 2011 !29 Un quasi triplement en moins de trente ans, avec une progression qui pourrait bien être exponentielle. Et gageons qu’en Belgique, les percepteurs de dividendes ne sont pas plus mal servis, bien au contraire puisque le système d’imposition sur les revenus du capital, avec ses désormais célèbres intérêts notionnels, y constitue une véritable aubaine… 30

A l’autre bout de l’échelle, il y a les « joueurs », de l’équipe, en vareuses qu’il s’agit de mouiller, ceux qui mettent en jeu leurs corps, quotidiennement, pour faire tourner et fructifier ce capital. En réalité, ils jouent le rôle de chair à canon31, en échange de salaires dont on dit qu’ils sont devenus une charge excessive. On y joue pourtant dans bien d’autres catégories de standards de vie. Dans l’industrie française, en 2011, le « coût » salarial moyen était de 52000€, soit un net mensuel tournant autour 2200 euros ! Dans l’habillement et la restauration, cette moyenne descendait à +ou- 1500€ par mois !32

Dans ce contexte qui, paradoxalement, devrait amener ces réels producteurs de la richesse économique à se rebiffer, à renforcer leurs liens de solidarité et de luttes, à affirmer une position de rupture, plutôt que d’adhérer activement à une guerre intra-capitaliste qui n’est manifestement pas la leur, la question qui se pose d’évidence est la suivante : pourquoi cette adhésion fonctionne-t-elle ?

La question vaut d’autant plus qu’aujourd’hui, la vie de celles et ceux qui ont un emploi est dans la plupart des cas traversée de souffrances, physiques (les maladies musculo-squelettiques par exemple sont en hausse constantes) mais surtout psychiques, liées à toutes ces angoisses, au harcèlement par les managers, à la résistance aux pressions des clients-rois dont il faut supporter les caprices ou les colères, et qu’il faut séduire avec un sourire professionnel, à la précarité d’existence, qui rend impossible ou très aventureux tout projet de vie. Rien de bon pour les familles tout ça, pour la stabilité des couples, pour la paix des ménages le soir au foyer conjugual. Tensions qu’accroissent la variabilité permanente des horaires (heures supplémentaires ou vacances supprimées pour cause de commandes ou de demandes exceptionnelles, il faut être just in time, en flux tendu), la disparité aussi des horaires entre les membres d’un couple, la longueur et le stress des déplacements professionnels, des formes et des exigences de « travail » qui de plus en plus envahissent après journée la sphère du privé… Tout est atteint, à commencer par la santé à tout niveau : malbouffe liée à la course quotidienne, stress au travail, déprime liée au sentiment d’incompétence, déficience dans les mesures de sécurité et d’hygiène justifiée par la nécessité de réduire au maximum tous les coûts de production. Sans parler par rebonds, des addictions qui explosent : alcool, somnifère, cocaïne, anxiolytiques….

En compensation, dans un régime où seuls comptent désormais les performances atteintes , généralement chiffrés, il n’y a même plus guère de valorisation liée à l’exercice même du travail que l’on accomplit. Les métiers, avec leur savoir-faire particulier, lentement appris, disparaissent, la qualité des services fournis aussi, tout comme celles des produits réalisés (obsolescence programmée par exemple). Selon certaines études, c’est d’ailleurs là une des causes essentielles de la souffrance au travail : le sentiment qu’ont les salariés que, si on leur en donnait le temps ou si on leur laissait la possibilité de créer eux-mêmes les procédures pertinentes pour faire du bon boulot, celui-ci précisément gagnerait en qualité33. Il n’est pas facile quand on commence un job, avec l’envie de bien faire, de « mériter son salaire » en mettant au mieux en pratique ce que l’on a étudié des années durant, de se rendre compte qu’en réalité, on vous demande d’acquérir le cynisme ambiant, celui de l’entreprise qui vous embauche, pour qu’elle engrange à n’importe quel prix des bénéfices re-distribuables aux actionnaires, quitte à arnaquer le client, à lui fourguer des produits inutiles ou pourris, voire dangereux. Si on vous demande pour vous engager de prouver que vous savez vous vendre, c’est peut-être parce qu’il s’agit là de la preuve que vous conviendrez pour faire le job. Qui sait se vendre sait vendre, et c’est là l’essentiel des qualités que l’on vous demande ! Qui sait sur le marché de l’emploi triomphalement concurrencer les autres demandeurs d’emploi, saura se montrer bon concurrent, dans l’exercice même de cet emploi, face à ses collègues qu’il cherchera sans cesse à supplanter…

Dans un tel contexte qu’exige la guerre intra-capitaliste sans pitié ni répit, plusieurs dispositifs, parfois très sophistiqués, ont dû être lancés simultanément pour nous faire tenir notre rôle sans lequel… ça ne peut pas marcher.

L’intéressement ouvrier

Lancé fin des années ’70, l’intéressement ouvrier a consisté en deux volets. Premier plan d’attaque : faire de ceux d’entre nous qui pouvaient se le permettre des petits épargnants, en agitant notamment (surtout aux Etats-Unis) la menace de futures pensions impayables, devenir de petits actionnaires capables, en regroupant leur mise sous l’égide de fonds de pensions, de rafler du blé dès maintenant. Il est aussi stupide de considérer Bill Gates, directeur de Microsoft, comme un salarié que de se penser patron d’entreprises parce qu’on a placé quelques économies pour ses vieux jours dans des entreprises cotées en bourse. Il n’empêche qu’objectivement, celui qui se plie à cette invitation sournoise se trouve soudain intéressé à ses petites « affaires », aux montées en dividendes de telle ou telle action, inquiet au contraire de la baisse de telle ou telle autre… , celle peut-être de la boîte qui l’emploie quotidiennement et dans laquelle la direction le menace de licenciement, parce que la cote boursière chute faute de rentabilité de son travail, cherchant ainsi à obtenir de lui une plus grande acceptation de sa propre exploitation  ! Cette pratique installe en outre, au sein des salariés, un noyau dur qui est actionnaire de l’entreprise qui l’emploie, et une banlieue du salariat, faite de précaires bien trop pauvres que pour épargner pour leurs retraites, souvent d’ailleurs engagés par une sous-traitance elle aussi fragilisée ou via des statuts intérimaires qui n’assurent jamais que le pain du jour.34

La deuxième tactique d’intéressement, surtout développée en Allemagne à nouveau, à la fin des années ’70, et qui s’est répandue chez nous début ’80, a consisté, non seulement à lier une partie du salaire aux performances de l’entreprise, mais à organiser en parallèle des cercles de qualité où se discutaient horizontalement les difficultés rencontrées dans l’organisation du travail et où chacun était invité avec insistance à suggérer des solutions. « Les travailleurs risquent gros dans ces méthodes participatives puisqu’il s’agit d’« abandonner » leur culture forgée progressivement et clandestinement dans la constitution de liens informels au profit d’une culture d’entreprise uniformisante et qui adhère au point de vue de l’employeur. L’initiative qu’on prescrit aux travailleurs recèle en fin de compte une violence plus arbitraire que toutes les autres. Le dispositif est tel que le salarié, pour se conformer aux nouvelles procédures, doit les intérioriser et se fait par conséquent le garant premier de sa propre oppression. 35»

Les ruses de la manipulation psychologique

Ces pratiques d’intériorisation de l’intérêt commun à soi-même et à l’Entreprise, aujourd’hui, se sont sophistiquées, leur application s’est notamment individualisée. Elle a pris la forme d’entretien régulier d’évaluation personnelle avec le gestionnaire des ressources humaines, s’appuyant sur des données de performance chiffrée, les « résultats » de chaque collaborateur, avec prime ou avantages multiples. Certaines boîtes affichent même dans les locaux du personnel les résultats comparatifs. Ce type de méthode appelée « benchmark »36 est même de plus en plus souvent appliqué dans les services publics. En quelque sorte, on y considère le travail en entreprise comme une discipline d’athlétisme, où est posée comme hypothèse que les meilleures performances d’aujourd’hui sont les banales puis les mauvaises performances de demain. Il n’y pas de bon score à atteindre, il y a des scores à toujours dépasser. Cette concurrence s’organise tant entre travailleurs d’une même unité de service ou d’atelier, qu’entre des agences d’une même entreprise, ou entre des filiales d’une même multinationale. Le top du top de la perversité consiste à faire reposer sur chacun les primes affectables à toute l’unité de travail, à toute « l’équipe » ou l’agence, en informant tous ceux qui la composent des différentes performances individuelles, mais en gardant l’anonymat de chacun car donner les noms est normalement illégal. Et quand le chiffre « collectif » baisse, les suspicions, les surveillances, les dénigrements vont bon train, plus besoin de petits chefs, chacun joue le rôle de contrôle et de harcèlement à la productivité sur les autres et finalement aussi sur soi-même…

On touche là à ce qui s’est véritablement inventé ces dernières années pour nous soumettre le mieux, pour aliéner notre subjectivité37 aux objectifs de rentabilité d’un projet entreprenarial qui n’est pas le nôtre. Nous dénonçons ici ces pratiques managériales de harcèlement, de stimulation psychique, de manipulation ayant pour seul but de créer un attachement affectif fort à l’Entreprise ! L’enjeu est la mobilisation totale de la force de travail de chacun, l’engagement, la mobilisation de tous les affects au profit de la réussite d’un projet prétendument commun. Il est difficile de déchiffrer ces méthodes, de les décrire, des reportages nombreux les montrent pourtant très bien38. Ca passe par des tutoiements entre éléments situés différemment dans la hiérarchie, des stages de ressourcement animés par des dynamiciens de groupe, des coachs, des séances de team building, des journées du personnel, ça passe aussi par des voyages d’entreprise où toute la famille est conviée, et puis des grandes cérémonies organisées sous forme de grands-messes, où le big boss et le produit phare, nouveau, de l’Entreprise, sont co-célébrés tels des divinités ou des stars du showbizz ! A cette occasion, on annonce les résultats brillants de l’année, on félicite et récompense les meilleurs collaborateurs et les meilleures filiales, on cite les plus mauvais aussi, que l’on exhorte à sortir de la torpeur, parce qu’ils pourraient…ruiner les efforts de tous…

Quoiqu’il en soit, le but est toujours de tirer les performances de vente ou de productivité vers le haut. Chaque performance qui dépasse les moyennes, voire les meilleures cotes, deviennent automatiquement les nouvelles normes de base, en dessous desquelles il n’est désormais plus question de descendre…

On est là au coeur de la perversité d’un système, qui mobilise en permanence la nécessaire coopération entre tous et… l’inévitable sélection éliminatoire des éléments les plus faibles. Sans pitié.

La guerre lexicale

Dans cette grande oeuvre de façonnement des esprits, la guerre lexicale, lancée par « l’ultralibéralisme » sous couvert plus politiquement correct de « néolibéralisme », joue un rôle-clé. Elle se déploie au sein même de l’entreprise mais aussi envahit d’abord les oreilles ensuite le langage de toute une population grâce notamment aux média qui s’offrent à elle en écho fidèle.

On ne saurait citer ici toutes les trouvailles de mots et d’expressions inventées ces trente dernières années pour nous amener désormais à penser l’emploi, les relations de travail, l’économie toute entière « différemment ». Aujourd’hui, il s’agit de « rassurer », « d’apaiser » les marchés, d’éviter des « cataclysmes » ou « tsunamis » sociaux, en recourant à des « départs naturels », d’entreprendre et d’oser courageusement des « chocs de compétitivité », pour résorber « des handicaps » ou « déficits de compétitivité » précisément.

Les licenciements de « collaborateurs », -anciennement ouvriers, employés, membres du personnel-, sont devenus des « plans d’ajustement structurel », rendus nécessaires pour jouer sur la « masse salariale », seule « variable d’ajustement » possible, car elle constitue une « charge » qui « pèse » sur l’entreprise, seule « créatrice de richesses »… Et quand celle-ci sera sortie de « la crise », elle pourra à nouveau « investir » sur de nouveaux « profils pertinents » qu’elle trouvera sur un « marché du travail », où elle fera son « shopping » 39 ! Vous avez bien entendu.

Développons ici trois exemples de manipulation lexicale parmi bien d’autres. Un premier que nous avions évoqué plus haut : le renversement de sens entre les expressions « offre d’emploi » et « demande d’emploi », qui installe celui qui « offre sa main d’oeuvre », ses savoirs, son intelligence, son habileté manuelle, en « demandeur », en quémandeur presque, auprès de celui qui en a besoin mais que l’on présente pourtant comme celui qui, dans ce rapport, offrirait quelque chose… Il y a dans ce renversement un jeu de valorisation important qui se joue, où l’on institue en position haute celui qui en réalité est le demandeur et en position basse celui qui en réalité a quelque chose à offrir sans quoi l’autre ne peut rien. On veut nous faire avaler l’idée que celui qui fait tourner le monde est bien l’employeur sans qui nous ne serions rien alors qu’en réalité, c’est l’inverse. Nous pourrions très bien nous passer d’employeurs pour faire tourner l’économie, c’est-à-dire la production de réponses concrètes aux besoins de tous pour vivre et si possible agréablement. L’inverse, auquel pourtant nous croyons profondément, est faux.

Un deuxième exemple de jeu trompeur, dans lequel même certains syndicats restent étonnamment englués : l’usage de l’expression « charges patronales ». Avant on disait « cotisations patronales ». Ce qui déjà relevait de la manipulation. Un peu d’histoire. En ’44 est signé le pacte social qui institue le système de sécurité sociale que nous connaissons aujourd’hui. Une véritable révolution puisqu’il institue le fait que les « employeurs », les « entreprises », vont devoir verser au profit de la protection sociale de tous les « travailleurs », avec ou sans emploi (chômeurs, pensionnés, personnes en incapacité de travail, etc), pendant qu’ils bossent mais aussi lors de périodes où ils ne bossent pas (congés payés), une part substantielle (et ainsi socialisée) de la richesse qu’ils ont produite. Cette part consistera en Belgique au début des années ’80 en une somme équivalent à un quart de la masse salariale, découpée, -et attention, c’est là qu’est l’astuce-, en deux parties différemment nommées : la cotisation dite du travailleur, et celle dite « patronale »40. La première est ôtée de ce que l’on nomme le « salaire brut » (13,07% pour les employés, un peu plus pour les ouvriers car y est incluse une cotisation pour les congés payés) et la seconde est présentée comme un « surplus » payé par le patron, équivalent officiellement aujourd’hui à environ… 34% du salaire brut (deux fois et demi la part que met le travailleur !), comme si cette somme était une sorte de don supplémentaire généreusement offert aux travailleurs par l’employeur, à partir de la part sur la valeur ajoutée qui lui reviendrait légitimement. Le but : les aider à « s’assurer » contre les affres de la vie (maladie, vieillesse, chômage,…).

En réalité, cette cotisation patronale constitue bel et bien un salaire. S’il s’agissait d’une cotisation du « patron », au sens ici de « l’employeur », elle devrait être prise sur « son revenu » à lui, c’est-à-dire sur ses dividendes ! Quand le patron vous vire et met à votre place une machine, l’entreprise ne verse plus de cotisation patronale. Pourquoi ? Pourtant le revenu de l’employeur reste le même, il a même sans doute augmenté, c’est pour cela d’ailleurs qu’il a substitué la force d’une nouvelle machine à votre force de travail dont il se débarrasse !

L’un des buts de la manoeuvre a consisté, à partir de là, à justifier que les caisses de sécurité sociale regroupées sous le vocable d’ONSS (Office national de la sécurité sociale) soient toutes gérées paritairement, c’est-à-dire par les représentants des travailleurs, -les syndicats-, et ceux des employeurs ! Cela a aussi pour effet d’amener dans cette gestion de nos caisses, de notre salaire social, l’Etat lui-même, qui se présente comme le nécessaire arbitre en cas de conflits entre les parties… 41.

Autre effet déterminant aujourd’hui: grâce à ce subterfuge langagier et arithmétique, les patrons se sentent toute légitimité à faire valoir depuis plus de trente ans, en ces périodes difficiles, qu’ils ne peuvent plus se montrer aussi généreux, que ce don concédé en période particulière d’après-guerre est devenu aujourd’hui, en période récurrente de crises, une « charge salariale » impayable, une « charge patronale » qui pèse trop lourdement sur la compétitivité de « nos » entreprises ! Ils demandent à pouvoir être, pour un provisoire qui s’éternise, exonérés partiellement de ce versement-cadeau devenu excessif. Ce faisant, ils obtiennent nous l’avons dit, une réduction (énorme!) … des salaires socialisés: plus de 7 milliards escomptés en 2013 !

Dernier exemple de manipulation lexicale, qui montre à quel point nous devons regagner du terrain sur ce plan : les « handicaps salariaux ». Ainsi, le 14/02/2012, le journal Le Soir, grand performateur de la novlangue économique, titrait : « Les salaires belges dérapent encore. Le handicap salarial de notre pays s’est creusé par rapport à ses voisins proches. Une nouvelle réforme nécessaire ? » Encore une inversion langagière pas du tout innocente car pourquoi pas ne pas écrire: « Le handicap salarial de nos voisins s’est creusé par rapport aux solides salaires de notre pays ? Une réforme y serait sans doute nécessaire »… En vertu de quoi ce qui profite à l’énorme majorité de la population d’un pays, -les travailleurs en l’occurrence et leurs familles-, constitue-t-il un « handicap », un effet négatif ? Ajoutons que ces comparaisons ne prennent généralement pas en compte la masse salariale effectivement payée par les entreprises mais celle qu’elle est sensée payer : ainsi les exonérations et aides salariales en provenance des instances publiques et de l’ONSS ne sont pas déduites ! Ajoutons encore que ces chiffres ne comparent que des moyennes générales, que de très haut salaires de dirigeants42 peuvent très bien tirer exagérément vers le haut (ce qui devrait être comparé, ce sont des salaires poste à poste, secteur par secteur, etc), qu’elles ne sont pas pondérées par le nombre d’heures de travail qu’elles recouvrent, ni surtout par le taux de productivité…43

Donc en soi, jetés comme cela, ces chiffres en réalité n’ont pas le moindre sens. Ils cherchent juste à accréditer que le problème, c’est le coût du travail car il grève la compétitivité des entreprises et donc plombe une fois encore le sacro-saint EMPLOI ! Or, le travail ne peut pas être un coût puisqu’il produit la richesse ! Ce qui constitue un coût, effectif, ce sont les dividendes, qui sont un prélèvement a posteriori sur la richesse produite par les travailleurs, richesse dès lors qui ne leur est pas intégralement restituée sous forme salariale. A quand des comparaisons entre les dividendes moyens de « nos entreprises » handicapant leur compétitivité par rapport à nos voisins ? A quand des réductions de dividendes pour restaurer la compétitivité de nos salaires ? A quand des slogans en faveur du vivre mieux : « Venez en Belgique, on y gagne mieux sa vie qu’ailleurs !» ?

Flexibilisation des statuts

On le voit, les tactiques déployées pour nous aliéner à la guerre capitaliste, fondement de son modèle économique de libre concurrence, sensé harmoniser les sociétés humaines, permettre d’en extraire le meilleur au profit de tous, sont légions. Ces vingt dernières années ont vu un autre dispositif se déployer avec force, à la construction duquel les autorités européennes ont à nouveau contribué de toutes leurs forces : la flexibilisation et la précarisation à outrance des statuts et des règlements de travail. Les sociétés intérimaires, par exemple, lancées il n’y a pas si longtemps étaient censées rester minoritaires dans la part du marché de l’emploi qu’elles allaient pouvoir occuper. Elles le sont encore largement, heureusement, mais leur part de « marché » avait déjà doublé rien qu’entre 1996 et 2004, passant pour la Belgique de 1,8% à 3,1%. A Bruxelles cependant, en 2009, les intérims représentaient…28% du marché de l’emploi. Dans la même période, ’96-2004, la part des CDD dans l’ensemble des contrats augmentait de 63,15% en passant de 3,8% des contrats à 6,2% mais en 2009, sur 660658 contrats conclus en Belgique, 19%, soit 127256, étaient des CDD ! L’explosion est fulgurante. Les contrats à temps partiels ont grignoté 6,2% de « parts de marché », entre ’96 et 2004 mais, à Bruxelles de nouveau, en 2009, seuls 17% des nouveaux contrats conclus l’étaient encore pour des temps pleins, contre… 63% à mi-temps et 20% pour des temps partiels plus bas encore44. Que dire d’aujourd’hui, 4 ans plus tard ?

Les titres-services, la forme la plus élaborée des emplois de services précarisés45, dont la durée de travail est autorisée à descendre sous le tiers-temps, sont subventionnés par les pouvoirs publics à hauteur de 75% ! Un employé « titre service » coûte à celui qui l’emploie 7,5€ de l’heure, dont 80% peuvent faire l’objet d’une défiscalisation ! On offre du personnel domestique à qui veut s’en payer sur le compte en réalité de la collectivité. Sous prétexte une fois encore que tout vaut mieux plutôt que de laisser des gens inemployés, ce système permet de mettre la pression sur des chômeurs, et surtout des chômeuses, qui vont devoir accepter un job par exemple dans une entreprise de nettoyage et payer une femme d’ouvrage en titre-service pour faire chez elle un ménage qu’elles n’ont plus le temps d’assurer elles-mêmes.

La précarité a donc atteint des niveaux inimaginables il y a trente ans. Aujourd’hui existe par exemple le MISIP , grâce auquel on peut vous contraindre à faire un stage de « découverte en entreprise » d’une durée d’une semaine… non rémunérée, et c’est légal ! Les PFI (Plan Formation Insertion) fournissent une main d’oeuvre corvéables, où on est soit-disant formés en entreprises, avec un complément au chômage d’abord totalement puis partiellement pris en charge par l’employeur/formateur, avant un contrat d’emploi en principe obligatoire pour une durée équivalente à la durée de la formation. Outre que cette contrainte n’est pas toujours respectée, loin s’en faut, par les employeurs, il faut surtout noter que cela fait financer la formation en entreprise par la Sécurité sociale, c’est-à-dire l’argent prévu pour financer des salaires socialisés (chômage, pension, allocations familiales, prestation de soins, etc), alors même qu’auparavant, il a toujours été considéré comme allant de soi que l’entreprise qui vous engageait devait commencer à ses frais par vous former à ses propres exigences, à ses procédures particulières, à ses machines, etc. Les premières années, et c’est d’ailleurs pourquoi le salaire augmentait avec l’ancienneté, il était convenu et prévu que vous soyez en apprentissage progressif, le temps d’intégrer toutes les données nécessaires à la productivité maximale de votre force de travail, et en même temps correctement rémunéré par l’entreprise qui ainsi « investissait sur vous ».

A travers toutes ces précarisations des statuts de salariés46, il s’agit là d’une lente mais grandissante rupture, d’un déni sans nom, par rapport au Pacte social de ’44, par lequel les organisations des travailleurs s’engageaient dans un processus à long terme de pacification sociale, en échange d’une promesse du patronat de fournir à tout un chacun un « emploi normal », c’est-à-dire un CDI, à temps plein, payé au barème (en fonction de la qualification attachée au poste et non en fonction d’un rendement, de résultats chiffrés, d’auto-évaluation qualitative et individualisée) et avec possibilité de progression dans l’entreprise. Le pire peut-être aujourd’hui, c’est que même les services publics, sans parler de leurs véritables sous-traitants que sont devenus les milieux associatifs subventionnés, – le non marchand-, ont un recours de plus en plus massif à ces diverses formes d’emplois « atypiques », de l’Etat aux communes en passant par les CPAS et leurs fameux « Articles ’60 »47.

La gouvernance économique par la peur

Mais les manipulations langagières, relayées par des media chiens de garde, les manipulations psychologiques, déployées par le management moderne et son cynisme écoeurant, les manoeuvres d’intéressement, qui sont en réalité des pratiques d’aliénation à la logique du profit à tout crin, la soumission à des formes de plus en plus précarisées d’emploi, tout ça n’a pu trouver forme et se cristalliser que parce qu’au coeur de ces dispositifs, règne le développement de la peur, une peur qui s’est généralisée à l’ensemble du monde du travail. Aujourd’hui elle est distillée de mille et une manières, dans lesquelles les chômeurs à leur insu n’ont pas été sans jouer un rôle déterminant !

Peur ! Peur d’être viré (il y en a des centaines qui attendent dehors pour prendre ta place !), accrue par la précarité statutaire. Peur que la boîte ferme si les résultats ne sont pas bons ou si les rouspétances sont trop importantes, des fermetures sans compte à rendre, même quand la boîte a usé et abusé d’avantages fiscaux et de cadeaux salariaux via la sécurité sociale, fermetures facilitées par les possibilités tout confort aujourd’hui de délocaliser. La sous-traitance, l’externalisation à tout crin rend ses risques encore plus aléatoires, donc angoissants ; on peut travailler dans une boîte hyper-productive, et y être hyper-performant, s’y faire crever pour satisfaire la maison-reine, le client souvent unique, et se retrouver sa g.. au chômage parce que cette boîte, celle qui nous engage, est fermée par décision prise aux Etats-Unis : rentable mais pas assez, retour sur dividendes insuffisants ! Despotisme des marchés financiers…

L’angoisse est accrue parce que le chômage, on nous le dit assez, les media le répètent à l’envi, ce serait l’enfer, financier tout d’abord, et cela a empiré ces dernières années avec la dégressivité et la limitation des allocations d’insertion dans le temps. Enfer psychologique aussi : l’ennui, la désintégration sociale (seul l’emploi, nous dit-on, permettrait de s’intégrer ) et puis les doigts pointés sur vous, accusateurs, la honte publique, vous voilà du côté des fraudeurs, paresseux, inutiles, parias, dépressifs…

Cette trouille s’accroît encore du fait que les salariés aujourd’hui vivent davantage sur le crédit qu’en mettant de côté ! Nous l’avons dit : la plupart des analystes et des observateurs économiques s’accordent à dire qu’au sein du PIB, le curseur qui marque la ligne de démarcation entre la part qui revient aux salaires et celles qui revient au capital a bougé de dix points en faveur de ce dernier et ce sur les trente dernières années. Dans les faits, cela ne s’est pas trop ressenti, ce qui fait d’ailleurs que ce phénomène est passé comme inodore ou presque, permettant même le gonflement d’une classe moyenne imposante. Mais ce fut, c’est… grâce au Crédit ! L’endettement des familles belges, comme de l’Etat, est considérable. Les banques nous tiennent par la dette . La plupart d’entre nous, citoyens au revenu moyen, ont multiplié les emprunts pour pallier un manque à gagner tout frais tout en billets… Et c’est là que la trouille grimpe au zénith lorsque la menace du chômage est exhibée.

Résultat : dans un contexte où les organisations de défense des travailleurs sont perdues, dépassées, inadaptées, les salariés d’une même chaîne de production éparpillés dans divers sites de production parfois très éloignés les uns des autres, et employés sous des statuts extrêmement diversifiés et fragiles, l’impuissance à résister se trouve renforcée encore par la division conséquente qui lentement semble s’opère entre ceux qui ont un job et en souffrent, s’y font crever, et ceux qui n’en ont pas, et que les premiers culpabilisent de ne pas prendre leur part de ce poids de souffrances.

L’alternative à créer n’est pourtant pas là, dans la diffusion à tous et à toutes de cette souffrance au travail qui explose et qu’il faudrait au nom d’une justice absurde faire peser sur toutes les épaules : elle est au contraire dans l’abandon, le rejet absolu et sans compromis, du joug de l’emploi qui écrase la majorité d’entre nous, qui nous rend amers, aigris, au point que ce qui nous fait souffrir au boulot, plutôt que d’être contesté devient paradoxalement un modèle de vie, une valeur suprême qu’il faudrait imposer au monde. Le héros que certains aujourd’hui cherchent à nous imposer est le petit indépendant qui en crève 10h par jour, sept jours sur sept, la Belgique qui se lève (très) tôt et « n’en gagnerait pas une », à force de payer des taxes et des impôts !

Notre point de vue n’est pas celui-là. Il propose un autre axiome, un autre paradigme même : nous ne sommes pas nés pour vivre courbés sous le poids de tâches dont n’avons même pas la possibilité de déterminer l’intérêt pour nous-mêmes, le sens ou le non-sens, ni même l’utilité sociale. Or, tous ces jobs nouveaux, souvent créés parce qu’il « faut » mettre les « gens » à l’emploi et parce qu’il « faut » que le capital tourne, en a-t-on seulement besoin ? Suffisamment que pour obliger des gens, – NOUS!-, à y passer plus du tiers de leur, de NOTRE, existence ? Où cela est-il débattu ? Qui en impose la nécessité ? Ceux et seulement ceux qui ont du capital et qui ont décidé de le faire fructifier en nous mettant à la tâche pour réaliser leur lubies, leurs fantasmes, leurs délires… et surtout leur soif d’argent et de pouvoir..

A ceux qui disent, comme les politiques veulent nous le faire entendre pour gagner notre indispensable collaboration de classes, que chacun doit y aller de sa personne pour relancer l’économie nationale, pour faire tourner « nos entreprises », pour relancer l’indispensable croissance, source d’emplois, nous répondons STOP ! Aujourd’hui, le travail contraint, pour l’énorme majorité des travailleurs, et surtout dans les « nouveaux emplois » ou les nouveaux procès de production, n’est pas un geste citoyen, c’est un geste de soumission et de complicité à une machinerie qui ne sert qu’à nous broyer ! C’est pourquoi aujourd’hui, il nous faut nous mutiner et faire rupture par rapport à cette injonction insupportable.

III. Le travail attendu du « Hors emploi »

Cette sédition vaut tout autant pour celles et ceux qui sont « en emploi », -et le temps qu’ils y sont-, et qui devraient y combattre leur enrôlement et sa sous-rémunération, les formes décomposées qu’il prend aujourd’hui, les dimensions pourries que prennent de plus en plus son objet même et ses conditions d’exécution, que pour celles et ceux qui sont « hors emploi ».

Car, dans les tactiques d’enrôlement de nos forces et de nos intelligences au service de la lutte interne au capitalisme, celles et ceux d’entre nous qui restent « hors emploi », et pour le temps qu’ils le sont, ne sont plus censés constituer une « armée de réserve » passive, au sens où Marx l’avait décrite. Pour celles et ceux qui ne l’avaient pas compris, le gouvernement Di Rupo s’est voulu pédagogue en modifiant les termes même de « stage d’attente » et « allocation d’attente » en « stage d’insertion professionnelle » et « allocation d’insertion » !

Nous, chômeurs, avons donc notre rôle à jouer, notre travail à fournir, et il est aujourd’hui déterminant. Nous sommes aussi enrôlés par L’Emploi ! Car nous nous devons d’être les agents actifs de la peur prédominante dont ceux qui ont un job doivent être atteints, sans relâche. Cette peur, c’est celle que nous prenions leur place, car tout le monde sait que de places, il n’y en a plus pour tout le monde. S’insérer aujourd’hui passe souvent par désinsérer quelqu’un d’autre, pour autant que l’on croit encore que l’emploi insère, si ce n’est dans l’exploitation et la subordination ! Et cet état de fait est non seulement reconnu mais voulu, encouragé par les plus hautes instances supranationales. Il est paradoxalement au coeur de la Stratégie européenne pour l’Emploi (sic), élaborée par la Commission européenne sous le vocable de NAIRU (Non accelerating inflation rate of unemployment), c’est-à-dire le taux de chômage48 en dessous duquel il n’y a pas de risque d’accélération de l’inflation. En d’autres termes, inversés, le NAIRU désigne le taux d’emploi au dessus duquel il ne faut pas monter sous peine de voir apparaître les risques d’une pression à la hausse sur les salaires (et sur les conditions de travail).

La stratégie de Lisbonne considère à juste titre que la relation entre chômeurs et salariés est au coeur de la détermination des salaires. Une baisse significative du chômage a de fortes chances de se traduire par des augmentations de salaires, pour peu que les chômeurs restant n’exercent pas une pression forte sur le marché du travail.

Car c’est là que tout se joue : comment augmenter l’emploi, chaque fois que les entreprises en ont besoin, sans que cela fasse descendre le chômage de manière telle que la pression des candidats salariés ne soient plus suffisamment fortes que pour maintenir les salaires au plus bas. Toute l’astuce aujourd’hui consiste à faire en sorte que le taux de chômage devienne secondaire, l’objectif qui devient premier consistant à maintenir un taux élevé de demandeurs d’emploi réellement demandeurs, donc éminemment actifs sur le marché de l’emploi. Quel que que soit finalement leur nombre total, il faut que les « hors emploi » pèsent toujours suffisamment au coeur du marché de l’emploi afin de permettre aux employeurs d’embaucher à bon compte ou de remplacer leur main d’oeuvre actuelle, jugée « trop coûteuse » et trop « rigide », par une main d’oeuvre globalement plus corvéable et plus souple (bas salaire, conditions de travail précaires, productivité élevée, etc).

L’alibi : nous préserver de ce mal terrible que serait l’inflation, mal pour les rentiers bien sûr49, mais aussi pour les travailleurs à la condition que l’indexation des salaires n’existe pas, d’où les attaques réitérées à l’encontre de ce dispositif essentiel de protection des salariés. But inavoué : garantir de hauts taux de rendement au profit des actionnaires. On comprend ici que, dans cette perspective, le chômage du coup ne serait plus un problème, il deviendrait au contraire une solution. Toutefois, nous l’avons dit, pour que les chômeurs exercent une « menace crédible » sur les travailleurs, pour maximaliser l’usage que la convention capitaliste du travail puisse en faire, ce que les employeurs légitiment en disant que finalement ce sont les entreprises, – leurs entreprises-, qui paient l’essentiel des cotisations sociales, il faut que ces « sans emploi » en profitent pour se rendre réellement compétitifs, c’est-à-dire disponibles, bien formés, à haut taux d’employabilité, et qu’ils recherchent activement de l’embauche. C’est l’intensité de la recherche d’emploi, plus encore que le volume même du chômage, qui constitue un réel instrument de pression à la baisse sur les salaires. Voilà la nouvelle trouvaille libérale…

Pour ce faire, il faut déployer un jeu complexe de dispositifs institutionnels, de façonnage comportemental, psychique et idéologique, maniant le bâton et la carotte. L’idée maîtresse : transformer chacun de nous en petite machine de guerre, en micro-entreprise concurrentielle, qui se pense comme telle 24h sur 24, qui pense sa propre existence (dès le plus jeune âge scolaire) en terme d’investissement et de rentabilité sur soi-même, il s’agit de se concevoir comme un ensemble sans cesse perfectible de compétences. Devenir un être s’auto-activant, au profit d’un marché de l’emploi hautement compétitif, un être capable de surmonter par sa seule énergie ses déficits individuels, ses souffrances psychologiques, ses épreuves biographiques personnelles, seules causes de ce qui peut advenir de malencontreux, de handicapant, dans le cours de réalisation de son plan de carrière. Exit les rapports de production générateurs d’inégalités et de dominations, ne reste que la dure loi de l’individu capable ou non de prendre sur soi, RESPONSABLE à part entière de sa situation, bonne ou mauvaise…La protection sociale, aujourd’hui, dans l’Etat social actif, ne se préoccupe plus d’inégalités, d’injustices, mais du comportement singulier, -sur lequel est porté une attention individualisée, une pression différenciée-, de ceux qui bénéficient non plus d’un salaire socialisé mais du versement d’une assurance limitée, dont les maîtres-mots deviennent « activation » et « contractualisation ».

Le bâton est tout d’abord agité par les instances gouvernementales à travers la paupérisation de tous les allocataires sociaux. C’est le but premier des mesures qui touchent les chômeurs depuis maintenant plus d’un an et dont les premiers effets se font à peine sentir : dégressivité des allocations de chômage jusqu’au seuil de pauvreté et limitation dans le temps des allocations d’insertion, principalement.

En réalité, ce harcèlement à la recherche d’embauche à tout prix n’est pas nouveau : il prend cours dès 2004, avec le plan d’activation du comportement de recherche d’emploi, réalisé par l’Onem. A cette époque, pour contrôler ces comportements, le gouvernement crée une nouvelle catégorie de fonctionnaires, les « facilitateurs ». Saisissant progressivement la réalité de leur rôle, ils vivent un turnover manifestement record au sein d’une administration publique. Certains en arrivent à demander de ne plus avoir à travailler dans leur ville, -de peur de croiser dans la rue les gens qu’ils ont sanctionnés-, et aujourd’hui l’Onem s’arrange pour que leur nom n’apparaisse plus sur les convocations des demandeurs d’emploi. Dans les locaux de l’Onem, où nous nous rendons régulièrement, la tension est palpable, des vigiles ont été installés à l’entrée du bâtiment, d’autres parfois circulent entre les travées de bureaux auxquels les ordinateurs ont été rivetés. Car la colère est grande de celles et ceux qui, par milliers, se voient exclus pour insuffisance de recherches d’emplois, volontaires et avérées, dans un contexte où tout le monde s’accorde à dire que l’emploi est une denrée rare. Les rendez-vous fixés jusque-là de 16 mois en 16 mois, du moins pour celles et ceux qui ont « réussi », passent maintenant à 6 mois pour les bénéficiaires d’allocation d’insertion, avec sanction immédiate de 6 mois de suppression de toute allocation dans le cas d’une évaluation jugée négative. Celles et ceux qui se retrouvent en seconde ou troisième procédure, -certains aujourd’hui en sont à leur 4e ou 5e contrôle-, constatent souvent l’accentuation des exigences, alors que leur temps d’éloignement par rapport à l’emploi se creuse, et donc que leurs chances d’être embauchés diminuent !

Il faut bien comprendre que ce harcèlement force chaque jour des centaines de milliers de personnes de ce pays à se livrer à une activité stérile, humiliante même, souvent énervante pour des GRH qui déclarent avoir bien autre chose à faire qu’à gérer ce genre de courrier50, activité qui consiste à quémander de l’embauche là même où l’on sait pertinemment qu’il n’y en a pas, juste pour ajouter un document aux autres documents du même type, insignifiants mais gonflant la farde que l’on devra déposer le jour J devant la tronche du facilitateur.

Par impuissance51, par ras-le-bol, parfois par fierté personnelle, certaines personnes décrochent, lâchent tout, et partent vers le black à tout crin. D’autres disparaissent en cours de procédure ou sont exclus et frappent aux portes de plus en plus lourdes à pousser de CPAS débordés, qui ne trouvent d’autre issue que de mettre en place à leur tour une contractualisation du droit à l’aide sociale, articulée autour de la recherche d’emplois ou de démarches personnelles d’amélioration de son employabilité… On n’en sort plus ! Le but de tout ça, on l’a deviné, est double : maintenir dans la tête du chômeur l’idée, dès qu’il se lève, que l’allocation de chômage n’est pas un droit, mais est conditionné par un travail à fournir à la société et , du coup, formater le marché de l’emploi, donner une validité formelle au discours du boss qui menace à coups de « derrière la porte il y en a des dizaines qui sont prêts à prendre ta place ». La preuve est là, les lettres de « candidatures spontanées» comme dit l’Onem qui en impose la pratique, s’empilent sous les yeux de qui veut les voir, là sur le bureau du GRH !

Après le bâton, la carotte. Et là c’est le Forem (ou Actiris à Bruxelles et VDAB en Flandres) qui entre en piste. Mission : nous préparer soigneusement à nous défendre sur le grand marché libre des forces de travail. Dans notre intérêt donc, les coachs du Forem nous drillent et nous formatent, ils peuvent même le faire gentiment si nous sommes coopératifs. Ils font d’abord notre bilan de compétences, sorte de mise à nu de nos atouts et points faibles, y compris psychologiques, sociaux, familiaux. Ils nous apprennent à être proactifs dans le grand jeu de la vente (sic!) de nous mêmes, à quelle vitrine aller d’initiative proposer nos charmes, ils nous expliquent les trucs et astuces pour séduire celui qui nous offre l’opportunité de nous réaliser dans le grand monde du « travail contraint et intégrateur», qui en réalité ne nous offre rien. C’est nous qui allons lui offrir bon gré mal gré toute l’énergie et les compétences dont nous sommes capables. Il ne nous en rendra qu’une petite partie sous forme de salaire mensuel brut sur lequel il ne nous faudra pas nous montrer trop exigeant. On nous explique même comment mentir, par omission, mais juste ce qu’il faut, pour obtenir le premier Graal, l’entretien d’embauche, le moment où tout va se jouer, où nous pourrons, où nous devrons… déployer tout notre art préparé, maintes fois répété, de séduction et de conviction.

Attention ! La carotte ici aussi peut se transformer en bâton. Ne baissez pas la garde ! Car si vous refusez de jouer le jeu, de librement coopérer, les agents du Forem peuvent vous filer des adressages, c’est-à-dire des démarches qui ne vous sont plus simplement conseillées mais « adressées », prière de vous y conformer et de l’établir sinon l’Onem sera informé, avec risque très sérieux de sanction à l’appui.

Cette porosité grandissante entre les deux organismes est récente. Certains, à l’intérieur, y résistent. Mais de leur aveu même, il est de plus en plus difficile de tenir. Grâce une fois encore à l’informatique, les performances de chaque Conseiller Forem, conseiller SAP (Service aux personnes), sont contrôlables, notamment le nombre d’adressages délivrés mensuellement, le nombre de chômeurs reçus, recontactés, relancés…Mais quel est le sens de tout ça ? On nage apparemment en plein délire entre d’une part un marché de l’emploi saturé, on l’a dit et redit, et qui le restera, et un panel de dispositifs institutionnels de culpabilisation, de contrôle et de sanction qui se jouent sur nous, les « hors emploi ». En réalité, il s’agit de nous amener à ce qu’avec la meilleure volonté possible s’il vous plaît, nous acceptions de tout faire pour arriver, à travers un efficace usage de nous-mêmes, à sous-traiter, dans l’univers du réel, les fantasmes de possesseurs de capitaux, même si ces fantasmes ne sont rien d’autres que les dernières idées gadgets à fourguer à des clients-roi qui ne demandent qu’à être rassasiés d’idées nouvelles. Nous devrions être les corps ailés et zélés du nouvel esprit du capitalisme. Heureusement il y a en nous quelque chose qui résiste, qui hurle un refus venu du plus profond et qui, quotidiennement et depuis longtemps maintenant, organise la rébellion, en forme de fuite tout d’abord et de contournement…

IV. Où ça résiste à l’enrôlement

Résister, en tant que chômeur, à l’autofabrication mortifère de soi-même voulue par le marché de l’emploi, à l’auto-réification de sa personne en une machine productive de dividendes, n’est pas forcément sans péril. Dans un contexte où l’idéologie dominante est surpuissante, à travers la morale du travail et du sacrifice, résister au formatage peut conduire à la maladie mentale ou psychosomatique, voire au suicide. Il est des refus qui ne passent par aucun mode d’organisation, aucune affirmation en terme de projet commun, alternatif ou d’opposition politique, conscient, construit et formulable, qui passent  « juste » par la maladie ou par la mort.

Heureusement il existe d’autres formes de manifester ses résistances, ou son impossibilité, à se plier à ce jeu de l’enrôlement de soi-même. Ces formes sont multiples, elles peuvent autant relever de l’auto-défense que de l’insoumission. Elles prennent des tours apparemment paradoxaux, qui vont du refus de se soumettre à l’exclusion du grand cirque de la consommation en tant qu’espace de valorisation sociale et identitaire, sous prétexte que l’on est « hors emploi », alors que d’une part il n’y pas d’emploi pour tout le monde et que d’autre part l’emploi est asservissement de soi-même, à la construction d’alternatives radicales et effectives à ce champ de valorisation qui précisément sert de vecteur terriblement puissant et normatif pour organiser notre asservissement à une forme qui cherche à s’imposer comme unique manière de produire de la valeur d’usage et même de la valeur économique d’échange.

L’auto-défense

Au nom d’une certaine nécessité de « tenir le coup », la première posture nous expose à la potentialité d’une bascule vers des actes criminalisables que justifie le refus d’être, sous prétexte de résistance à l’enrôlement capitaliste dans l’emploi, un laisser-pour-compte d’une société consumériste qui s’invite et s’impose en permanence, – en laissant fort peu de chemins de traverses disponibles-, comme modèle, comme forme de séduction, comme pratique hypnotique, à tous les moments de nos existences, dans chaque recoin de nos rues, sur cet ordinateur au moment où se tape ce texte, dans nos boîtes aux lettres, sur nos t-shirts, vestes, bonnets, godasses et sous-vêtements. Une manière de vivre en société qui s’impose à nous comme norme extrêmement dominatrice, et dont il est difficile de se départir totalement sous peine de se trouver marginalisé d’une foultitude de contacts humains, sociaux, auxquels on tient. Même lorsque nous faisons l’amour, avant d’être complètement nus, nous continuons, sans le vouloir évidemment, de promotionner des marques au coeur même de nos rapport les plus intimes… Quand notre téléphone sonne, c’est la voix d’une firme qui cherche à vendre. Dans les trains, les bus, tous les bâtiments publics, écoles ou hôpitaux compris, la consommation, avec le paraître qui en est le corollaire, se présente comme l’acte social constituant ! En être exclu appelle si besoin est la criminalité comme acte de refus d’une discrimination économique et sociale  : blocage de compteurs de consommation énergétiques, faux et usage de faux de documents multiples, travail au noir, vols à l’étalage ou à la tire, petits deals, etc… Les questions sociales et pénales sont fondamentalement liées…

Pourtant même la Gauche institutionnelle ne veut plus aujourd’hui le voir : l’augmentation, sous bien des formes, de la criminalité, de la délinquance pénale et de l’insécurité qu’elle engendre, est pour partie l’indice d’un mal-être social par rapport aux nouveaux éléments contingents du cadre salarial, c’est-à-dire l’indice d’une résistance qui suinte consciemment ou non par rapport à l’insécurité et à la précarité sociales qu’impose ce cadre mais qu’il prétend inoculer malgré tout à un corps collectif qu’il a besoin de mettre sous pression. Problème : celui-ci, ce corps, refuse cette contingence de domination, d’exploitation, et d’exclusion du jeu consommatoire, et il se défend comme il le peut de cette injonction à s’accepter comme laisser pour compte d’un système qui ne peut pas, ne veut pas, combler tout le monde…

Ce constat de discrimination rend à nos yeux plus légitimes encore , -nécessité fait loi-, toutes les formes de refus qu’inventent ces petites machines, sensibles et audacieuses, que sont nos corps lorsqu’ils recourent à des manoeuvres multiples de contournement ou de détournement de nombre de lois et de réglementations relatives « au chômage ». Nous ne prendrons ici que l’exemple emblématique des embrouilles mises en place par bon nombre d’entre nous pour contourner la réglementation sur le statut politiquement inique et culturellement obsolète de « cohabitant ». Ce statut est dénoncé depuis de très nombreuses années par des institutions ou organisations ayant « pignon sur rue », souvent féminines voire féministes, sans le moindre succès jusqu’aujourd’hui.

Institué en pleine lutte féministe pourtant, ce statut empoisonne depuis plus de trente ans la vie de milliers de travailleurs sans emploi, très très majoritairement des femmes. De quoi s’agit-il ? Pour survivre un peu moins mal, un certain nombre d’entre nous déclarent habiter seul-e-s (et touchent donc des allocations d’isolé-e-s) alors qu’en réalité, illes cohabitent un peu, beaucoup, passionnément, tendrement et/ou occasionnellement (après tout, il n’y a qu’elle ou lui que ça devrait regarder!!!). Horrible crime ! Ils et elles détourneraient ainsi des caisses de solidarité sociale dans le pire (le meilleur?) des cas entre 400 et 450 euro par mois, soit plus ou moins 5000 euro/an. Ne comparez pas avec les chiffres de la fraude fiscale, celle des riches, vous ne pourriez que pouffer de rire.

Rire jaune, si vous êtes concerné-e par la question. D’ailleurs on peut se demander quand nos gouvernants (et gouvernantes ! ) accepteront l’idée qu’une salariée soit moins bien rémunérée, si elle cohabite avec un mec qui gagne lui-aussi un salaire, que le serait une travailleuse célibataire et vivant de manière isolée… Ah ! Cela vous semblerait absurde. Alors pourquoi une femme chômeuse doit-elle voir ses allocations de survivance déterminées en fonction des revenus de son éventuel conjoint, voire de son provisoire amoureux ? Parce que le salaire est le retour mérité d’un travail, d’une production, que réalise le producteur ou la productrice, méritant ainsi par lui-même ou elle-même sa paie, quel que soit son état de besoin, alors que le chômeur et la chômeuse recevraient de la tune au nom de leur état de besoin et non de leur apport à la société ni du fait qu’il et elles soient exclu-e-s sans leur plein gré d’un marché de l’emploi qui s’offre comme forme unique de valorisation économique ?

Question : pourquoi cette pseudo-tricherie ? Pour s’enrichir ? Que nenni ! Pour avoir 920€/mois au lieu de 480… Mais on ne peut déjà pas vivre avec ça, vous dites-vous peut-être ! Peu importe, la Ministre de l’Intérieur, l’égérie par excellence du concept de la douce rigueur, n’en peut plus de ces scandaleux détournements sociaux en période où tout le monde doit honnêtement cracher sa juste contribution au bassinet de la dette publique. Elle a donc décidé que les forces de police dorénavant, celles dites de proximité, de terrain, proches du citoyen, devaient être disposées à traquer pour l’Onem les fraudeurs à la fausse domiciliation !

Car ce n’est pas tout. Il faut savoir que, d’une part, si depuis le 1er janvier 2012, tous les « bénéficiaires » d’allocations d’insertion sont attaqué-e-s, qu’on prévoit de leur couper les vivres au 1er janvier 2015 s’ils ont plus de trente ans et qu’ils ont d’ici là cumulé trois ans de chômage52, la loi réserve un sort particulier (allez aussi savoir pourquoi ! ) à ceux ou celles qui cohabitent avec quelqu’un qui a un revenu professionnel, quel que soit le montant de celui-ci. L’énorme majorité des personnes concernées sont des femmes, souvent jeunes, souvent mères de famille et restant au foyer, avec un homme qui dans la plupart des cas ne gagne pas lourd: emploi précaire, intérim… Rien que du banal quoi.

Si vous êtes donc dans cette situation, vous n’aurez plus droit vous aussi qu’à 3 ans d’allocations d’insertion mais quel que soit votre âge cette fois ! Et après on vous coupera définitivement les vivres. Ne croyez pas que les CPAS vont vous secourir. Si votre conjoint « officiel » a un job, c’est lui qui sera censé subvenir en priorité à vos besoins, ensuite soit vos enfants soit vos parents (et ce même si vous avez 35 ans et vos parents 60, ou à l’inverse 50 ans et vos enfants 25 ou 30 !). Comment vous en sortir si aucune perspective d’emploi consistante ne se profile à l’horizon ou si l’idée d’aller vous vendre à faire n’importe quoi pour n’importe qui contre des clopinettes vous rebute souverainement ? Et même si vous l’acceptiez, comment être sûre d’être l’élue du recruteur, parmi les trente ou quarante candidats qui, en même temps que vous, se présenteront devant lui, comment y arriver autrement qu’en le suppliant parce que, pour vous, c’est ça ou la rue ? Comment vous en tirer si vous avez des enfants en bas âge et qu’aucune solution de garde abordable ne se présente à vous ? Il ne vous reste, pour sauver votre peau, qu’à prendre un faux domicile ou vous déclarer habitant seul-e là où peut-être en réalité et à bon droit, vous expérimentez les joyeusetés de la vie de couple ou de la vie communautaire par exemple53.

L’alternative

Il y a donc pour certains d’entre nous, le choix, -ou la nécessité ?-, de se mettre en désobéissance, de faire acte d’illégalité, par refus de se laisser exclure (totalement) d’une société consumériste, par besoin parfois d’y simplement survivre, en contournant des lois, ou en refusant de s’y plier avec toutes les privations que cela impliquerait. Et puis il y a des formes plus offensives de construire des alternatives à cet univers de l’enrôlement. Des formes parfois solides et qui, par leur extension de fait, sont devenues l’expression de formes collectives de lutte, de résistance, partagées par des collectivités, des tribus, parfois en lien, en réseaux, virtuels ou bien réels.

Depuis quarante ans que le chômage massif est en développement, heureusement, pour s’en sortir d’abord, puis par goût pour des alternatives qu’ils ont souvent inventées dans la contrainte, de nombreux chômeurs de longue durée ont constitué des réseaux, sans doute fragiles, parfois forts, de coopération et de production de richesse auto-déterminés. Peut-être même, ce faisant, ont-ils remis en pratique sans vraiment le vouloir ni le savoir des modes de production et d’échange qui étaient en voie de disparition mais qui ouvrent pourtant des pistes pour de nouveaux devenirs possibles. Des manières de faire qui s’arc-boutent, prennent racines dans des formes de relations basées sur la réciprocité, sur la primat de la valeur d’usage, et sur la proximité, des relations d’entraide et de résistances concrètes face à l’isolement et au manque d’argent.

Au plus profond de cette crise, nous témoignons pour notre part que des communautés, des tribus, des formes de vie sociale, se sont construites malgré cette hégémonie de l’Emploi, à côté et parfois contre elle. Des formes d’un vivre ensemble basées sur la mutualisation des moyens de production et des savoirs, mais aussi sur le respect des rythmes et des désirs, sur l’échange libre et gratuit, sur l’encastrement de l’acte économique au coeur et au service du vivant, sur les savoirs mineurs parfois anciens, redécouverts, ré-appréhendés dans la manière de faire habitat, de se soigner, de se cultiver, de se former, de se nourrir et de prendre ensemble repas, de se vêtir, de circuler, de faire la fête, et de faire politique…

Pour l’essentiel, ces communautés contemporaines alternatives, souvent informelles, ont été constituées par et à l’initiative de chômeurs et de chômeuses de longue durée, qui ont lentement appris à construire leur dignité et leur joie d’exister en dehors de la subordination salariale. Et de la culpabilisation sociale. Constituées aussi par une quantité d’hybrides et de précaires, nés et grandissant dans la succession des crises de ces 40 dernières années, ainsi que par des résistants, conscients et volontaires, à une mise à l’emploi forcenée et, à leurs yeux, dénuée de sens.

Ce que les attaques contre les chômeurs, et leurs droits, risquent bel et bien d’avoir pour effets concrets, c’est la liquidation de ces expériences novatrices , qui perpétuent la pratique ancestrale du travail coopératif (par opposition à la production basée sur la mise en compétition des forces productives), de la libre circulation des savoirs (par opposition à leur accaparement privatif) et de l’usage collectif, régulé et régénérateur, des énergies et des ressources naturelles (par opposition à leur extraction sans fin ou à leur ponction intensive et vénale conduisant à leur inéluctable tarissement).

Les attaques massives auxquelles nous assistons contre le système de sécurité sociale, contre toute possibilité d’échapper à la quête obsessionnelle et forcée de sa propre remise à l’emploi, vont contribuer à la liquidation de ces réseaux et de leurs expériences d’un produire autrement… devenu possible, de ces utopies collectives « déjà là ». Finies (ou vachement compromis du moins) les friperies gratuites, finis les repas populaires à prix libre, les tables d’hôtes abordables et conviviales, les fours à pain et à pizzas de quartier, finis les ateliers de réparations de vélo ou de mécanique automobile avec pièces de rechange récupérées gratuitement, finis les ateliers de tricot et de couture, de fabrications de baumes, d’huiles essentielles et de produits de nettoyage naturels, finis les potagers collectifs sur des terrains squattés, laissés en friche, finies les fermes communautaires et biologiques à petite dimension, tenues debout par l’énergie de bénévoles « chômagement » rémunérés, finies les éco-rénovations de baraques ou de roulottes par la débrouille ou l’usage de ce qui est là, disponible sur le terrain (bois, terre, paille par exemple), ou de construction de yourtes magnifiques rien (ou presque) qu’avec des outils à mains, finies les myriades d’expériences artistiques aux esthétiques minoritaires et les lieux culturels à même de les accueillir dans de bonnes conditions de diffusion, finies les expériences de soin soft de soi et des autres, de reprise sur soi, de soi, finies les aides spontanées, non rémunérées, aux personnes âgées ou aux enfants en décrochage scolaire. Et que dire des innovations esthétiques et communicationnelles, de la densité des informations et des imaginaires virtuels, des sommes de connaissances qui composent l’essentiel de ce qui circule, se crée et s’échange sur l’immense toile partiellement commune que constitue le web…

On peut penser que nous parlons de démarches marginales, mais dans bien des cas, elles ont fait exister, se développer et se consolider des projets importants, dont l’apport en terme de richesse humaine est incontestable, à grande valeur d’usage donc, comme celui du « Quartier de la Baraque » à Louvain-la-Neuve, le « Ciné Nova » à Bruxelles, la triplette cinématographique des Chiroux à Liège, et même pour rester dans la même ville, la nôtre, de très nombreux lieux culturels devenus incontournables et durables comme « La Zone », « L’An Vert », « L’Aquilone », « La Casa Nicaragua », « Barricade » (et sa librairie associative, « Entre-Temps »), « le 302 », tous ces noms chantent le vivant  ! Et à côté, il y a la myriade des autres, tout aussi riches, parfois davantage peut-être et bien moins connus. Sans chômeurs éminemment et pourtant librement actifs, ces projets n’auraient jamais existé, même si aujourd’hui la plupart de ceux que nous avons cités se sont largement professionnalisés, pour le meilleur ou pour le pire  !

Nous libérer de l’Enrôlement…

Les « hors emploi », les « chômeurs », animent, portent, développent bien de ces pratiques, et même bien d’autres, pour une part substantielle. Rabattre de force ces personnes, NOUS, au coeur d’une « convention capitaliste du travail » qui, paradoxalement, ne sait plus, voire ne souhaite plus54, s’appliquer à tous donc à nous-mêmes (!), c’est sonner inutilement le glas de tout cet apport social au lieu de faire de l’allocation de chômage , comme de la pension, une manière d’en concrétiser et d’en officialiser la valeur effectivement économique. Penser l’allocation de chômage comme un salaire continué, socialisé, qui finance de l’activité libre, non lucrative, « hors emploi », et fondée sur le primat de la valeur d’usage, c’est à notre sens ce dont notre société malade de tous ses pores a aujourd’hui un urgent besoin.

C’est pourquoi il nous faut mener la lutte contre toute atteinte aux droits des chômeurs, et même d’une manière générale pour la sauvegarde de l’ensemble de la sécurité sociale. Depuis trente ans, celle-ci est la condition économique et institutionnelle qui a permis l’éclosion et le développement de tous ces projets alternatifs et parfois d’envergure, culturels, cognitifs, artistiques, alimentaires, de soin et d’éducation, de tourisme ou de soutien aux pays d’un Tiers-Monde qui n’en finit pas de crever… Nous contestons avec la plus grande énergie toute atteinte à la sécurité sociale, nous exigeons avec la plus grande force le retour à une sécurité sociale financée correctement, à des droits sociaux déconditionnés, dé-contractualisés, sortis de la logique où on les a lentement laisser se déployer comme instruments de disciplinarisation des populations au service du marché de l’emploi et de l’exploitation capitaliste.

Depuis quarante ans, nos gouvernants n’ont pas su juguler le chômage. Tant mieux. Si les puissants, les maîtres et leurs valets politiques et institutionnels, via le Nairu par exemple, entendent faire du chômage une solution plutôt qu’un problème, et bien, nous aussi…Voilà bien sans doute notre seul point d’accord. Mais nous, nous exigeons un chômage de droit, déconditionné, illimité et désactivé, qui nous permette de nous activer nous-mêmes et pour nous-mêmes, au coeur d’un projet politique se donnant quotidiennement comme perspective la protection du bien commun, le bien de nos proches, de nos communautés d’existence et de nos réseaux, hors de leurs « pattes », de leurs contrôles et de leurs ordres. Un chômage qui nous permette de poursuivre l’expérimentation d’un produire autrement, émancipateur, et dans le même temps de libérer tous ceux que la « souffrance au travail » atteint quotidiennement, un chômage qui n’est pas une assurance contre le sacro-saint emploi perdu, ou le fruit de la solidarité de ceux qui auraient la chance d’avoir un emploi envers ceux qui désespéreraient à leur tour d’en avoir un, mais bien un chômage qui préfigure, parce qu’il l’est déjà si nous voulons le voir, le lire ainsi, un salaire à vie inconditionnel, qui reconnaîtrait formellement et à son juste niveau, toute la valeur économique de ce que nous sommes capables de créer, d’inventer, de produire, de partager librement, sans maîtres pour nous commander et nous extorquer cette richesse sociale que nous incarnons aujourd’hui, déjà.

Ce combat a une étape importante : le 1er janvier 2015, jour J de la fin programmée par EUX du caractère illimité des allocations de chômage en Belgique, et donc en Europe, et du coup peut-être bien dans le monde ! Cette bagarre, NOUS ne devons pas la perdre. Elle appelle une mobilisation générale sans précédent, sans sectarisme et sans chapelle. A nous de nous montrer à la hauteur de l’attaque qui nous est faite.

Liège, juin 2014. Riposte.cte

1Merveilleuse image que se plaît à utiliser Laurent Cordonnier, économiste français proche du groupe des Economistes Atterrés (site???), auteur du livre Pas de Pitié pour les Gueux

2Il y a bel et bien en Belgique plus de 1 000 000 de personnes, qui sont totalement ou partiellment sans emploi, et ce avec ou sans allocation, avec ou sans revenu d’insertion sociale (ex-minimex) ou droit à l’aide sociale, prépensionnés (devenus « chômeurs avec complément d’entreprise) ou bénéficiaires d’allocations d’insertion compris.

3In <lavenir.net> du 7/01/2013 . Sur l’ensemble de l’année 2012, il y a eu 136700 offres d’emplois, soit une moyenne de 12000 offres par mois pour… une moyenne de 217 000 demandeurs d’emplois en allocation ou stage d’insertion !

4En réalité l’Etat sait très bien que les chômeurs qui vont perdre leurs allocations d’insertion ne vont pas tous, et pour des montants équivalents, recevoir un RIS en substitution de leur allocation perdue…. Voici le calcul d ela FGTB :

<http://w1p.fr/133037>

5Ce que nous disons là est partiellement inexact. Jusqu’il y a quelques années, les chômeurs cohabitant avec quelqu’un qui avait un certain niveau de revenu pouvaient perdre le bénéfice de leurs allocations après une certaine durée de chômage variable en fonction de leur région d’habitation, de leur âge et de leur sexe… ! Et ce sauf s’ils pouvaient établir la preuve d’efforts exceptionnels en terme de recherche d’emploi, en gros le niveau d’efforts aujourd’hui exigés de toutes et de tous !

6En allocation d’insertion, un chômeur isolé de plus de 21 ans reçoit à peu près 820 euros par mois alors que le « seuil de risque de pauvreté » en Belgique est d’environ 1000 euros (60% du salaire net médian) ! Et le seuil de pauvreté lui est de 830 euro  (50% du salaire net médian) ! Un chef de ménage perçoit un peu plus de 1000 euros et un cohabitant de plus de 21 ans, suivant qu’il cohabite avec quelqu’un qui a ou non un salaire, perçoit soit 425 euros, soit 455…

7Alors que, rappel, le seuil de « risque de pauvreté » en Belgique est de 1000 euros environ pour une personne seule et de 1300 euros pour un adulte avec un enfant ou 1500 euro pour deux adultes, la dégressivité va mener l’isolé à 950€ et le chef de ménage à 1100€ quelque soit le nombre et l’âge des personnes qu’il a sa charge.

8Les chiffres de ce paragraphe sont tirés de Marco Van Hees,(<www.frerealbert.be>) sauf le dernier mentionné par François Gobbe, dans Brèves de Kairos Europe, « Mais où va l’impôt des sociétés ? » , mai 2012

9Ces trois citations de Georges Pompidou sont ici retranscrites à partir d’archives reprises dans le documentaire remarquable « Le Chômage a une histoire » de Gilles Balbastre (2001)

1060% du commerce que réalisent les pays européens se déroulent entre eux ; c’est dire le poids mutuel que peuvent avoir sur leurs économies respectives les jeux de compétitivité qui se jouent entre ces nations.

11La crise une aubaine pour les entreprises, 23 mars 2012, Stephan Faufmann, in site de Presseurop: <http://www.presseurop.eu/fr/content/article/1679621-la-crise-une-aubaine-pour-les-entreprises>

12Interview de Laurent Cordonnier, in Le Soir.be, date ????

13In le film « Le Revenu de Base, une impulsion culturelle », de D.Häni et E.Schmidt (2008)

14L’emploi dans le monde 1996-2006, fiche 2, p.4, in Gresea 1er trim 2007.

15http://www.lefigaro.fr/societes/2012/07/24/20005-20120724ARTFIG00615-toute-la-filiere-est-en-difficulte-en-france.php

16http://www.gresea.be/spip.php?article78

17Le Soir, 2/09/2012

18Sources OCDE-15, tableau publié par Le Soir, 1/09/2012

19<http://trends.levif.be>: « le vrai taux chute à 9,8% », 11 mai 2012

20Actuellement de 338 milliards environ

21Article du soir avec Fauconnier ou que sais -je, les champis quoi

23Dans la Libre Belgique du 19/06/2012, la sinistre De Coninck nous explique que pour l’emploi de jeunes peu qualifiés l’exonération de « charges patronales » va encore augmenter. L’article dit même

24id.

25Celles dites patronales, -en gros +ou- 34%, qui s’ajouteraient au salaire dit brut, et celles dites du travailleur (13,07%) déduites de ce salaire brut… Tarabiscotage langagier et arithmétique, destiné à semer la confusion, et surtout à faire croire qu’il y a le salaire (le brut) et puis que le patron dans sa grande mansuétude ajoute un dringuelle de 34%, qui ne serait donc pas du salaire !!!

26Rappelons tout de même basiquement que la réduction des cotisations ONSS entraîne le risque évident pour chacun de voir se réduire le remboursement de ses propres soins de santé (25% des dépenses de la sécurité sociale, non compris les frais d’incapacité de travail et d’invalidité permanente !) ainsi que sa pension (27% de l’ONSS) alors que le chômage, auquel il pourrait quand même bien avoir affaire un jour, représente lui moins de 9% de toutes ces dépenses de sécurité sociale…

27id.

28Steve Jobs aurait officiellement dépensé durant les 9 années qui précédèrent son décès la bagatelle de 248 000 dollars en frais de déplacement.

29Attac et copernic, op cit p.4 et http://www.gresea.be/spip.php?article871

30A titre illustratif, par exemple, en février 2013, la FGTB de la région de Verviers et Communauté germanophone diffusait des graphiques à ce sujet, réalisé à partir de l’ensemble des entreprises de la région. On y aperçoit qu’entre 2005 et 2010, les bénéfices sont passés de 240 millions d’euros à…400 millions, et la part des dividendes de 50% (environ 120 millions) à … 65% (environ 260 millions!).

31Entre les deux il y a toute la kyrielle de hauts cadres et de gestionnaires intermédiaires, qui, dans les années ’80 ont connu une véritable purge. Aujourd’hui il reste ma foi quand même des directeurs de toute sorte, soumis tout autant à la mode de la share-holder value (valeur actionnariale) qui réduit la performance de l’entreprise à la question de savoir combien celle-ci a rapporté à ses actionnaires en dividendes et plus-values à court terme, à très très court terme.

32En finir avec la compétitivité de Thomas Coutrot, Jean-Marie Harribey, Norbert Holcblat

Michel Husson, Pierre Khalfa, Jacques Rigaudiat, Stéphanie Treille, publié par Attac et la Fondation Copernic, oct 2012, p.12

33Lire à ce sujet « Le Travail intenable, Résister collectivement à l’intensification du travail », sous la direction de Laurence Théry, La Découverte, 2010

34Par ailleurs, l’intéressement ouvrier aux résultats est valorisé par la presse. Le 28 février 2013, la plupart des media mainstream belges annonçaient, presque comme pour vous donner envie de jouer à votre tour à ce grand jeu de la collaboration de classes, que Volkswagen avait distribué… 7200 euros net d’impôts à ses « collaborateurs » pour l’année 2012, et ce dans le pays d’Europe où les salaires ont le plus reculé ces dix dernières années ! Mais ce ne sont peut-être pas les mêmes salariés qui d’un côté, ont perdu, et de l’autre ont gagné !

35 Matéo Alaluf et Pierre Rolle, « Une classe sans ouvriers et des ouvriers sans classe », Contretemps, n°1, Paris, Tex-

tuel, 2001, p. 73.

36Très bien décrit dans <http://www.france2.fr/emissions/envoye-special/entreprises-les-patrons-mettent-ils-trop-la-pression_34189>

37Subjectivité ? Notre façon de nous penser, et à travers cela de penser le monde qui nous entoure, les entités qui le composent, les rapports qu’ils entretiennent entre eux, les finalités qu’ils poursuivent et leur légitimité, leur pertinence, leur nécessité… à partir de « soi », de ce qui,comme sujet, individuel mais surtout social (ou non) nous constitue…

38Voir par exemple l’excellent triptique « La Mise à mort du Travail » (La Dépossession/ l’Aliénation/la Destruction) de Jean-Robert Viallet (2009) . Lire aussi les travaux de Roland Gori, dont le dernier « La Fabrique des Imposteurs », eé. Les Liens qui libèrent, 2013

39Expression utilisée par Mr De Wasseige, vice-président de l’UWE, à l’émission Mise au point du 20 janvier 2013 à la RTBF.

40Selon Guy Van Themsche, cela n’empêchait pas, à cette époque-là déjà, certains dirigeants syndicaux et mutualistes de déclarer que les cotisations patronales constituaient un salaire socialisé appartenant aux seuls travailleurs et que donc la gestion devait en revenir à eux et à eux seuls. (in « La Sécurité sociale », Edition De Boeck)

41Et pas seulement d’ailleurs. La mise à mal de la sécurité sociale, qui est construite à coups d’exonérations de cotisations et d’utilisation des caisses pour financer de l’emploi (win-win, activa, titres-services, pauses carrière avec compléments, etc) plutôt que pour payer des allocations, permet à l’Etat qui comble les trous (via la TVA notamment, la taxe sur le tabac, etc) de déterminer toutes les règles du jeu. Aujourd’hui, officiellement géré de manière paritaire par les syndicats et les représentants patronaux, l’Onem par exemple n’est plus que l’exécutant parfois zélé du gouvernement qui détermine et dicte TOUTES les règles du jeu en matière chômage.

42Selon De Tijd (31/03/2013/Crisis treft salarissen toplui niet), le salaire annuel moyen du top-manager d’une société cotée en bourse s’élève à… 2 millions d’euros ! Près de 170 000 euros par mois !

43Cela fait trente ans que les travailleurs belges figurent parmi le top 5 des travailleurs les plus productifs… du monde ! Une étude du consultant Pricewaterhouse Coopers l’a encore confirmé en mars 2013. Nulle part en Europe, la productivité par travailleur n’est aussi élevée qu’en Belgique. Selon l’OCDE, les travailleurs belges produisaient en moyenne une valeur de 58,9$ (soit 45€) pour chaque heure de travail, en échange de quel salaire (brut plus « cotisation patronale »)… ? En moyenne, la moitié à peine! Pour produire en un an autant que 100 travailleurs belges, de nouveau selon l’étude de PwC, il faut 126 travailleurs néerlandais, 131 français, 132 allemands ou… 176 britanniques ! Excusez du peu !

44Tous ces chiffres sont tirés de Sur le Précariat/ Les cahiers du Fil Rouge/CFS-EP, N°16-17, p.32 et de L’emploi dans le Monde, Gresea, 1er trim 2007, p.15.

45Après le travail en ALE bien sûr, censé combattre le travail au noir alors qu’il en organise la protection et la légalisation, contrat qui déroge à toutes les règles ou presque sur le contrat de travail, à commencer par le niveau de salaire : 4,10€/h, s’ajoutant au chômage mais coûtant à « l’utilisateur » 6,20€/h seulement, dont une bonne part récupérable fiscalement !

46On pourrait bien sûr évoquer ces cas extrêmes où des sans papiers paient pour avoir un contrat , de même que des artistes pour obtenir ou sauvegarder leur statut d’artiste !

47Sur une analyse de tout ça, lire utilement Les Cahiers du Fil Rouge, Sur le Précariat, En hommage à Robert Castel, CFS-EP, n°16-17

48Le taux d’emploi, tel qu’il est mesuré par les statistiques, peut s’accroître si le nombre d’emplois augmente (plus vite que la population active), mais aussi grâce au développement du travail à temps partiel, des emplois précaires, des programmes d’activation, de l’intérim, etc. Ces diverses formes de travail ont un effet positif sur le taux d’emploi, sans nécessairement contribuer à une baisse du chômage réel. En fait ce qui intéresse les économistes et ceux pour qui ils travaillent, c’est le nombre de « chômeurs en recherche active d’emploi et immédiatement disponibles sur le marché du travail ».Trop de chômeurs sont « laissés » tranquilles (genre les « plus de 55 ans » exemptés de tout contrôle de disponibilité, ou les « plus de 33% de handicaps », …), ils constituent une réserve d’embauche passive, ce qui pour les capitalistes, est coûteux en charges sociales sans que cela rapporte en gain de profits…

49Si les prix montent, c’est que la monnaie, l’argent, perd de sa valeur, il faut plus d’argent pour s’acheter la même marchandise… Si la valeur de l’argent diminue, celui qui a un capital, sous forme d’épargne ou de placements, voit sa valeur se déprécier. Par contre pour des salariés, et a fortiori des « sans emplois », dont les salaires sont indexés, la montée des prix est (théoriquement) sans effets puisqu’ils dépensent tout ce qu’ils ont et que l’indexation est censée corriger tout risque, ou presque, de perte de pouvoir d’achat.

50Le comble est venu du Syndicat des Indépendants, en Belgique, qui, en 2012, souhaitait que l’Onem ouvre une ligne web accessible au public, où ses membres pourraient dénoncer tous ces chômeurs qui viennent les « embêter » pour avoir un papier qui prouve qu’ils se sont bien présentés en quête d’un emploi disponible alors qu’ils savaient pertinemment bien qu’il n’y en avait pas !

51L’énorme majorité des personnes que l’Onem vire par ces contrôles scandaleux sont des personnes sans qualification, qui ne comprennent bien souvent pas ce qu’on leur demande d’établir ni comment le faire, victime de la fracture numérique, parfois tout simplement analphabètes mais refusant de le dire, à qui on somme de répondre par écrit à des offres d’emploi et d’en établir la preuve ? Certains conseillers Forem racontent comment il leur a fallu du temps pour comprendre pourquoi certaines personnes à qui elles remettaient un papier pour une séance d’info sur une formation ou une possibilité d’embauche leur re-téléphonaient systématiquement pour leur redonner le jour et l’heure du rdv sous prétexte qu’ils ne retrouvaient plus le document ; en fait, ils ne savaient pas lire mais n’osaient l’avouer.

52 Après 30 ans ? Et pourquoi pas 40 ou 50 ou 25 ? allez savoir

53Mais voilà qui est loin d’être gagné, car l’inventrice de la rigueur douce, la Ministre de l’Intérieur, a décidé que dorénavant les contrôles domiciliaires seront renforcés grâce à l’intervention de la police de proximité.

54Voir le NAIRU page… ?

Facebook 0 Twitter 0 Google+ 0 Mail

Laisser un commentaire