Réinsérer – flexibiliser / Th. Müller et Bruno Frère

Flexibiliser/ Insérer

Le présent texte voudrait interroger un couple de concepts souvent mobilisés pour fonder les politiques publiques de l’emploi qui se déploient dans nos pays depuis une trentaine d’années : insertion et flexibilisation. Quels sont les enjeux, idéologiques et économiques, de cette mobilisation ? Quelle est la valeur du cadre argumentatif qui justifie sa mise en oeuvre, tel que la nécessaire modernisation de l’économie ou l’individualisation des causes de l’exclusion ? Quelles alternatives émergent aujourd’hui face aux impasses dans lesquelles les effets performatifs de ces mots nous conduisent ?

Enjeux idéologiques de l’insertion

Les politiques d’insertion, entendez “de retour à l’emploi”, recourent à toute une série de stratégies institutionnelles bien précises. Tantôt incitatives, au niveau des entreprises, elles prennent la forme ici d’un plan pour l’emploi des travailleurs âgés, style Activa senior, par exemple, là d’un plan type Rosetta à destination des jeunes travailleurs. Mais elles se montrent aussi disciplinaires, à l’égard des personnes cette fois, reposant alors sur le contrôle et sur la menace de sanctions, cherchant à distinguer, dans la masse des “hors emploi”, les “bons chômeurs” des “mauvais chômeurs”[1]. Pour opérer cette distinction sont convoqués un panel de dispositifs, repris sous des modalités contractuelles, que le chômeur passe avec son Service Régional pour l’Emploi ( Forem, Actiris, VDAB) ou via des programmes personnalisés qu’il est contraint de signer avec son CPAS (PIIS : Programme Individualisé d’Intégration Sociale). Figureront alors à l’agenda du “hors emploi” toute sorte de démarches à accomplir, telles que des stages de requalification (au cours desquels il pourra travailler gratuitement pour une entreprise), des heures de volontariat dans le milieu associatif ou les services publics, la rédaction personnalisée de lettres de motivations et de CV pour lesquels des formations lui seront proposées, ou enfin l’envoi de candidatures spontanées à destination d’employeurs opérant dans des secteurs qui peuvent même échapper à son champ de formation scolaire. Tout cela est soumis au contrôle régulier soit d’assistants sociaux, soit d’évaluateurs, en vertu de l’organisme à l’autorité duquel le demandeur d’emploi est assujetti. L’objectif de ce travail, que les organismes d’insertion qualifie “d’accompagnement personnalisé”, c’est que l’exclu, le “sans travail”, intègre, c’est-à-dire trouve légitime et, à terme, bénéfique, l’exigence de se soumettre à ce parcours soutenu, et soit convaincu que, s’il échoue et tant qu’il échoue, c’est qu’il manque effectivement des qualités comportementales adéquates[2]. Ces qualités, les organismes d’insertion se donneront pour mission de les lui faire découvrir et acquérir : connectivité, employabilité, mobilité, adaptabilité, efficacité, confiance en soi, voire leadership, etc. Ces mots sont issus majoritairement de la culture manageriale, ils visent à assurer la collaboration des travailleurs en entreprises[3] comme celle des chômeurs, dans le cadre de l’activation de leur recherche d’emplois. Parmi ces mots, la notion de flexibilité (ou de flexibilisation) s’avère singulièrement mobilisée.

 Enjeux économiques de la flexibilité

Présente aujourd’hui au sein des institutions les plus performatives du corps social (école, famille, université, etc.), la flexibilité est donc aussi et d’abord au coeur des exigences contemporaines des entreprises et, conséquemment, des dispositifs d’insertion socio-professionnelle. Pour la personne, en manquer suppose un état de déficit qui s’explique principalement par des facteurs pathogènes d’ordre psychologique, biologique ou éducatif, intrinsèques donc à sa personnalité. Dans cette hypothèse, il lui appartient de combler ce manque, avec l’aide éventuelle d’un corps professionnel, social, médical ou psychiatrique, adapté à sa situation. La quête : se re-socialiser et, pour se faire, atteindre ou renouer avec la normalité de l’individu inséré, à savoir le travailleur salarié, doté d’un contrat d’emploi, ou, de plus en plus, le travailleur autonome, initiateur de sa propre entreprise.

Poser sur l’insertion, et la flexibilité, un regard plus socio-historique que simplement médico-psychique pourrait pourtant nous amener à questionner le bon sens de cette démarche qui consiste à vouloir absolument réinsérer tous les exclus dans un marché, celui de l’emploi, qui a toujours veillé à se garantir la possibilité de disposer d’une masse de travailleurs dont la caractéristique est précisément de se trouver exclue de ce marché. Car cela en fait une sorte de main d’œuvre d’appoint que le marché, pour s’auto-réguler, mobilise en temps qui lui est opportun et seulement en de telles circonstances. Cette mécanique parcourt le capitalisme depuis 200 ans. Nos sociétés ne se sont rapprochées du plein emploi que durant une très courte période (de 1948 à 1968[4]), alors qu’il s’agissait de reconstruire une Europe qui n’était plus qu’un champ de ruines. Et encore : le taux d’emploi en réalité était moindre qu’aujourd’hui, où le chômage est pourtant massif, du moins si l’on incorpore dans les calculs de l’époque l’ensemble des femmes qui étaient alors maintenues majoritairement au foyer. En dehors de cette période qualifiée de Trente glorieuses, le chômage, à savoir l’existence d’une masse d’individus exclue du marché du travail mais prête à s’y inscrire, a joué un rôle de variable d’ajustement, un réservoir dans lequel la machine productive plonge lors de pics de production mais qu’elle remplit de plus belle en cas de décroissance conjoncturelle. Cette masse d’exclus, de hors-emploi, dont l’embauche est souvent subsidiée par la puissance publique, s’est de tout temps avérée structurellement nécessaire au bon fonctionnement de l’économie capitaliste. D’autant plus nécessaire que ce mécanisme permet d’exercer une pression constante sur les salaires. L’OCDE[5] ne s’y trompe pas, lui qui, dans ce but, recommande à chacun de ses Etats membres le taux de chômage en dessous duquel il lui conseille précisément de ne pas descendre[6], de peur que les salaires partent à la hausse et entraînent un risque inflationniste néfaste pour la rente (montée des prix, donc baisse de la valeur de la monnaie).

Flexibiliser : modernité ou régression ?

Et le système fonctionne : en quarante ans d’extension quasi sans fin du chômage réel, la part de la richesse produite chaque année en Belgique (PIB) qui revient en salaires directs ou indirects (prestations sociales) aux salariés n’a cessé de descendre (moins 10%, soit une chute de 40 milliards) alors que celle qui revient à la rente, au capital investi, a crû d’autant. L’histoire orale raconte qu’au coeur des Trente Glorieuses, tout un chacun quittait son employeur dès qu’il devenait insupportable ou trop exigeant, ou que le boulot devenait lassant et sans plus aucune progression possible en terme de salaire ou d’acquisition de savoir-faire. Elle nous transmet qu’aujourd’hui, celui qui a un emploi, de peur de le perdre, accepte bien souvent la flexibilité qui lui est demandée : travail de nuit, heures supplémentaires non payées, part de salaire adossée aux performances productives, passage au temps partiel et/ou en CDD, parfois répétitifs, hyper-mobilité des heures de travail, etc. Il semble qu’ils soient nombreux de nos jours ceux qui,  par crainte de perdre leur poste et de se voir remplacés par un demandeur d’emploi moins regardant, plus « flexible » précisément, se plient aux exigences manageriales en assouplissant les leurs.

Mais cette exigence de flexibilité est bien loin d’être un phénomène récent, le corollaire impératif d’une économie moderne. On peut remonter loin dans le temps pour faire apparaître les similitudes entre le travailleur flexible que le capitalisme exige aujourd’hui et le prolétaire d’antan. Pensons par exemple à l’itinérant du milieu du 19e siècle, appelé à s’adapter en permanence à n’importe quel type de tâche, sur une durée courte, pour des rémunérations aléatoires, au sein d’une même entreprise ou en se déplaçant d’entreprise en entreprise, là où la conjoncture économique conduit tel ou tel industriel à ouvrir quelques postes de travail. Le phénomène de l’intérim, si répandu aujourd’hui, a bel et bien de véritables antécédents historiques, si ce n’est qu’au 19e siècle, les prolétaires appartenaient presque tous à cette espèce de salariés en attente quotidienne d’un travail aux portes de l’entreprise. Situation d’autant plus lourde à supporter que, pour survivre, lors des jours sans, ils n’avaient pas à l’époque le moindre filet de sécurité auquel s’accrocher. C’est précisément pour corriger cette galère, et peser à la hausse sur leurs conditions de travail et de salaire, que les prolétaires se sont mis à constituer, vers 1850, les premières caisses de secours mutuels, véritables balbutiements de ce qui deviendra près d’un siècle plus tard la sécurité sociale obligatoire et généralisée[7]. La tendance à l’uniformisation des conditions de travail, des statuts et des tâches productives et à la massification de la main d’oeuvre dans des structures industrielles de taille de plus en plus considérable contribuera à l’extension de ces caisses, à leur succès et à l’efficience de leur gestion. Ce phénomène institutionnel étonnant, créé au départ par des gens à la limite de l’illettrisme et de l’extrême pauvreté, accompagnera l’émergence d’une conscience de classe, de la conscience d’un antagonisme d’intérêts par rapport à ceux des propriétaires d’usines.

Ce n’est donc pas un hasard si la sécurité sociale se voit aujourd’hui menacée alors même que le capitalisme exige un retour à une flexibilisation maximale du marché de l’emploi. Ce n’est pas le moindre des paradoxes d’ailleurs que le droit du travail, dont la sécurité sociale constitue l’une des pierres angulaires majeures[8], est attaqué de toute part[9] au nom de son archaïsme par rapport à un capitalisme qui se serait lui modernisé, se déclarant désormais post-fordiste et globalisé, progressiste et réformateur. Ces attaques, menées sous l’égide de la FEB en Wallonie et du VOKA[10] en Flandres, ont déjà abouti sur pas mal de points : limitation drastique du cadre de la négociation de la norme salariale[11], recul de l’âge de la retraite, restriction des allocations de chômage dans le temps et dégressivité de leur montant, annualisation du temps de travail, réduction des obligations en matière de préavis, etc. Ces victoires contribuent pas à pas à inscrire dans le temps la flexibilité du travail et l’adaptabilité du travailleur, renouant ainsi avec l’état naissant des sociétés salariales, où des travailleurs esseulés, protégés par aucune convention collective, attendaient que leur force de travail brute soit louée au coup par coup par un entrepreneur privé quelconque, pour une tâche déterminée et un temps précis.

L’uberisation : modèle du travail post-moderne

À terme, flexibilisation et adaptabilité pourraient donc bien nous ramener en Belgique à des situations analogues. En Angleterre en tout cas, le phénomène est déjà perceptible, avec le contrat zéro heure[12]. La personne ainsi employée est liée à son employeur sans que celui-ci ne s’engage a priori à lui fournir la moindre heure de travail effectif. Par contre, il peut exiger comme condition d’embauche que son salarié n’accepte aucun autre emploi. Le salarié n’est donc jamais sûr à l’avance du nombre d’heures de travail qu’il aura à prester au cours d’un mois ni de quand il aura à les prester, un simple coup de téléphone à n’importe quelle heure pouvant exiger sa disponibilité quasi immédiate. Son salaire en fin de mois oscillera donc entre zéro et quelques centaines de livres en fonction du nombre d’heures effectivement assurées.

En France, c’est le statut d’auto-entrepreneur qui se développe. Dans ce nouveau système, les travailleurs effectuent toujours un travail de salarié (par exemple livreur, chauffeur de taxis ou standardiste) mais ils le font sous un statut d’indépendant ou d’entreprise sous-traitante ou, depuis peu, de travailleurs collaboratifs, ubérisés[13], un système qui nous vient tout droit des Etats-Unis. Ces divers régimes permettent aux employeurs de devenir officiellement des « clients », des « passeurs de commandes », qui rémunèrent à la tâche “un prestataire de services”. Désormais la flexibilité est maximale, le salarié se l’applique à lui-même s’il veut rendre son travail rentable, c’est-à-dire maximiser en revenu (et non plus en salaire) le temps où sa force de travail se trouve sollicitée. Dans le chef de l’ex-employeur, tout ça peut se faire sans plus avoir à se soucier du droit du travail puisque le travailleur est devenu son propre patron, c’est donc à lui qu’incombent désormais toutes les obligations en termes par exemple de charges sociales[14], de fixation d’horaire maximal de travail ou de respect des congés payés, d’équipement voire de matériel nécessaires à l’exercice quotidien de son activité, d’assurances obligatoires en matière d’accidents de travail, etc.

Se réinsérer mais dans quoi ?

C’est donc dans un marché du travail toujours plus dérégulé, modernisé, que l’Etat et ses institutions d’intégration sociale cherchent à réinsérer ceux que l’on appelle « les exclus » ou, en terme euphémisé et anglicisé, “les outsiders“. Le philosophe Guillaume Leblanc, dans le travail méticuleux qu’il a entrepris sur ce qualificatif d’exclu[15], montre combien sa sémantique même, dans l’imaginaire managerial, est lourde de l’idée que les individus qu’il désigne portent la responsabilité de leur marginalité et de leur soi-disant différence. Ils ne seraient pas assez « entrepreneurs d’eux-mêmes », pas assez « leaders de leur propre vie », pas assez « connectés aux opportunités » … bref, pas assez flexibles. Une fois ces présupposés intégrés dans la notion d’exclusion, il devient facile d’avancer que le monde des  outsiders constitue une juxtaposition d’individus singuliers, aux difficultés d’abord personnelles, qu’il n’est logiquement possible de réinsérer que par des dispositifs personnalisés de re-qualification, n’ouvrant vers la remise à l’emploi qu’à la condition qu’ils prennent en charge leur propre employabilité, c’est-à-dire leur propre flexibilisation.

Que l’exclusion soit une nécessité structurelle pour le modèle économique qui nous entoure depuis 200 ans est ainsi passé sous silence. L’est aussi cette autre déduction logique à laquelle conduit le même regard : le monde de l’exclusion n’est pas une superposition d’individus exclus du fait de leurs caractéristiques psychiques ou biologiques intrinsèques, mais il constitue au contraire une classe sociale: ceux qui la composent jouent, communément et à leur insu, un rôle central dans les rapports sociaux nécessaires à la bonne tenue du système économique en place; ce rôle, c’est fondamentalement celui de la variable d’ajustement des salaires et des exigences en matière de conditions de travail des salariés.

Dans cette dernière hypothèse, pour combattre l’exclusion comme problème, il faut en appeler à une transformation du système qui, pour garantir sa propre pérennité, génère lui-même cette exclusion. Dans l’autre hypothèse, actuellement dominante, l’exclu doit se convaincre que c’est lui le problème, en tant que non inséré, et qu’existe une normalité qu’il lui faut atteindre, un modèle comportemental auquel il lui faut se conformer,  ce qui passe par un travail sur soi, par une auto-flexibilisation. Et c’est là que, pour ce second discours, le bât commence à blesser. Se flexibiliser ? ok. Faire les efforts personnels pour y atteindre ? Admettons… mais pour s’insérer dans quoi ?

La classe moyenne, idéal de réussite, se couche

Flexibilité et insertion nous sont généralement présentés comme les deux faces indissociables d’une même pièce, une norme sociale bicéphale en somme, permettant de se fondre à terme dans le monde idéalisé de la classe moyenne. Dans les trente glorieuses, celle-ci englobait tous ceux qui se répartissaient sur l’échelle sociale entre les ouvriers les mieux payés de la grande industrie, en bas, et les cadres supérieurs, en haut, à savoir : les fonctionnaires, dont le nombre explose en cette période d’après-guerre, ainsi que les travailleurs indépendants de la paysannerie, de l’artisanat et du commerce. Tous ensemble, ils constituent le ventre bien arrondi d’une société qui lentement, en absorbant de plus en plus d’éléments de la classe ouvrière, prendra la forme d’une espèce de montgolfière dont l’axe central sera constitué du salaire médian[16]. A cette époque, les revenus semblent croissants, et au minimum garantis dans la durée; ils peuvent même être aisément boostés, si nécessaire, par un crédit de plus en plus accessible. On baigne dans la société de la consommation de masse. De génération en génération et, pour chacun au cours de sa propre existence, souvent dans la même entreprise ou dans la même administration, l’ascenseur social fonctionne à plein, toujours vers le haut, allégeant sans cesse la base de la montgolfière et en gonflant le corps.

Un bref recul historique sur cette période fait apparaître à quel point ses caractéristiques commencent bel et bien à apparaître comme aux antipodes de l’époque actuelle : une économie où la production de valeur est essentiellement assurée par l’activité industrielle, une organisation du travail qui est fondée sur un clivage marqué entre « concepteurs » et « exécutants » (taylorisme) et où le travail à la chaîne se généralise (fordisme), permettant des gains de productivité substantiels ; une redistribution systématique, quoi qu’inégale, de ces gains de productivité à l’ensemble des classes sociales sous forme de hausse du pouvoir d’achat et d’accès au crédit à la consommation ; une organisation de cette redistribution assurée par une myriade de conventions collectives et une législation du travail sans cesse en expansion; le développement de l’Etat Providence qui se marque par un explosion des services publics et de couvertures sociales dont l’accessibilité est assurée à tous au nom du Droit (chômage, soins de santé, invalidité, retraites anticipées, etc).

La crise des années ‘70 va faire basculer les positions acquises par des décennies de luttes sociales et politiques, en imposant le dogme de la compétitivité dans une économie mondialisée où, pour tenir la route, l’investissement va devoir être massif, principalement dans les nouvelles technologies, exigeant pour s’amortir puis se rentabiliser de nouvelles règles du jeu. La trame de fond en sera la dérégulation progressive des Droits du travail : travailler plus pour gagner moins dans des conditions toujours plus flexibles, plus précaires, plus oppressantes. Cette spectaculaire transformation va entraîner avec elle la décomposition de la classe moyenne et l’émergence de « nouveaux pauvres »[17] : diplômés universitaires surfant de périodes de chômages en petit boulots, familles monoparentales tirant sur les deux bouts pour finir le mois, retraités au trajet professionnel erratique et donc aux pensions minimales, petits indépendants incapables de rembourser leur prêt malgré des heures de travail dignes du début du siècle passé, jeunes chercheurs universitaires complétant leur bourse par des heures de garçon de bistros, etc. On assiste au passage d’une  société en montgolfière à une société en sablier[18], où, au centre, la classe moyenne fond, littéralement.

Autour de cette nouvelle classe, symbole vivant des Golden Sixties, qui faisait construire sa maison, qui tous les 5 ans renouvelait son parc automobile familial, qui partait chaque année en vacances à l’étranger, qui pouvait payer à ses enfants des études supérieures[19], qui peuplait son quotidien de l’électro-ménager et des media électroniques dernier cri, les digues se sont estompées peu à peu malgré une adaptation aux forceps aux nouvelles contraintes économiques : allongement du temps de vie consacré au travail (dont le raccourcissement avait eu pour effet d’augmenter l’espérance de vie), invitation à cumuler les emplois, encouragement à l’auto-entreprenariat, raréfaction des CDI au profit d’une gamme de plus en plus sophistiquée de CDD, d’intérims, de formations en entreprises partiellement rémunérées. Désormais c’est le précariat qui guette et par conséquent le risque d’une pauvreté qui n’autorise plus aucun projet d’avenir. Et ça, ça sonne le glas de la classe moyenne.  Chaque année le confirme. Et si la classe moyenne disparaît, alors il n’y a plus rien d’attrayant et de sûr à intégrer, il n’y plus de ventre où s’insérer, se lover, se protéger. Le Saint Graal de l’ascension sociale par le plan de carrière sécurisé se volatilise : les statuts professionnels confortables dans des secteurs historiquement forts (métallurgie, pétrochimie, automobile, grande distribution, banque et assurances) ont disparu ou presque. Se liquéfient, année après année,  tous les attraits qui mettaient la classe ouvrière au boulot, y compris sa partie la moins formée, héritière de rien, et qui la mobilisaient politiquement derrière le rêve de la richesse partagée entre le capital et le travail, entre les salariés et les employeurs.

Pourtant, paradoxalement, ce modèle évanescent de la classe moyenne, de la middle class,  de l’american way of life, semble rester la norme à atteindre, accessible à la condition de faire preuve de flexibilité professionnelle, de se plier aux adaptations comportementales exigées par le new management. Ce mirage, ce miroir aux alouettes, dissimule en réalité l’enjeu d’une économie qui, aujourd’hui comme hier, nécessite et organise la pénurie de postes salariés pour assurer une marge de rentabilité aux détenteurs des moyens de productions et des capitaux d’investissement.

Pour sortir du piège

La société salariale s’est constituée au coeur du XIXe siècle. Elle a toujours reposé sur un rapport de domination dont le marché du travail, la subordination à l’employeur et la propriété lucrative des moyens de production constituent quelques-unes des matrices institutionnelles essentielles. Pourtant dans les périodes qui ont suivi la première, puis la seconde guerre mondiale, les dominés, organisés en partis, en syndicats, en mutuelles et en coopératives, ont su créer un rapport de force capable de contraindre l’État à légiférer en matière de travail. Le 20e siècle fut ce siècle durant lequel la puissance publique s’est faite progressivement « sociale », permettant à une classe ouvrière conquérante de réduire pas à pas la part des gains de productivité générée par son travail sur lesquels le capital prétendait mettre la main. Aujourd’hui, l’État s’affirme incapable de continuer à endiguer le capitalisme pour le contraindre à cette redistribution des richesses. Depuis trente ans, le processus s’est même inversé: les dividendes distribués par les entreprises à leurs actionnaires n’ont jamais été aussi élevés, l’écart entre les plus riches et les plus pauvres ne s’est jamais creusé avec une telle ampleur.  Le sens de la mobilité sociale pour la première fois dans l’histoire du capitalisme s’est inversé: l’ascenseur descend, il ne monte plus.

Du coup, d’aucuns parmi les victimes de cette régression, essentiellement dans la classe moyenne, s’interrogent sur la pérennité de ce modèle. Ils se mettent à expérimenter de nouvelle pistes, construites sur des logiques alternatives à la compétition (et à son corollaire qu’est la compétitivité), à l’ascension sociale individuelle (ou familiale), à la consommation débridée, à la croissance sans borne. Cette économie alternative ne se débarrasserait pas nécessairement des outils redistributifs mis au point par les États Providences au cours du siècle dernier  (indexation des salaires, progressivité de l’impôt, instruction et soins de santé gratuits, abaissement de l’âge de départ à la retraite, allocations de chômage illimitées dans le temps, etc) et, dans le même temps, elle contribuerait à instituer de nouveaux droits, basés sur le principe du « commun », comme par exemple la détention non lucrative ou le libre accès, au bénéfice des travailleurs, des outils, savoirs et infrastructures dont ils ont besoin pour produire. Accès également à un salaire inconditionnel (ou un revenu, une allocation, une dotation…les termes qui se disputent l’idée sont nombreux!)[20],  “suffisant”  que pour pouvoir délier l’exercice de sa force de travail de  l’obligation de la vendre sur un marché lucratif et concurrentiel, par le biais de l’emploi ou de l’auto-entreprenariat.

En se fondant sur des rapports de libre et pleine coopération entre les forces productives et non sur leur mise en concurrence, cette économie se donnerait toutes les chances d’être foncièrement inclusive, et non, comme le régime capitaliste, arrimé à la nécessaire existence d’un classe d’exclus que l’on mobilise ou que l’on confine dans l’inutilité selon les circonstances. La flexibilité ne serait pas non plus ici une posture ou un capacité comportementales imposées au détriment de celui qui se l’applique mais une liberté d’action, garantie par l’octroi inconditionnel d’une source de revenu correcte, permettant d’assouplir dans son quotidien le temps librement dévolu à produire pour la collectivité des biens, des services, du savoir, ou à s’adonner plutôt à de l’activité personnelle non productive. Tel est le pari en cours, porté en dominante aujourd’hui par une partie des échoués de la classe moyenne, financièrement appauvris et politiquement en rupture avec un système au delà duquel ils nous inventent peut-être un nouveau “futur désirable”[21].

B.F et T.M

Pour approfondir l’analyse de la classe moyenne, de son rôle, de son évolution et de sa fonction sociologiques, lire :

Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, R. Castel, Fayard, Paris, 1995,

L’insécurité sociale : qu’est-ce qu’être protégé ?, R. Castel, Editions du Seuil, Paris,2003.

La montée des incertitudes : travail, protections, statut de l’individu, R. Castel, Paris, Éd. du Seuil, 2009.

Aliénation et clinique du travail, Christophe Dejours, dans Actuel Marx, n°36 (2006)

Le capital au 21e Siècle, Thomas Piketty, Seuil, Paris, 2012

La Société en Sablier, le partage du travail contre la déchirure sociale, A. Lipietz, Ed. La Découverte, 1996, Paris

[1]               Voir https://www.leforem.be/particuliers/controle.html :

S’ajoute la suspicion au « faux domicile ».

[2]
. Pour approfondir, lire La société malade de la gestion, Vincent de Gaulejac, Paris, Seuil, 2014.

[3]
Pour approfondir ce sujet, lire ” La Comédie Humaine du travail, De la déshumanisation taylorienne à la surhumanisation managériale”, de Danièle Linhart, éd. Eres, Paris, 2015

[4]               “A partir de 1969, le chômage des jeunes explose. Si les analystes jugent les données statistiques trop incomplètes ou imprécises, les chiffres que révèle l’année sociale sont malgré tout éloquents. En quatre ans (de la fin juin 1964 à la fin juin 1968), le nombre de chômeurs âgés de moins de 25 ans a été multiplié par sept. Désormais, “le temps est passé où le jeune travailleur avait au terme de son apprentissage ou à sa sortie de l’école professionnelle, la certitude d’exercer sa profession durant toute sa vie” , extrait issu de l’excellente étude historique sur le chômage: “Le Chômeur suspect, Histoire d’une stigmatisation”, Florence Loriaux (dir.), Carhop-CRISP, Bruxelles, 2015

[5]               Organisation de Coopération et de Développement Economique, organisme international d’études économiques qui regroupe 35 Etats se définissant comme démocratiques et attachés à l’économie de marché.

[6]               C’est ce l’on appelle le NAIRU, (en anglais : Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment ), « un indicateur économique qui, estimé économétriquement pour un pays et à un instant donné, mesure approximativement le taux de chômage qui serait compatible avec un taux d’inflation stable. », selon wikipedia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Taux_de_ch%C3%B4mage_n%27acc%C3%A9l%C3%A9rant_pas_l%27inflation )

[7]               Lire « La fin de la Sécurité Sociale? » , Th. Müller, in http://www.philocite.eu/basewp/wp-content/uploads/2015/12/La-Fin-de-la-s%C3%A9curit%C3%A9-sociale.pdf , p.1 et 2

[8]               Congés payés, minimums salariaux légaux, retraites, congés de maladie, droit aux allocations de chômage, protection juridique des CDI notamment sur le plan des conditions de préavis, convention collective, protection en matière de sécurité et d’hygiène, « Procédure Renault », etc.

[9]               De la loi Peeters, chez nous, à la loi El Khomri en France…

[10]             La FEB, Fédération Wallonne des Entreprises, et le VOKA, nouveau nom du Vlaams Economish Verbond, union des entreprises flamandes, sont les deux principales organisations patronales du pays.

[11]             La “norme salariale”, en langage courant, cela veut dire le pourcentage maximum dans lequel les salaires bruts pourront être augmentés au cours de l’année; jusqu’il y a quelques années, ce pourcentage résultait de la libre négociation entre interlocuteurs sociaux (syndicats et représentants patronaux); aujourd’hui le gouvernement fixe un plafond maximum autorisé. Pour 2017, il sera de 1,1 % hors indexation, soit 35 euros brut environ pour un salaire moyen à temps plein (3414 euros) donc plus ou moins 25 euros net chaque mois.

[12]             On y est d’ailleurs déjà avec les flexijobs expérimentés dans l’Horeca depuis fin 2015, et que le gouvernement Michel souhaite maintenant étendre à l’ensemble du secteur commercial : http://www.lecho.be/economie_politique/belgique_federal/Le_gouvernement_Michel_songe_a_etendre_les_flexi_jobs_au_secteur_du_commerce.9827417-3154.art

[13]             En Belgique, ce système se développe aussi très fort à l’initiative notamment de jeunes start up ambitieuses. Ainsi, dans toutes les grandes villes du pays, les commandes-restaurant vous sont désormais livrées à domicile par l’un des 800 bikers en vélo de Deliveroo: http://www.rtbf.be/info/societe/detail_qui-sont-les-livreurs-a-velo-de-deliveroo?id=9362664. Lire aussi à ce sujet l’excellent article des JOC (Jeunes Organisés Combattifs) : https://medium.com/organises-toi/travail-%C3%A0-la-demande-un-futur-qui-se-casse-la-gueule-ae70e2ada888#.7i5qtdbgu.

[14]             En quelques années, l’expression “charges sociales” (ou salariales) s’est substituée à celle de “cotisations sociales”, ce qui n’est pas sans lien avec ce dont nous parlons ici. Pour plus d’analyse sur cette lutte sémantique menée et gagnée par l’ultralibéralisme, lire Les mots du travail, enjeux dune conflictualité politique ?, Th. Müller, in http://www.philocite.eu/basewp/wp-content/uploads/2015/12/les-mots-du-travail.pdf

[15] Guillaume Blanc, Vie ordinaires, vie précaires, Paris, Seuil, 2007.

[16]
Le salaire médian, c’est le salaire gagné par celui ou celle qui se trouve juste au milieu de l’échelle des salaires. La moitié des salariés gagnent moins que lui ou elle, et l’autre moitié gagne plus.

[17]             La RTBF en novembre 2016 leur consacre un site inter-actif percutant: https://www.rtbf.be/auvio/archives?pid=10397&contentType=extract&l=20&p=2

[18]             Nous empruntons cette double image à Alain Lipietz, économiste et chercheur CNRS, qui avait déjà commencé à mettre au jour cette évolution il y a 20 ans : La Société en Sablier, le partage du travail contre la déchirure sociale, Ed. La Découverte, 1996, Paris

[19]             En septembre 2016, 14 867 étudiants avaient dû demander et avaient obtenu de pouvoir bénéficier du revenu d’intégration sociale (RIS), selon les chiffres du SPF Intégration sociale. C’est plus du double par rapport à l’année 2006 http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_pres-de-15-000-etudiants-emargent-au-cpas?id=9436115).

[20]             Pour mieux saisir les enjeux de ces différentes propositions, lire “Demain…la fin du travail ?”, Th.Müller, http://www.philocite.eu/basewp/wp-content/uploads/2015/12/demain-le-travail.pdf

[21]             Cette expression, “futur désirable”, a constitué le slogan phare de la campagne de Benoît Hamond, le candidat écolo-socialiste lors des élections présidentielles en France, en 2017.

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